LE ROUGE ET LE NOIR DE STENDHAL
Résumé
Le
titre du roman est un bon point de départ pour une étude du Rouge et noir :
obscur à première vue, il concentre en fait bon nombre des significations
essentielles du texte. Il est fondé sur le principe de l'opposition de deux
couleurs, comme Le Rose et le Vert, nouvelle que Stendhal écrira en 1837 : le
rouge, couleur connotant le sang, la passion, s'oppose ici au noir du deuil, de
la mort. Une des interprétations du titre est liée aux jeux de hasard, où l'on
peut miser sur le rouge ou sur le noir ; la destinée serait alors un jeu de
hasard où l'on peut tomber sur une bonne ou une mauvaise carte.
On retrouve les deux couleurs à divers moments dans le roman.
Traditionnellement, le noir est associé à la religion : l'habit que M. de Rênal
fait confectionner pour Julien est un « habit noir » ; de même, arrivé aux
portes du séminaire, le héros doit laisser ses habits civils chez l'hôtesse de
l'hôtel des Ambassadeurs et revêtir son vêtement noir de séminariste. Le
séminaire lui-même est décrit selon les procédés du roman gothique, comme un
univers noir et terrible, gardé par un portier « vêtu de noir » ; la grande
croix de cimetière à l'entrée de la chambre de l'abbé Pirard est « en bois blanc
peint en noir », et les tableaux « noircis par le temps » figurant dans la
chambre ressortent terriblement sur les murs blanchis à la chaux. Même les yeux
du directeur du séminaire sont décrits comme des « yeux noirs faits pour
effrayer le plus brave ». Dans l'univers du séminaire, l'opposition entre le
rouge et le noir semble remplacée par l'opposition entre le noir et le blanc.
Tout contraste en effet de façon frappante et vient souligner la pauvreté et la
simplicité de l'univers carcéral où habite Julien. Les couleurs ne reviennent
pour Julien que lors des rares excursions à l'extérieur, pour attacher les
tapisseries à l'intérieur de la cathédrale ou porter la lettre de l'abbé Pirard
à l'évêque de Besançon. Arrivé à Paris, Julien est toujours en habit de prêtre :
« ce jeune homme pâle et vêtu de noir » semble d'ailleurs « singulier aux
personnes qui daignaient le remarquer » à l'hôtel de la Mole. Cependant, s'il ne
connaît pas encore le rouge du titre, Julien va être l'objet d'une promotion,
qui se manifeste directement dans les couleurs de son habit : le marquis de la
Mole lui donne en effet la permission de porter un « habit bleu » lorsqu'il ne
fait pas directement fonction de secrétaire. Avec cet habit bleu, il est
considéré par le marquis comme un égal, pour son plus grand plaisir. C'est la
seconde fois du roman que le héros voit son ascension marquée par un habit, la
première étant le moment où Madame de Rênal lui confectionne un habit de garde
d'honneur pour la visite d'un roi à Verrières, habit également bleu, qui permet
à Julien « de quitter, ne serait-ce que pour un jour, son triste habit noir ».
Le noir est donc dans Le Rouge et le Noir associé à la religion et au statut
subalterne de Julien. Plus loin dans le roman, le héros est débarrassé de son
habit noir, mis en dandy avec la plus grande élégance, puis habillé en uniforme
de hussards, avant qu'il ne soit mis en prison. Le rouge est beaucoup moins
présent dans Le Rouge et le Noir en tant que véritable couleur, que ce soit
celle des habits ou celle de lieux du roman. Il y a cependant une décoration
dont le ruban est de couleur rouge, la Légion d'honneur que le chirurgien-major,
premier père substitutif de Julien, lègue à son protégé. L'opposition amenée par
le titre peut par conséquent être reliée à l'opposition explicitée par le
narrateur au chapitre V entre carrière militaire et carrière ecclésiastique. Le
rouge, couleur de la légion d'honneur, est le symbole de la carrière militaire
quand le noir est celui de la carrière religieuse. Dès lors, la destinée de
Julien va du noir (précepteur, séminariste, puis étudiant en théologie lorsqu'il
est à l'hôtel de la Mole) au rouge lorsque le marquis de la Mole lui octroie la
croix et, plus tard, lui donne un brevet de lieutenant de hussard. Cependant, la
couleur rouge est aussi présente au chapitre V du livre premier lorsque Julien
pénètre dans l'église de Verrières. Celle-ci est en effet décorée « d'étoffe
cramoisie » qui crée, à la lumière du soleil, « un effet de lumière éblouissant,
du caractère le plus imposant et le plus religieux ». « Julien tressaillit » à
cette vue et s'assoit sur le banc de la famille Rênal. Plusieurs commentaires
doivent être faits de ce passage ; en premier lieu, l'église de Verrières est
celle, tendue des mêmes rideaux cramoisis, où Julien, à la fin du roman, tentera
d'assassiner Madame de Rênal. Le rouge peut ainsi être considéré comme un
présage de mort dans le début du roman, qui se réalise finalement à la fin :
c'est le sang de Madame de Rênal que fera couler Julien au chapitre XXXVI du
livre second. Mais ce passage montre aussi que le rouge a partie liée avec la
religion : les rideaux cramoisis qui ont tellement marqué Barbey d'Aurévilly
sont ceux de l'église de Verrières où se joue la première scène de dissimulation
de Julien qui juge qu'il « serait utile à son hypocrisie de faire une station
dans l'église ». Le rouge est ici associé à un dévoilement, symbolisé par la
lumière du soleil projetée par les vitraux de l'église. Le héros ne peut être
hypocrite et doit se rendre à l'évidence : la mort est liée à sa destinée, comme
il le découvre en lisant « un petit morceau de papier, étalé là comme pour être
lu » où est mentionnée l'exécution de Louis Jenrel sur un côté, et où figure de
l'autre côté les mots « le premier pas ». Le premier pas, c'est dans le roman
celui que franchit Julien en se présentant chez les Rênal et qui,
inexorablement, va mener à son exécution à
Besançon, ce qu'il pressent en remarquant que le nom du condamné finit comme le
sien. De même, à sa sortie de l'église, il ne peut pas ne pas remarquer que le
bénitier semble rouge : « C'était de l'eau bénite qu'on avait répandue : le
reflet des rideaux rouges qui couvraient les fenêtres la faisait paraître du
sang. » Encore une fois, en colorant l'eau, le rouge, marque de violence, vient
corriger le noir associé à la religion et le rendre sanglant ; la légion
d'honneur épinglée sur l'habit noir de Julien à la fin du roman ne peut ainsi
amener que du sang, celui de Madame de Rênal tout d'abord, puis celui de Julien
décapité.