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LE ROUGE ET LE NOIR
Chronique du XIXe siècle par Stendhal (1830)
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LIVRE PREMIER
« La vérité, l'âpre
vérité » Danton
CHAPITRE PREMIER
UNE PETITE
VILLE
Put thousands together
Less bad,
But the cage
less gay.
HOBBES.
La petite ville de
Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de la Franche-Comté. Ses
maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges s'étendent sur la
pente d'une colline, dont des touffes de vigoureux châtaigniers marquent les
moindres sinuosités. Le Doubs coule à quelques centaines de pieds au-dessous de
ses fortifications, bâties jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.
Verrières est abritée du côté du nord par une haute montagne, c'est une
des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra se couvrent de neige dès les
premiers froids d'octobre. Un torrent, qui se précipite de la montagne, traverse
Verrières avant de se jeter dans le Doubs, et donne le mouvement à un grand
nombre de scies à bois; c'est une industrie fort simple et qui procure un
certain bien-être à la majeure partie des habitants plus paysans que bourgeois.
Ce ne sont pas cependant les scies à bois qui ont enrichi cette petite ville.
C'est à la fabrique des toiles peintes, dites de Mulhouse, que l'on doit
l'aisance générale qui, depuis la chute de Napoléon, a fait rebâtir les façades
de presque toutes les maisons de Verrières.
A peine entre-t-on dans la
ville que l'on est étourdi par le fracas d'une machine bruyante et terrible en
apparence. Vingt marteaux pesants, et retombant avec un bruit qui fait trembler
le pavé, sont élevés par une roue que l'eau du torrent fait mouvoir. Chacun de
ces marteaux fabrique, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce
sont des jeunes filles fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces
marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement transformés en
clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux qui étonnent le plus le
voyageur qui pénètre pour la première fois dans les montagnes qui séparent la
France de l'Helvétie. Si, en entrant à Verrières, le voyageur demande à qui
appartient cette belle fabrique de clous qui assourdit les gens qui montent la
grande rue, on lui répond avec un accent traînard: Eh! elle est à M. le maire
.
Pour peu que le voyageur s'arrête quelques instants dans cette
grande rue de Verrières, qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers
le sommet de la colline, il y a cent à parier contre un qu'il verra paraître un
grand homme à l'air affairé et important.
A son aspect tous les chapeaux
se lèvent rapidement. Ses cheveux sont grisonnants, et il est vêtu de gris. Il
est chevalier de plusieurs ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au
total sa figure ne manque pas d'une certaine régularité: on trouve même, au
premier aspect, qu'elle réunit à la dignité du maire de village cette sorte
d'agrément qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou cinquante ans.
Mais bientôt le voyageur parisien est choqué d'un certain air de contentement de
soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu inventif. On sent
enfin que le talent de cet homme-là se borne à se faire payer bien exactement ce
qu'on lui doit, et à payer lui-même le plus tard possible quand il doit.
Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal. Après avoir traversé la rue
d'un pas grave, il entre à la mairie et disparaît aux yeux du voyageur. Mais,
cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperçoit une maison
d'assez belle apparence, et, à travers une grille de fer attenante à la maison,
des jardins magnifiques. Au-delà, c'est une ligne d'horizon formée par les
collines de la Bourgogne, et qui semble faite à souhait pour le plaisir des
yeux. Cette vue fait oublier au voyageur l'atmosphère empestée des petits
intérêts d'argent dont il commence à être asphyxié.
On lui apprend que
cette maison appartient à M. de Rênal. C'est aux bénéfices qu'il a faits sur sa
grande fabrique de clous que le maire de Verrières doit cette belle habitation
en pierre de taille qu'il achève en ce moment. Sa famille, dit-on, est
espagnole, antique, et, à ce qu'on prétend, établie dans le pays bien avant la
conquête de Louis XIV.
Depuis 1815, il rougit d'être industriel: 1815
l'a fait maire de Verrières. Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses
parties de ce magnifique jardin qui, d'étage en étage, descend jusqu'au Doubs,
sont aussi la récompense de la science de M. de Rênal dans le commerce du fer.
Ne vous attendez point à trouver en France ces jardins pittoresques qui
entourent les villes manufacturières de l'Allemagne, Leipsick, Francfort,
Nuremberg, etc. En Franche-Comté, plus on bâtit de murs, plus on hérisse sa
propriété de pierres rangées les unes au-dessus des autres, plus on acquiert de
droits aux respects de ses voisins. Les jardins de M. de Rênal, remplis de murs,
sont encore admirés parce qu'il a acheté, au poids de l'or, certains petits
morceaux de terrain qu'ils occupent. Par exemple, cette scie à bois, dont la
position singulière sur la rive du Doubs vous a frappé en entrant à Verrières,
et où vous avez remarqué le nom de SOREL, écrit en caractères gigantesques sur
une planche qui domine le toit, elle occupait, il y a six ans, l'espace sur
lequel on élève en ce moment le mur de la quatrième terrasse des jardins de M.
de Rênal.
Malgré sa fierté, M. le maire a dû faire bien des démarches
auprès du vieux Sorel, paysan dur et entêté; il a dû lui compter de beaux louis
d'or pour obtenir qu'il transportât son usine ailleurs. Quant au ruisseau
public qui faisait aller la scie, M. de Rênal, au moyen du crédit dont il
jouit à Paris, a obtenu qu'il fût détourné. Cette grâce lui vint après les
élections de 182...
Il a donné à Sorel quatre arpents pour un, à cinq
cents pas plus bas sur les bords du Doubs. Et, quoique cette position fût
beaucoup plus avantageuse pour son commerce de planches de sapin, le père Sorel,
comme on l'appelle depuis qu'il est riche, a eu le secret d'obtenir de
l'impatience et de la manie de propriétaire , qui animait son voisin, une
somme de 6000 francs.
Il est vrai que cet arrangement a été critiqué par
les bonnes têtes de l'endroit. Une fois, c'était un jour de dimanche, il y a
quatre ans de cela, M. de Rênal, revenant de l'église en costume de maire, vit
de loin le vieux Sorel, entouré de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce
sourire a porté un jour fatal dans l'âme de M. le maire, il pense depuis lors
qu'il eût pu obtenir l'échange à meilleur marché.
Pour arriver à la
considération publique à Verrières, l'essentiel est de ne pas adopter, tout en
bâtissant beaucoup de murs, quelque plan apporté d'Italie par ces maçons, qui,
au printemps, traversent les gorges du Jura pour gagner Paris. Une telle
innovation vaudrait à l'imprudent bâtisseur une éternelle réputation de
mauvaise tête , et il serait à jamais perdu auprès des gens sages et
modérés qui distribuent la considération en Franche-Comté.
Dans le fait,
ces gens sages y exercent le plus ennuyeux despotisme ; c'est à cause de
ce vilain mot que le séjour des petites villes est insupportable pour qui a vécu
dans cette grande république qu'on appelle Paris. La tyrannie de l'opinion, et
quelle opinion! est aussi bête dans les petites villes de France, qu'aux
Etats-Unis d'Amérique.
CHAPITRE II
UN MAIRE
L'importance! monsieur, n'est-ce rien? Le respect des sots,
l'ébahissement des enfants, l'envie des riches, le mépris du sage.
BARNAVE.
Heureusement pour la réputation de
M. de Rênal comme administrateur, un immense mur de soutènement était
nécessaire à la promenade publique qui longe la colline à une centaine de pieds
au-dessus du cours du Doubs. Elle doit à cette admirable position une des vues
les plus pittoresques de France. Mais, à chaque printemps, les eaux de pluie
sillonnaient la promenade, y creusaient des ravins et la rendaient impraticable.
Cet inconvénient, senti par tous, mit M. de Rênal dans l'heureuse nécessité
d'immortaliser son administration par un mur de vingt pieds de hauteur et de
trente ou quarante toises de long.
Le parapet de ce mur pour lequel M.
de Rênal a dû faire trois voyages à Paris, car l'avant-dernier ministre de
l'Intérieur s'était déclaré l'ennemi mortel de la promenade de Verrières, le
parapet de ce mur s'élève maintenant de quatre pieds au-dessus du sol. Et, comme
pour braver tous les ministres présents et passés, on le garnit en ce moment
avec des dalles de pierre de taille.
Combien de fois, songeant aux bals
de Paris abandonnés la veille, et la poitrine appuyée contre ces grands blocs de
pierre d'un beau gris tirant sur le bleu, mes regards ont plongé dans la vallée
du Doubs! Au-delà, sur la rive gauche, serpentent cinq ou six vallées au fond
desquelles l'oeil distingue fort bien de petits ruisseaux. Après avoir couru de
cascade en cascade on les voit tomber dans le Doubs. Le soleil est fort chaud
dans ces montagnes; lorsqu'il brille d'aplomb, la rêverie du voyageur est
abritée sur cette terrasse par de magnifiques platanes. Leur croissance rapide
et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils la doivent à la terre rapportée,
que M. le maire a fait placer derrière son immense mur de soutènement, car,
malgré l'opposition du conseil municipal, il a élargi la promenade de plus de
six pieds (quoiqu'il soit ultra et moi libéral, je l'en loue), c'est pourquoi
dans son opinion et dans celle de M. Valenod, l'heureux directeur du dépôt de
mendicité de Verrières, cette terrasse peut soutenir la comparaison avec celle
de Saint-Germain-en-Laye.
Je ne trouve, quant à moi, qu'une chose à
reprendre au COURS DE LA FIDELITE; on lit ce nom officiel en quinze ou vingt
endroits, sur des plaques de marbre qui ont valu une croix de plus à M. de
Rênal; ce que je reprocherais au Cours de la Fidélité, c'est la manière barbare
dont l'autorité fait tailler et tondre jusqu'au vif ces vigoureux platanes. Au
lieu de ressembler par leurs têtes basses, rondes et aplaties, à la plus
vulgaire des plantes potagères, ils ne demanderaient pas mieux que d'avoir ces
formes magnifiques qu'on leur voit en Angleterre. Mais la volonté de M. le maire
est despotique, et deux fois par an tous les arbres appartenant à la commune
sont impitoyablement amputés. Les libéraux de l'endroit prétendent, mais ils
exagèrent, que la main du jardinier officiel est devenue bien plus sévère depuis
que M. le vicaire Maslon a pris l'habitude de s'emparer des produits de la
tonte.
Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a quelques
années, pour surveiller l'abbé Chélan et quelques curés des environs. Un vieux
chirurgien-major de l'armée d'Italie retiré à Verrières, et qui de son vivant
était à la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste, osa bien un jour
se plaindre à lui de la mutilation périodique de ces beaux arbres.
--
J'aime l'ombre, répondit M. de Rênal avec la nuance de hauteur convenable quand
on parle à un chirurgien, membre de la Légion d'honneur; j'aime l'ombre, je fais
tailler mes arbres pour donner de l'ombre, et je ne conçois pas qu'un arbre soit
fait pour autre chose, quand toutefois, comme l'utile noyer, il ne rapporte
pas de revenu .
Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières:
RAPPORTER DU REVENU. A lui seul il représente la pensée habituelle de plus des
trois quarts des habitants.
Rapporter du revenu est la raison qui
décide de tout dans cette petite ville qui vous semblait si jolie. L'étranger
qui arrive, séduit par la beauté des fraîches et profondes vallées qui
l'entourent, s'imagine d'abord que ses habitants sont sensibles au beau ,
ils ne parlent que trop souvent de la beauté de leur pays: on ne peut pas nier
qu'ils n'en fassent grand cas, mais c'est parce qu'elle attire quelques
étrangers dont l'argent enrichit les aubergistes, ce qui, par le mécanisme de
l'octroi, rapporte du revenu à la ville .
C'était par un beau
jour d'automne que M. de Rênal se promenait sur le Cours de la Fidélité, donnant
le bras à sa femme. Tout en écoutant son mari qui parlait d'un air grave, l'oeil
de Mme de Rênal suivait avec inquiétude les mouvements de trois petits garçons.
L'aîné, qui pouvait avoir onze ans, s'approchait trop souvent du parapet et
faisait mine d'y monter. Une voix douce prononçait alors le nom d'Adolphe, et
l'enfant renonçait à son projet ambitieux. Mme de Rênal paraissait une femme de
trente ans, mais encore assez jolie.
-- Il pourrait bien s'en repentir,
ce beau monsieur de Paris, disait M. de Rênal d'un air offensé, et la joue plus
pâle encore qu'à l'ordinaire. Je ne suis pas sans avoir quelques amis au
Château...
Mais, quoique je veuille vous parler de la province pendant
deux cents pages, je n'aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur et
les ménagements savants d'un dialogue de province.
Ce beau
monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrières, n'était autre que M. Appert,
qui, deux jours auparavant, avait trouvé le moyen de s'introduire non seulement
dans la prison et le dépôt de mendicité de Verrières, mais aussi dans l'hôpital
administré gratuitement par le maire et les principaux propriétaires de
l'endroit.
-- Mais, disait timidement Mme de Rênal, quel tort peut vous
faire ce monsieur de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la
plus scrupuleuse probité?
-- Il ne vient que pour déverser le
blâme, et ensuite il fera insérer des articles dans les journaux du libéralisme.
-- Vous ne les lisez jamais, mon ami.
-- Mais on nous parle de
ces articles jacobins; tout cela nous distrait et nous empêche de faire le
bien *. Quant à moi, je ne pardonnerai jamais au curé. [* Historique.]
CHAPITRE III
LE BIEN DES PAUVRES
Un curé
vertueux et sans intrigue est une Providence pour le village
.
FLEURY.
Il faut savoir que le curé de Verrières,
vieillard de quatre-vingts ans, mais qui devait à l'air vif de ces montagnes une
santé et un caractère de fer, avait le droit de visiter à toute heure la prison,
l'hôpital et même le dépôt de mendicité. C'était précisément à six heures du
matin que M. Appert, qui de Paris était recommandé au curé, avait eu la sagesse
d'arriver dans une petite ville curieuse. Aussitôt il était allé au presbytère.
En lisant la lettre que lui écrivait M. le marquis de La Mole, pair de
France, et le plus riche propriétaire de la province, le curé Chélan resta
pensif.
Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin à mi-voix, ils
n'oseraient! Se tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, avec des yeux
où, malgré le grand âge, brillait ce feu sacré qui annonce le plaisir de faire
une belle action un peu dangereuse:
-- Venez avec moi, monsieur, et en
présence du geôlier et surtout des surveillants du dépôt de mendicité, veuillez
n'émettre aucune opinion sur les choses que nous verrons. M. Appert comprit
qu'il avait affaire à un homme de coeur: il suivit le vénérable curé, visita la
prison, l'hospice, le dépôt, fit beaucoup de questions, et, malgré d'étranges
réponses, ne se permit pas la moindre marque de blâme.
Cette visite dura
plusieurs heures. Le curé invita à dîner M. Appert, qui prétendit avoir des
lettres à écrire : il ne voulait pas compromettre davantage son généreux
compagnon. Vers les trois heures, ces messieurs allèrent achever l'inspection du
dépôt de mendicité, et revinrent ensuite à la prison. Là, ils trouvèrent sur la
porte le geôlier, espèce de géant de six pieds de haut et à jambes arquées; sa
figure ignoble était devenue hideuse par l'effet de la terreur.
-- Ah!
monsieur, dit-il au curé, dès qu'il l'aperçut, ce monsieur, que je vois là avec
vous, n'est-il pas M. Appert?
-- Qu'importe? dit le curé.
--
C'est que depuis hier j'ai l'ordre le plus précis, et que M. le préfet a envoyé
par un gendarme, qui a dû galoper toute la nuit, de ne pas admettre M. Appert
dans la prison.
-- Je vous déclare, M. Noiroud, dit le curé, que ce
voyageur, qui est avec moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que j'ai le droit
d'entrer dans la prison à toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant
accompagner par qui je veux?
-- Oui, M. le curé, dit le geôlier à voix
basse, et baissant la tête comme un bouledogue que fait obéir à regret la
crainte du bâton. Seulement, M. le curé, j'ai femme et enfants, si je suis
dénoncé on me destituera; je n'ai pour vivre que ma place.
-- Je serais
aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit le bon curé, d'une voix de plus en
plus émue.
-- Quelle différence! reprit vivement le geôlier; vous, M. le
curé, on sait que vous avez 800 livres de rente, du bon bien au soleil...
Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt façons
différentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses de la
petite ville de Verrières. Dans ce moment, ils servaient de texte à la petite
discussion que M. de Rênal avait avec sa femme. Le matin, suivi de M. Valenod,
directeur du dépôt de mendicité, il était allé chez le curé pour lui témoigner
le plus vif mécontentement. M. Chélan n'était protégé par personne; il sentit
toute la portée de leurs paroles.
-- Eh bien, messieurs! je serai le
troisième curé, de quatre-vingts ans d'âge, que l'on destituera dans ce
voisinage. Il y a cinquante-six ans que je suis ici; j'ai baptisé presque tous
les habitants de la ville, qui n'était qu'un bourg quand j'y arrivai. Je marie
tous les jours des jeunes gens, dont jadis j'ai marié les grands-pères.
Verrières est ma famille; mais je me suis dit, en voyant l'étranger: Cet homme
venu de Paris peut être à la vérité un libéral, il n'y en a que trop; mais quel
mal peut-il faire à nos pauvres et à nos prisonniers?
Les reproches de
M. de Rênal, et surtout ceux de M. Valenod, le directeur du dépôt de mendicité,
devenant de plus en plus vifs:
-- Eh bien, messieurs! faites-moi
destituer, s'était écrié le vieux curé, d'une voix tremblante. Je n'en habiterai
pas moins le pays. On sait qu'il y a quarante-huit ans, j'ai hérité d'un champ
qui rapporte 800 livres. Je vivrai avec ce revenu. Je ne fais point d'économies
dans ma place, moi, messieurs, et c'est peut-être pourquoi je ne suis pas si
effrayé quand on parle de me la faire perdre.
M. de Rênal vivait fort
bien avec sa femme; mais ne sachant que répondre à cette idée, qu'elle lui
répétait timidement: « Quel mal ce monsieur de Paris peut-il faire aux
prisonniers? » il était sur le point de se fâcher tout à fait quand elle jeta un
cri. Le second de ses fils venait de monter sur le parapet du mur de la
terrasse, et y courait, quoique ce mur fût élevé de plus de vingt pieds sur la
vigne qui est de l'autre côté. La crainte d'effrayer son fils et de le faire
tomber empêchait Mme de Rênal de lui adresser la parole. Enfin l'enfant, qui
riait de sa prouesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, sauta sur la
promenade et accourut à elle. Il fut bien grondé.
Ce petit événement
changea le cours de la conversation.
-- Je veux absolument prendre chez
moi Sorel, le fils du scieur de planches, dit M. de Rênal; il surveillera les
enfants qui commencent à devenir trop diables pour nous. C'est un jeune prêtre,
ou autant vaut, bon latiniste, et qui fera faire des progrès aux enfants; car il
a un caractère ferme, dit le curé. Je lui donnerai 300 francs et la nourriture.
J'avais quelques doutes sur sa moralité; car il était le benjamin de ce vieux
chirurgien, membre de la Légion d'honneur, qui, sous prétexte qu'il était leur
cousin, était venu se mettre en pension chez les Sorel. Cet homme pouvait fort
bien n'être au fond qu'un agent secret des libéraux; il disait que l'air de nos
montagnes faisait du bien à son asthme; mais c'est ce qui n'est pas prouvé. Il
avait fait toutes les campagnes de Buonaparté en Italie, et même avait,
dit-on, signé non pour l'Empire dans le temps. Ce libéral montrait le
latin au fils Sorel, et lui a laissé cette quantité de livres qu'il avait
apportés avec lui. Aussi n'aurais-je jamais songé à mettre le fils du
charpentier auprès de nos enfants; mais le curé, justement la veille de la scène
qui vient de nous brouiller à jamais, m'a dit que ce Sorel étudie la théologie
depuis trois ans, avec le projet d'entrer au séminaire; il n'est donc pas
libéral, et il est latiniste.
Cet arrangement convient de plus d'une
façon, continua M. de Rênal, en regardant sa femme d'un air diplomatique; le
Valenod est tout fier des deux beaux normands qu'il vient d'acheter pour sa
calèche. Mais il n'a pas de précepteur pour ses enfants.
-- Il pourrait
bien nous enlever celui-ci.
-- Tu approuves donc mon projet? dit M. de
Rênal, remerciant sa femme, par un sourire, de l'excellente idée qu'elle venait
d'avoir. Allons, voilà qui est décidé.
-- Ah, bon Dieu! mon cher ami,
comme tu prends vite un parti!
-- C'est que j'ai du caractère, moi, et
le curé l'a bien vu. Ne dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux
ici. Tous ces marchands de toile me portent envie, j'en ai la certitude; deux ou
trois deviennent des richards; eh bien! j'aime assez qu'ils voient passer les
enfants de M. de Rênal allant à la promenade sous la conduite de leur
précepteur . Cela imposera. Mon grand-père nous racontait souvent que, dans
sa jeunesse, il avait eu un précepteur. C'est cent écus qu'il m'en pourra
coûter, mais ceci doit être classé comme une dépense nécessaire pour soutenir
notre rang.
Cette résolution subite laissa Mme de Rênal toute pensive.
C'était une femme grande, bien faite, qui avait été la beauté du pays, comme on
dit dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité, et de la
jeunesse dans la démarche; aux yeux d'un Parisien, cette grâce naïve, pleine
d'innocence et de vivacité, serait même allée jusqu'à rappeler des idées de
douce volupté. Si elle eût appris ce genre de succès, Mme de Rênal en eût été
bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l'affectation n'avaient jamais approché de
ce coeur. M. Valenod, le riche directeur du dépôt, passait pour lui avoir fait
la cour, mais sans succès, ce qui avait jeté un éclat singulier sur sa vertu;
car ce M. Valenod, grand jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et
de gros favoris noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et bruyants,
qu'en province on appelle de beaux hommes.
Mme de Rênal, fort timide, et
d'un caractère en apparence fort inégal, était surtout choquée du mouvement
continuel et des éclats de voix de M. Valenod. L'éloignement qu'elle avait pour
ce qu'à Verrières on appelle de la joie, lui avait valu la réputation d'être
très fière de sa naissance. Elle n'y songeait pas, mais avait été fort contente
de voir les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons
pas qu'elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que, sans
nulle politique à l'égard de son mari, elle laissait échapper les plus belles
occasions de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de Besançon. Pourvu
qu'on la laissât seule errer dans son beau jardin, elle ne se plaignait jamais.
C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée même jusqu'à juger
son mari, et à s'avouer qu'il l'ennuyait. Elle supposait, sans se le dire,
qu'entre mari et femme il n'y avait pas de plus douces relations. Elle aimait
surtout M. de Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs enfants, dont
il destinait l'un à l'épée, le second à la magistrature, et le troisième à
l'Eglise. En somme, elle trouvait M. de Rênal beaucoup moins ennuyeux que tous
les hommes de sa connaissance.
Ce jugement conjugal était raisonnable.
Le maire de Verrières devait une réputation d'esprit et surtout de bon ton à une
demi-douzaine de plaisanteries dont il avait hérité d'un oncle. Le vieux
capitaine de Rênal servait avant la Révolution dans le régiment d'infanterie de
M. le duc d'Orléans, et, quand il allait à Paris, était admis dans les salons du
prince. Il y avait vu Mme de Montesson, la fameuse Mme de Genlis, M. Ducrest,
l'inventeur du Palais-Royal. Ces personnages ne reparaissaient que trop souvent
dans les anecdotes de M. de Rênal. Mais peu à peu ce souvenir de choses aussi
délicates à raconter était devenu un travail pour lui, et, depuis quelque temps,
il ne répétait que dans les grandes occasions ses anecdotes relatives à la
maison d'Orléans. Comme il était d'ailleurs fort poli, excepté lorsqu'on parlait
d'argent, il passait, avec raison, pour le personnage le plus aristocratique de
Verrières.
CHAPITRE IV
UN PERE ET UN FILS
E
sarà mia colpa,
Se cosi è?
MACHIAVELLI.
Ma femme a réellement beaucoup
de tête! se disait, le lendemain à six heures du matin, le maire de Verrières,
en descendant à la scie du père Sorel. Quoi que je lui aie dit, pour conserver
la supériorité qui m'appartient, je n'avais pas songé que si je ne prends pas ce
petit abbé Sorel, qui, dit-on, sait le latin comme un ange, le directeur du
dépôt, cette âme sans repos, pourrait bien avoir la même idée que moi et me
l'enlever. Avec quel ton de suffisance il parlerait du précepteur de ses
enfants!... Ce précepteur, une fois à moi, portera-t-il la soutane?
M.
de Rênal était absorbé dans ce doute, lorsqu'il vit de loin un paysan, homme de
près de six pieds, qui, dès le petit jour, semblait fort occupé à mesurer des
pièces de bois déposées le long du Doubs, sur le chemin de halage. Le paysan
n'eut pas l'air fort satisfait de voir approcher M. le maire; car ces pièces de
bois obstruaient le chemin, et étaient déposées là en contravention.
Le
père Sorel, car c'était lui, fut très surpris et encore plus content de la
singulière proposition que M. de Rênal lui faisait pour son fils Julien. Il ne
l'en écouta pas moins avec cet air de tristesse mécontente et de désintérêt dont
sait si bien se revêtir la finesse des habitants de ces montagnes. Esclaves du
temps de la domination espagnole, ils conservent encore ce trait de la
physionomie du fellah de l'Egypte.
La réponse de Sorel ne fut d'abord
que la longue récitation de toutes les formules de respect qu'il savait par
coeur. Pendant qu'il répétait ces vaines paroles, avec un sourire gauche qui
augmentait l'air de fausseté et presque de friponnerie naturel à sa physionomie,
l'esprit actif du vieux paysan cherchait à découvrir quelle raison pouvait
porter un homme aussi considérable à prendre chez lui son vaurien de fils. Il
était fort mécontent de Julien, et c'était pour lui que M. de Rênal lui offrait
le gage inespéré de 300 francs par an, avec la nourriture et même l'habillement.
Cette dernière prétention, que le père Sorel avait eu le génie de mettre en
avant subitement, avait été accordée de même par M. de Rênal.
Cette
demande frappa le maire. Puisque Sorel n'est pas ravi et comblé de ma
proposition, comme naturellement il devrait l'être, il est clair, se dit-il,
qu'on lui a fait des offres d'un autre côté; et de qui peuvent-elles venir, si
ce n'est du Valenod. Ce fut en vain que M. de Rênal pressa Sorel de conclure
sur-le-champ: l'astuce du vieux paysan s'y refusa opiniâtrement; il voulait,
disait-il, consulter son fils, comme si, en province, un père riche consultait
un fils qui n'a rien, autrement que pour la forme.
Une scie à eau se
compose d'un hangar au bord d'un ruisseau. Le toit est soutenu par une charpente
qui porte sur quatre gros piliers en bois. A huit ou dix pieds d'élévation, au
milieu du hangar, on voit une scie qui monte et descend, tandis qu'un mécanisme
fort simple pousse contre cette scie une pièce de bois. C'est une roue mise en
mouvement par le ruisseau qui fait aller ce double mécanisme; celui de la scie
qui monte et descend, et celui qui pousse doucement la pièce de bois vers la
scie, qui la débite en planches.
En approchant de son usine, le père
Sorel appela Julien de sa voix de stentor; personne ne répondit. Il ne vit que
ses fils aînés, espèces de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient
les troncs de sapin, qu'ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre
exactement la marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur
hache en séparait des copeaux énormes. Ils n'entendirent pas la voix de leur
père. Celui-ci se dirigea vers le hangar; en y entrant, il chercha vainement
Julien à la place qu'il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l'aperçut à
cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l'une des pièces de la toiture. Au
lieu de surveiller attentivement l'action de tout le mécanisme, Julien lisait.
Rien n'était plus antipathique au vieux Sorel; il eût peut-être pardonné à
Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de
celle de ses aînés; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait
pas lire lui-même.
Ce fut en vain qu'il appela Julien deux ou trois
fois. L'attention que le jeune homme donnait à son livre, bien plus que le bruit
de la scie, l'empêcha d'entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son
âge, celui-ci sauta lestement sur l'arbre soumis à l'action de la scie, et de là
sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans
le ruisseau le livre que tenait Julien; un second coup aussi violent, donné sur
la tête, en forme de calotte, lui fit perdre l'équilibre. Il allait tomber à
douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action,
qui l'eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche, comme il
tombait:
-- Eh bien, paresseux! tu liras donc toujours tes maudits
livres, pendant que tu es de garde à la scie? Lis-les le soir, quand tu vas
perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure.
Julien, quoique étourdi
par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à
côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur
physique que pour la perte de son livre qu'il adorait.
-- Descends,
animal, que je te parle.
Le bruit de la machine empêcha encore Julien
d'entendre cet ordre. Son père qui était descendu, ne voulant pas se donner la
peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre
des noix, et l'en frappa sur l'épaule. A peine Julien fut-il à terre, que le
vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu
sait ce qu'il va me faire! se disait le jeune homme. En passant, il regarda
tristement le ruisseau où était tombé son livre; c'était celui de tous qu'il
affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélène .
Il avait
les joues pourpres et les yeux baissés. C'était un petit jeune homme de dix-huit
à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats,
et un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles,
annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de
l'expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort
bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air
méchant. Parmi les innombrables variétés de la physionomie humaine, il n'en est
peut-être point qui se soit distinguée par une spécialité plus saisissante. Une
taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur. Dès sa
première jeunesse, son air extrêmement pensif et sa grande pâleur avaient donné
l'idée à son père qu'il ne vivrait pas, ou qu'il vivrait pour être une charge à
sa famille. Objet des mépris de tous à la maison, il haïssait ses frères et son
père; dans les jeux du dimanche, sur la place publique, il était toujours battu.
Il n'y avait pas un an que sa jolie figure commençait à lui donner
quelques voix amies parmi les jeunes filles. Méprisé de tout le monde, comme un
être faible, Julien avait adoré ce vieux chirurgien-major qui un jour osa parler
au maire au sujet des platanes.
Ce chirurgien payait quelquefois au père
Sorel la journée de son fils, et lui enseignait le latin et l'histoire,
c'est-à-dire ce qu'il savait d'histoire, la campagne de 1796 en Italie. En
mourant, il lui avait légué sa croix de la Légion d'honneur, les arrérages de sa
demi-solde et trente ou quarante volumes, dont le plus précieux venait de faire
le saut dans le ruisseau public , détourné par le crédit de M. le maire.
A peine entré dans la maison, Julien se sentit l'épaule arrêtée par la
puissante main de son père; il tremblait, s'attendant à quelques coups.
-- Réponds-moi sans mentir, lui cria aux oreilles la voix dure du vieux
paysan, tandis que sa main le retournait comme la main d'un enfant retourne un
soldat de plomb. Les grands yeux noirs et remplis de larmes de Julien se
trouvèrent en face des petits yeux gris et méchants du vieux charpentier, qui
avait l'air de vouloir lire jusqu'au fond de son âme.
CHAPITRE V
UNE NEGOCIATION
Cunctando restituit rem
.
ENNIUS.
-- Réponds-moi sans mentir, si tu le
peux, chien de lisard ; d'où connais-tu Mme de Rênal, quand lui as-tu
parlé?
-- Je ne lui ai jamais parlé, répondit Julien, je n'ai jamais vu
cette dame qu'à l'église.
-- Mais tu l'auras regardée, vilain effronté?
-- Jamais! Vous savez qu'à l'église je ne vois que Dieu, ajouta Julien,
avec un petit air hypocrite, tout propre, selon lui, à éloigner le retour des
taloches.
-- Il y a pourtant quelque chose là-dessous, répliqua le
paysan malin, et il se tut un instant; mais je ne saurai rien de toi, maudit
hypocrite. Au fait, je vais être délivré de toi, et ma scie n'en ira que mieux.
Tu as gagné M. le curé ou tout autre, qui t'a procuré une belle place. Va faire
ton paquet, et je te mènerai chez M. de Rênal, où tu seras précepteur des
enfants.
-- Qu'aurai-je pour cela?
-- La nourriture,
l'habillement et trois cents francs de gages.
-- Je ne veux pas être
domestique.
-- Animal, qui te parle d'être domestique, est-ce que je
voudrais que mon fils fût domestique?
-- Mais, avec qui mangerai-je?
Cette demande déconcerta le vieux Sorel, il sentit qu'en parlant il
pourrait commettre quelque imprudence; il s'emporta contre Julien, qu'il accabla
d'injures, en l'accusant de gourmandise, et le quitta pour aller consulter ses
autres fils.
Julien les vit bientôt après, chacun appuyé sur sa hache et
tenant conseil. Après les avoir longtemps regardés, Julien, voyant qu'il ne
pouvait rien deviner, alla se placer de l'autre côté de la scie, pour éviter
d'être surpris. Il voulait penser à cette annonce imprévue qui changeait son
sort, mais il se sentit incapable de prudence; son imagination était tout
entière à se figurer ce qu'il verrait dans la belle maison de M. de Rênal.
Il faut renoncer à tout cela, se dit-il, plutôt que de se laisser
réduire à manger avec les domestiques. Mon père voudra m'y forcer; plutôt
mourir. J'ai quinze francs huit sous d'économies, je me sauve cette nuit; en
deux jours, par des chemins de traverse où je ne crains nul gendarme, je suis à
Besançon; là, je m'engage comme soldat, et, s'il le faut, je passe en Suisse.
Mais alors plus d'avancement, plus d'ambition pour moi, plus de ce bel état de
prêtre qui mène à tout.
Cette horreur pour manger avec les domestiques
n'était pas naturelle à Julien; il eût fait pour arriver à la fortune des choses
bien autrement pénibles. Il puisait cette répugnance dans les Confessions
de Rousseau. C'était le seul livre à l'aide duquel son imagination se
figurait le monde. Le recueil des bulletins de la Grande Armée et le Mémorial
de Sainte-Hélène complétaient son Coran. Il se serait fait tuer pour ces
trois ouvrages. Jamais il ne crut en aucun autre. D'après un mot du vieux
chirurgien-major, il regardait tous les autres livres du monde comme menteurs,
et écrits par des fourbes pour avoir de l'avancement.
Avec une âme de
feu, Julien avait une de ces mémoires étonnantes si souvent unies à la sottise.
Pour gagner le vieux curé Chélan, duquel il voyait bien que dépendait son sort à
venir, il avait appris par coeur tout le Nouveau Testament en latin, il savait
aussi le livre Du Pape de M. de Maistre, et croyait à l'un aussi peu qu'à
l'autre.
Comme par un accord mutuel, Sorel et son fils évitèrent de se
parler ce jour-là. Sur la brune, Julien alla prendre sa leçon de théologie chez
le curé, mais il ne jugea pas prudent de lui rien dire de l'étrange proposition
qu'on avait faite à son père. Peut-être est-ce un piège, se disait-il, il faut
faire semblant de l'avoir oublié.
Le lendemain de bonne heure, M. de
Rênal fit appeler le vieux Sorel, qui, après s'être fait attendre une heure ou
deux, finit par arriver, en faisant dès la porte cent excuses, entremêlées
d'autant de révérences. A force de parcourir toutes sortes d'objections, Sorel
comprit que son fils mangerait avec le maître et la maîtresse de maison, et les
jours où il y aurait du monde, seul dans une chambre à part avec les enfants.
Toujours plus disposé à incidenter à mesure qu'il distinguait un véritable
empressement chez M. le maire, et d'ailleurs rempli de défiance et d'étonnement,
Sorel demanda à voir la chambre où coucherait son fils. C'était une grande pièce
meublée fort proprement, mais dans laquelle on était déjà occupé à transporter
les lits des trois enfants.
Cette circonstance fut un trait de lumière
pour le vieux paysan; il demanda aussitôt avec assurance à voir l'habit que l'on
donnerait à son fils. M. de Rênal ouvrit son bureau et prit cent francs.
-- Avec cet argent, votre fils ira chez M. Durand, le drapier, et lèvera
un habit noir complet.
-- Et quand même je le retirerais de chez vous,
dit le paysan, qui avait tout à coup oublié ses formes révérencieuses, cet habit
noir lui restera?
-- Sans doute.
-- Eh bien! dit Sorel d'un ton
de voix traînard, il ne reste donc plus qu'à nous mettre d'accord sur une seule
chose: l'argent que vous lui donnerez.
-- Comment! s'écria M. de Rênal
indigné, nous sommes d'accord depuis hier: je donne trois cents francs; je crois
que c'est beaucoup, et peut-être trop.
-- C'était votre offre, je ne le
nie point, dit le vieux Sorel, parlant encore plus lentement; et, par un effort
de génie qui n'étonnera que ceux qui ne connaissent pas les paysans
francs-comtois, il ajouta, en regardant fixement M. de Rênal: Nous trouvons
mieux ailleurs .
A ces mots, la figure du maire fut bouleversée. Il
revint cependant à lui, et, après une conversation savante de deux grandes
heures, où pas un mot ne fut dit au hasard, la finesse du paysan l'emporta sur
la finesse de l'homme riche, qui n'en a pas besoin pour vivre. Tous les nombreux
articles qui devaient régler la nouvelle existence de Julien se trouvèrent
arrêtés; non seulement ses appointements furent réglés à quatre cents francs,
mais on dut les payer d'avance, le premier de chaque mois.
-- Eh bien!
je lui remettrai trente-cinq francs, dit M. de Rênal.
-- Pour faire la
somme ronde, un homme riche et généreux comme monsieur notre maire, dit le
paysan d'une voix câline , ira bien jusqu'à trente-six francs.
--
Soit, dit M. de Rênal, mais finissons-en.
Pour le coup, la colère lui
donnait le ton de la fermeté. Le paysan vit qu'il fallait cesser de marcher en
avant. Alors, à son tour, M. de Rênal fit des progrès. Jamais il ne voulut
remettre le premier mois de trente-six francs au vieux Sorel, fort empressé de
le recevoir pour son fils. M. de Rênal vint à penser qu'il serait obligé de
raconter à sa femme le rôle qu'il avait joué dans toute cette négociation.
-- Rendez-moi les cent francs que je vous ai remis, dit-il avec humeur.
M. Durand me doit quelque chose. J'irai avec votre fils faire la levée du drap
noir.
Après cet acte de vigueur, Sorel rentra prudemment dans ses
formules respectueuses; elles prirent un bon quart d'heure. A la fin, voyant
qu'il n'y avait décidément plus rien à gagner, il se retira. Sa dernière
révérence finit par ces mots:
-- Je vais envoyer mon fils au château.
C'était ainsi que les administrés de M. le maire appelaient sa maison
quand ils voulaient lui plaire.
De retour à son usine, ce fut en vain
que Sorel chercha son fils. Se méfiant de ce qui pouvait arriver, Julien était
sorti au milieu de la nuit. Il avait voulu mettre en sûreté ses livres et sa
croix de la Légion d'honneur. Il avait transporté le tout chez un jeune marchand
de bois, son ami, nommé Fouqué, qui habitait dans la haute montagne qui domine
Verrières.
Quand il reparut:
-- Dieu sait, maudit paresseux, lui
dit son père, si tu auras jamais assez d'honneur pour me payer le prix de ta
nourriture, que j'avance depuis tant d'années! Prends tes guenilles, et va-t'en
chez M. le maire.
Julien, étonné de n'être pas battu, se hâta de partir.
Mais à peine hors de la vue de son terrible père, il ralentit le pas. Il jugea
qu'il serait utile à son hypocrisie d'aller faire une station à l'église.
Ce mot vous surprend? Avant d'arriver à cet horrible mot, l'âme du jeune
paysan avait eu bien du chemin à parcourir.
Dès sa première enfance, la
vue de certains dragons du 6e, aux longs manteaux blancs, et la tête couverte de
casques aux longs crins noirs, qui revenaient d'Italie, et que Julien vit
attacher leurs chevaux à la fenêtre grillée de la maison de son père, le rendit
fou de l'état militaire. Plus tard il écoutait avec transport les récits des
batailles du pont de Lodi, d'Arcole, de Rivoli, que lui faisait le vieux
chirurgien-major. Il remarqua les regards enflammés que le vieillard jetait sur
sa croix.
Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on commença à bâtir à
Verrières une église, que l'on peut appeler magnifique pour une aussi petite
ville. Il y avait surtout quatre colonnes de marbre dont la vue frappa Julien;
elles devinrent célèbres dans le pays, par la haine mortelle qu'elles
suscitèrent entre le juge de paix et le jeune vicaire, envoyé de Besançon, qui
passait pour être l'espion de la congrégation. Le juge de paix fut sur le point
de perdre sa place, du moins telle était l'opinion commune. N'avait-il pas osé
avoir un différend avec un prêtre qui, presque tous les quinze jours, allait à
Besançon, où il voyait, disait-on, Mgr l'évêque?
Sur ces entrefaites, le
juge de paix, père d'une nombreuse famille, rendit plusieurs sentences qui
semblèrent injustes; toutes furent portées contre ceux des habitants qui
lisaient le Constitutionnel . Le bon parti triompha. Il ne s'agissait, il
est vrai, que de sommes de trois ou de cinq francs; mais une de ces petites
amendes dut être payée par un cloutier, parrain de Julien. Dans sa colère, cet
homme s'écriait: « Quel changement! et dire que, depuis plus de vingt ans, le
juge de paix passait pour un si honnête homme! » Le chirurgien-major, ami de
Julien, était mort.
Tout à coup Julien cessa de parler de Napoléon; il
annonça le projet de se faire prêtre, et on le vit constamment, dans la scie de
son père, occupé à apprendre par coeur une bible latine que le curé lui avait
prêtée. Ce bon vieillard, émerveillé de ses progrès, passait des soirées
entières à lui enseigner la théologie. Julien ne faisait paraître devant lui que
des sentiments pieux. Qui eût pu deviner que cette figure de jeune fille, si
pâle et si douce, cachait la résolution inébranlable de s'exposer à mille morts
plutôt que de ne pas faire fortune!
Pour Julien, faire fortune, c'était
d'abord sortir de Verrières; il abhorrait sa patrie. Tout ce qu'il y voyait
glaçait son imagination.
Dès sa première enfance, il avait eu des
moments d'exaltation. Alors il songeait avec délices qu'un jour il serait
présenté aux jolies femmes de Paris, il saurait attirer leur attention par
quelque action d'éclat. Pourquoi ne serait-il pas aimé de l'une d'elles, comme
Bonaparte, pauvre encore, avait été aimé de la brillante Mme de Beauharnais?
Depuis bien des années, Julien ne passait peut-être pas une heure de sa vie,
sans se dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans fortune, s'était fait le
maître du monde avec son épée. Cette idée le consolait de ses malheurs qu'il
croyait grands, et redoublait sa joie quand il en avait.
La construction
de l'église et les sentences du juge de paix l'éclairèrent tout à coup; une idée
qui lui vint le rendit comme fou pendant quelques semaines, et enfin s'empara de
lui avec la toute-puissance de la première idée qu'une âme passionnée croit
avoir inventée.
« Quand Bonaparte fit parler de lui, la France avait
peur d'être envahie; le mérite militaire était nécessaire et à la mode.
Aujourd'hui, on voit des prêtres de quarante ans avoir cent mille francs
d'appointements, c'est-à-dire trois fois autant que les fameux généraux de
division de Napoléon. Il leur faut des gens qui les secondent. Voilà ce juge de
paix, si bonne tête, si honnête homme, jusqu'ici, si vieux, qui se déshonore par
crainte de déplaire à un jeune vicaire de trente ans. Il faut être prêtre. »
Une fois, au milieu de sa nouvelle piété, il y avait déjà deux ans que
Julien étudiait la théologie, il fut trahi par une irruption soudaine du feu qui
dévorait son âme. Ce fut chez M. Chélan, à un dîner de prêtres auquel le bon
curé l'avait présenté comme un prodige d'instruction, il lui arriva de louer
Napoléon avec fureur. Il se lia le bras droit contre la poitrine, prétendit
s'être disloqué le bras en remuant un tronc de sapin, et le porta pendant deux
mois dans cette position gênante. Après cette peine afflictive, il se pardonna.
Voilà le jeune homme de dix-neuf ans, mais faible en apparence, et à qui l'on en
eût tout au plus donné dix-sept, qui, portant un petit paquet sous le bras,
entrait dans la magnifique église de Verrières.
Il la trouva sombre et
solitaire. A l'occasion d'une fête, toutes les croisées de l'édifice avaient été
couvertes d'étoffe cramoisie. Il en résultait, aux rayons du soleil, un effet de
lumière éblouissant, du caractère le plus imposant et le plus religieux. Julien
tressaillit. Seul, dans l'église, il s'établit dans le banc qui avait la plus
belle apparence. Il portait les armes de M. de Rênal.
Sur le prie-Dieu,
Julien remarqua un morceau de papier imprimé, étalé là comme pour être lu. Il y
porta les yeux et vit:
Détails de l'exécution et des derniers moments
de Louis Jenrel, exécuté à Besançon, le...
Le papier était déchiré.
Au revers on lisait les deux premiers mots d'une ligne, c'étaient: Le premier
pas .
Qui a pu mettre ce papier là, dit Julien? Pauvre malheureux,
ajouta-t-il avec un soupir, son nom finit comme le mien... et il froissa le
papier.
En sortant, Julien crut voir du sang près du bénitier, c'était
de l'eau bénite qu'on avait répandue: le reflet des rideaux rouges qui
couvraient les fenêtres la faisait paraître du sang.
Enfin, Julien eut
honte de sa terreur secrète.
Serais-je un lâche? se dit-il, aux
armes!
Ce mot si souvent répété dans les récits de batailles du
vieux chirurgien était héroïque pour Julien. Il se leva et marcha rapidement
vers la maison de M. de Rênal.
Malgré ces belles résolutions, dès qu'il
l'aperçut à vingt pas de lui, il fut saisi d'une invincible timidité. La grille
de fer était ouverte, elle lui semblait magnifique, il fallait entrer là-dedans.
Julien n'était pas la seule personne dont le coeur fût troublé par son
arrivée dans cette maison. L'extrême timidité de Mme de Rênal était déconcertée
par l'idée de cet étranger, qui, d'après ses fonctions, allait se trouver
constamment entre elle et ses enfants. Elle était accoutumée à avoir ses fils
couchés dans sa chambre. Le matin, bien des larmes avaient coulé quand elle
avait vu transporter leurs petits lits dans l'appartement destiné au précepteur.
Ce fut en vain qu'elle demanda à son mari que le lit de Stanislas-Xavier, le
plus jeune, fût reporté dans sa chambre.
La délicatesse de femme était
poussée à un point excessif chez Mme de Rênal. Elle se faisait l'image la plus
désagréable d'un être grossier et mal peigné, chargé de gronder ses enfants,
uniquement parce qu'il savait le latin, un langage barbare pour lequel on
fouetterait ses fils.
CHAPITRE VI
L'ENNUI
Non so più
cosa son,
Cosa faccio .
MOZART: Figaro
.
Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient
naturelles quand elle était loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait
par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près
de la porte d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant,
extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et
avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.
Le teint de
ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l'esprit un peu romanesque
de Mme de Rênal eut d'abord l'idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée,
qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre
créature, arrêtée à la porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la
main jusqu'à la sonnette. Mme de Rênal s'approcha, distraite un instant de
l'amer chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien, tourné vers la
porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce lui dit
tout près de l'oreille:
-- Que voulez-vous ici, mon enfant?
Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de
Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté,
il oublia tout, même ce qu'il venait faire. Mme de Rénal avait répété sa
question.
-- Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin,
tout honteux de ses larmes qu'il essuyait de son mieux.
Mme de Rênal
resta interdite, ils étaient fort près l'un de l'autre à se regarder. Julien
n'avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si
éblouissant, lui parler d'un air doux. Mme de Rênal regardait les grosses larmes
qui s'étaient arrêtées sur les joues si pâles d'abord et maintenant si roses de
ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d'une
jeune fille, elle se moquait d'elle-même et ne pouvait se figurer tout son
bonheur. Quoi, c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre
sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants!
--
Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin?
Ce mot de
monsieur étonna si fort Julien qu'il réfléchit un instant.
-- Oui,
madame, dit-il timidement.
Mme de Rênal était si heureuse, qu'elle osa
dire à Julien:
-- Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants?
-- Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi?
-- N'est-ce
pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d'une voix dont chaque
instant augmentait l'émotion, vous serez bon pour eux, vous me le promettez?
S'entendre appeler de nouveau monsieur, bien sérieusement, et par une
dame si bien vêtue, était au-dessus de toutes les prévisions de Julien: dans
tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s'était dit qu'aucune dame comme
il faut ne daignerait lui parler que quand il aurait un bel uniforme. Mme de
Rênal, de son côté, était complètement trompée par la beauté du teint, les
grands yeux noirs de Julien et ses jolis cheveux qui frisaient plus qu'à
l'ordinaire, parce que pour se rafraîchir il venait de plonger la tête dans le
bassin de la fontaine publique. A sa grande joie, elle trouvait l'air timide
d'une jeune fille à ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses
enfants la dureté et l'air rébarbatif. Pour l'âme si paisible de Mme de Rênal,
le contraste de ses craintes et de ce qu'elle voyait fut un grand événement.
Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se trouver ainsi à la
porte de sa maison avec ce jeune homme presque en chemise et si près de lui.
-- Entrons, monsieur, lui dit-elle d'un air assez embarrassé.
De
sa vie une sensation purement agréable n'avait aussi profondément ému Mme de
Rênal; jamais une apparition aussi gracieuse n'avait succédé à des craintes plus
inquiétantes. Ainsi ces jolis enfants, si soignés par elle, ne tomberaient pas
dans les mains d'un prêtre sale et grognon. A peine entrée sous le vestibule,
elle se retourna vers Julien qui la suivait timidement. Son air étonné, à
l'aspect d'une maison si belle, était une grâce de plus aux yeux de Mme de
Rênal. Elle ne pouvait en croire ses yeux, il lui semblait surtout que le
précepteur devait avoir un habit noir.
-- Mais est-il vrai, monsieur,
lui dit-elle en s'arrêtant encore, et craignant mortellement de se tromper, tant
sa croyance la rendait heureuse, vous savez le latin?
Ces mots
choquèrent l'orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans lequel il vivait
depuis un quart d'heure.
-- Oui, madame, lui dit-il en cherchant à
prendre un air froid; je sais le latin aussi bien que M. le curé, et même
quelquefois il a la bonté de dire mieux que lui.
Mme de Rênal trouva que
Julien avait l'air fort méchant, il s'était arrêté à deux pas d'elle. Elle
s'approcha et lui dit à mi-voix:
-- N'est-ce pas, les premiers jours,
vous ne donnerez pas le fouet à mes enfants, même quand ils ne sauraient pas
leurs leçons.
Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame
fit tout à coup oublier à Julien ce qu'il devait à sa réputation de latiniste.
La figure de Mme de Rênal était près de la sienne, il sentit le parfum des
vêtements d'été d'une femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan. Julien
rougit extrêmement et dit avec un soupir et d'une voix défaillante:
--
Ne craignez rien, madame, je vous obéirai en tout.
Ce fut en ce moment
seulement, quand son inquiétude pour ses enfants fut tout à fait dissipée, que
Mme de Rênal fut frappée de l'extrême beauté de Julien. La forme presque
féminine de ses traits et son air d'embarras, ne semblèrent point ridicules à
une femme extrêmement timide elle-même. L'air mâle que l'on trouve communément
nécessaire à la beauté d'un homme lui eût fait peur.
-- Quel âge
avez-vous, monsieur? dit-elle à Julien.
-- Bientôt dix-neuf ans.
-- Mon fils aîné a onze ans, reprit Mme de Rênal tout à fait rassurée,
ce sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez raison. Une fois son
père a voulu le battre, l'enfant a été malade pendant toute une semaine, et
cependant c'était un bien petit coup.
Quelle différence avec moi, pensa
Julien. Hier encore, mon père m'a battu. Que ces gens riches sont heureux!
Mme de Rênal en était déjà à saisir les moindres nuances de ce qui se
passait dans l'âme du précepteur; elle prit ce mouvement de tristesse pour de la
timidité, et voulut l'encourager.
-- Quel est votre nom, monsieur? lui
dit-elle, avec un accent et une grâce dont Julien sentit tout le charme, sans
pouvoir s'en rendre compte.
-- On m'appelle Julien Sorel, madame; je
tremble en entrant pour la première fois de ma vie dans une maison étrangère,
j'ai besoin de votre protection et que vous me pardonniez bien des choses les
premiers jours. Je n'ai jamais été au collège, j'étais trop pauvre; je n'ai
jamais parlé à d'autres hommes que mon cousin le chirurgien-major, membre de la
Légion d'honneur, et M. le curé Chélan. Il vous rendra bon témoignage de moi.
Mes frères m'ont toujours battu, ne les croyez pas, s'ils vous disent du mal de
moi, pardonnez mes fautes, madame, je n'aurai jamais mauvaise intention.
Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait Mme de Rênal.
Tel est l'effet de la grâce parfaite, quand elle est naturelle au caractère, et
que surtout la personne qu'elle décore ne songe pas à avoir de la grâce; Julien,
qui se connaissait fort bien en beauté féminine, eût juré dans cet instant
qu'elle n'avait que vingt ans. Il eut sur-le-champ l'idée hardie de lui baiser
la main. Bientôt il eut peur de son idée; un instant après, il se dit: Il y
aurait de la lâcheté à moi de ne pas exécuter une action qui peut m'être utile,
et diminuer le mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier
à peine arraché à la scie. Peut-être Julien fut-il un peu encouragé par ce mot
de joli garçon, que depuis six mois il entendait répéter le dimanche par
quelques jeunes filles. Pendant ces débats intérieurs, Mme de Rênal lui
adressait deux ou trois mots d'instruction sur la façon de débuter avec les
enfants. La violence que se faisait Julien le rendit de nouveau fort pâle; il
dit, d'un air contraint:
-- Jamais, madame, je ne battrai vos enfants;
je le jure devant Dieu.
Et en disant ces mots, il osa prendre la main de
Mme de Rênal, et la porter à ses lèvres. Elle fut étonnée de ce geste, et, par
réflexion, choquée. Comme il faisait très chaud, son bras était tout à fait nu
sous son châle, et le mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres,
l'avait entièrement découvert. Au bout de quelques instants, elle se gronda
elle-même, il lui sembla qu'elle n'avait pas été assez rapidement indignée.
M. de Rênal, qui avait entendu parler, sortit de son cabinet; du même
air majestueux et paterne qu'il prenait lorsqu'il faisait des mariages à la
mairie, il dit à Julien:
-- Il est essentiel que je vous parle avant que
les enfants ne vous voient.
Il fit entrer Julien dans une chambre et
retint sa femme qui voulait les laisser seuls. La porte fermée, M. de Rênal
s'assit avec gravité.
-- M. le curé m'a dit que vous étiez un bon sujet,
tout le monde vous traitera ici avec honneur, et si je suis content, j'aiderai à
vous faire par la suite un petit établissement. Je veux que vous ne voyiez plus
ni parents ni amis, leur ton ne peut convenir à mes enfants. Voici trente-six
francs pour le premier mois; mais j'exige votre parole de ne pas donner un sou
de cet argent à votre père.
M. de Rênal était piqué contre le vieillard,
qui, dans cette affaire, avait été plus fin que lui.
-- Maintenant,
monsieur , car d'après mes ordres tout le monde ici va vous appeler
monsieur, et vous sentirez l'avantage d'entrer dans une maison de gens comme il
faut; maintenant, monsieur, il n'est pas convenable que les enfants vous voient
en veste. Les domestiques l'ont-il vu? dit M. de Rênal à sa femme.
--
Non, mon ami, répondit-elle d'un air profondément pensif.
-- Tant mieux.
Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant une redingote à lui.
Allons maintenant chez M. Durand, le marchand de drap.
Plus d'une heure
après, quand M. de Rênal rentra avec le nouveau précepteur tout habillé de noir,
il retrouva sa femme assise à la même place. Elle se sentit tranquillisée par la
présence de Julien, en l'examinant elle oubliait d'en avoir peur. Julien ne
songeait point à elle; malgré toute sa méfiance du destin et des hommes, son âme
dans ce moment n'était que celle d'un enfant; il lui semblait avoir vécu des
années depuis l'instant où, trois heures auparavant, il était tremblant dans
l'église. Il remarqua l'air glacé de Mme de Rênal, il comprit qu'elle était en
colère de ce qu'il avait osé lui baiser la main. Mais le sentiment d'orgueil que
lui donnait le contact d'habits si différents de ceux qu'il avait coutume de
porter, le mettait tellement hors de lui-même, et il avait tant d'envie de
cacher sa joie, que tous ses mouvements avaient quelque chose de brusque et de
fou. Mme de Rênal le contemplait avec des yeux étonnés.
-- De la
gravité, monsieur, lui dit M. de Rênal, si vous voulez être respecté de mes
enfants et de mes gens.
-- Monsieur, répondit Julien, je suis gêné dans
ces nouveaux habits; moi, pauvre paysan, je n'ai jamais porté que des vestes;
j'irai, si vous le permettez, me renfermer dans ma chambre.
-- Que te
semble de cette nouvelle acquisition? dit M. de Rênal à sa femme.
Par un
mouvement presque instinctif, et dont certainement elle ne se rendit pas compte,
Mme de Rênal déguisa la vérité à son mari.
-- Je ne suis point aussi
enchantée que vous de ce petit paysan, vos prévenances en feront un impertinent
que vous serez obligé de renvoyer avant un mois.
-- Eh bien! nous le
renverrons, ce sera une centaine de francs qu'il pourra m'en coûter, et
Verrières sera accoutumée à voir un précepteur aux enfants de M. de Rênal. Ce
but n'eût point été rempli si j'eusse laissé à Julien l'accoutrement d'un
ouvrier. En le renvoyant, je retiendrai, bien entendu, l'habit noir complet que
je viens de lever chez le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de
trouver tout fait chez le tailleur, et dont je l'ai couvert.
L'heure que
Julien passa dans sa chambre parut un instant à Mme de Rênal. Les enfants,
auxquels l'on avait annoncé le nouveau précepteur, accablaient leur mère de
questions. Enfin Julien parut. C'était un autre homme. C'eût été mal parler que
de dire qu'il était grave; c'était la gravité incarnée. Il fut présenté aux
enfants, et leur parla d'un air qui étonna M. de Rênal lui-même.
-- Je
suis ici, messieurs, leur dit-il en finissant son allocution, pour vous
apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que de réciter une leçon. Voici la
sainte Bible, dit-il en leur montrant un petit volume in-32, relié en noir.
C'est particulièrement l'histoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est la
partie qu'on appelle le Nouveau Testament. Je vous ferai souvent réciter des
leçons, faites-moi réciter la mienne.
Adolphe, l'aîné des enfants, avait
pris le livre.
-- Ouvrez-le au hasard, continua Julien, et dites-moi le
premier mot d'un alinéa. Je réciterai par coeur le livre sacré, règle de notre
conduite à tous, jusqu'à ce que vous m'arrêtiez.
Adolphe ouvrit le
livre, lut un mot, et Julien récita toute la page, avec la même facilité que
s'il eût parlé français. M. de Rênal regardait sa femme d'un air de triomphe.
Les enfants, voyant l'étonnement de leurs parents, ouvraient de grands yeux. Un
domestique vint à la porte du salon, Julien continua de parler latin. Le
domestique resta d'abord immobile, et ensuite disparut. Bientôt la femme de
chambre de madame et la cuisinière arrivèrent près de la porte; alors Adolphe
avait déjà ouvert le livre en huit endroits, et Julien récitait toujours avec la
même facilité.
-- Ah! mon Dieu! le joli prêtre, dit tout haut la
cuisinière, bonne fille fort dévote.
L'amour-propre de M. de Rênal était
inquiet; loin de songer à examiner le précepteur, il était tout occupé à
chercher dans sa mémoire quelques mots latins; enfin, il put dire un vers
d'Horace. Julien ne savait de latin que sa Bible. Il répondit en fronçant le
sourcil:
-- Le saint ministère auquel je me destine m'a défendu de lire
un poète aussi profane.
M. de Rênal cita un assez grand nombre de
prétendus vers d'Horace. Il expliqua à ses enfants ce que c'était qu'Horace;
mais les enfants, frappés d'admiration, ne faisaient guère attention à ce qu'il
disait. Ils regardaient Julien.
Les domestiques étant toujours à la
porte, Julien crut devoir prolonger l'épreuve:
-- Il faut, dit-il au
plus jeune des enfants, que M. Stanislas-Xavier m'indique aussi un passage du
livre saint.
Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le
premier mot d'un alinéa, et Julien dit toute la page. Pour que rien ne manquât
au triomphe de M. de Rênal, comme Julien récitait, entrèrent M. Valenod, le
possesseur des beaux chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron, sous-préfet de
l'arrondissement. Cette scène valut à Julien le titre de monsieur; les
domestiques eux-mêmes n'osèrent pas le lui refuser.
Le soir, tout
Verrières afflua chez M. de Rênal pour voir la merveille. Julien répondait à
tous d'un air sombre qui tenait à distance. Sa gloire s'étendit si rapidement
dans la ville, que peu de jours après, M. de Rênal, craignant qu'on ne le lui
enlevât, lui proposa de signer un engagement de deux ans.
-- Non,
monsieur, répondit froidement Julien, si vous vouliez me renvoyer je serais
obligé de sortir. Un engagement qui me lie sans vous obliger à rien n'est point
égal, je le refuse.
Julien sut si bien faire que, moins d'un mois après
son arrivée dans la maison, M. de Rênal lui-même le respectait. Le curé étant
brouillé avec MM. de Rênal et Valenod, personne ne put trahir l'ancienne passion
de Julien pour Napoléon, il n'en parlait qu'avec horreur.
CHAPITRE VII
LES AFFINITES ELECTIVES
Ils ne
savent toucher le coeur qu'en le froissant .
UN MODERNE.
Les enfants l'adoraient, lui ne les aimait point; sa pensée
était ailleurs. Tout ce que ces marmots pouvaient faire ne l'impatientait
jamais. Froid, juste, impassible, et cependant aimé, parce que son arrivée avait
en quelque sorte chassé l'ennui de la maison, il fut un bon précepteur. Pour
lui, il n'éprouvait que haine et horreur pour la haute société où il était
admis, à la vérité au bas bout de la table, ce qui explique peut-être la haine
et l'horreur. Il y eut certains dîners d'apparat, où il put à grande peine
contenir sa haine pour tout ce qui l'environnait. Un jour de la Saint-Louis
entre autres, M. Valenod tenait le dé chez M. de Rênal, Julien fut sur le point
de se trahir; il se sauva dans le jardin, sous prétexte de voir les enfants.
Quels éloges de la probité! s'écria-t-il; on dirait que c'est la seule vertu; et
cependant quelle considération, quel respect bas pour un homme qui évidemment a
doublé et triplé sa fortune, depuis qu'il administre le bien des pauvres! je
parierais qu'il gagne même sur les fonds destinés aux enfants trouvés, à ces
pauvres dont la misère est encore plus sacrée que celle des autres! Ah!
monstres! monstres! Et moi aussi, je suis une sorte d'enfant trouvé, haï de mon
père, de mes frères, de toute ma famille.
Quelques jours avant la
Saint-Louis, Julien, se promenant seul et disant son bréviaire dans un petit
bois, qu'on appelle le Belvédère, et qui domine le Cours de la Fidélité, avait
cherché en vain à éviter ses deux frères, qu'il voyait venir de loin par un
sentier solitaire. La jalousie de ces ouvriers grossiers avait été tellement
provoquée par le bel habit noir, par l'air extrêmement propre de leur frère, par
le mépris sincère qu'il avait pour eux, qu'ils l'avaient battu au point de le
laisser évanoui et tout sanglant. Mme de Rênal, se promenant avec M. Valenod et
le sous-préfet, arriva par hasard dans le petit bois; elle vit Julien étendu sur
la terre et le crut mort. Son saisissement fut tel, qu'il donna de la jalousie à
M. Valenod.
Il prenait l'alarme trop tôt. Julien trouvait Mme de Rênal
fort belle, mais il la haïssait à cause de sa beauté; c'était le premier écueil
qui avait failli arrêter sa fortune. Il lui parlait le moins possible, afin de
faire oublier le transport qui, le premier jour, l'avait porté à lui baiser la
main.
Elisa, la femme de chambre de Mme de Rênal, n'avait pas manqué de
devenir amoureuse du jeune précepteur; elle en parlait souvent à sa maîtresse.
L'amour de Mlle Elisa avait valu à Julien la haine d'un des valets. Un jour, il
entendit cet homme qui disait à Elisa: Vous ne voulez plus me parler depuis que
ce précepteur crasseux est entré dans la maison. Julien ne méritait pas cette
injure; mais, par instinct de joli garçon, il redoubla de soins pour sa
personne. La haine de M. Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que tant de
coquetterie ne convenait pas à un jeune abbé. A la soutane près, c'était le
costume que portait Julien.
Mme de Rênal remarqua qu'il parlait plus
souvent que de coutume à Mlle Elisa; elle apprit que ces entretiens étaient
causés par la pénurie de la très petite garde-robe de Julien. Il avait si peu de
linge, qu'il était obligé de le faire laver fort souvent hors de la maison, et
c'est pour ces petits soins qu'Elisa lui était utile. Cette extrême pauvreté,
qu'elle ne soupçonnait pas, toucha Mme de Rênal; elle eut envie de lui faire des
cadeaux, mais elle n'osa pas; cette résistance intérieure fut le premier
sentiment pénible que lui causa Julien. Jusque-là le nom de Julien et le
sentiment d'une joie pure et tout intellectuelle étaient synonymes pour elle.
Tourmentée par l'idée de la pauvreté de Julien, Mme de Rênal parla à son mari de
lui faire un cadeau de linge:
-- Quelle duperie! répondit-il. Quoi!
faire des cadeaux à un homme dont nous sommes parfaitement contents, et qui nous
sert bien? ce serait dans le cas où il se négligerait qu'il faudrait stimuler
son zèle.
Mme de Rênal fut humiliée de cette manière de voir; elle ne
l'eût pas remarquée avant l'arrivée de Julien. Elle ne voyait jamais l'extrême
propreté de la mise, d'ailleurs fort simple, du jeune abbé, sans se dire: Ce
pauvre garçon, comment peut-il faire?
Peu à peu, elle eut pitié de tout
ce qui manquait à Julien, au lieu d'en être choquée.
Mme de Rênal était
une de ces femmes de province que l'on peut très bien prendre pour des sottes
pendant les quinze premiers jours qu'on les voit. Elle n'avait aucune expérience
de la vie, et ne se souciait pas de parler. Douée d'une âme délicate et
dédaigneuse, cet instinct de bonheur naturel à tous les êtres faisait que, la
plupart du temps, elle ne donnait aucune attention aux actions des personnages
grossiers au milieu desquels le hasard l'avait jetée.
On l'eût remarquée
pour le naturel et la vivacité d'esprit, si elle eût reçu la moindre éducation.
Mais en sa qualité d'héritière, elle avait été élevée chez des religieuses
adoratrices passionnées du Sacré-Coeur de Jésus , et animées d'une haine
violente pour les Français ennemis des jésuites. Mme de Rênal s'était trouvé
assez de sens pour oublier bientôt, comme absurde, tout ce qu'elle avait appris
au couvent; mais elle ne mit rien à la place, et finit par ne rien savoir. Les
flatteries précoces dont elle avait été l'objet, en sa qualité d'héritière d'une
grande fortune, et un penchant décidé à la dévotion passionnée lui avaient donné
une manière de vivre tout intérieure. Avec l'apparence de la condescendance la
plus parfaite, et d'une abnégation de volonté, que les maris de Verrières
citaient en exemple à leurs femmes, et qui faisait l'orgueil de M. de Rênal, la
conduite habituelle de son âme était en effet le résultat de l'humeur la plus
altière. Telle princesse, citée à cause de son orgueil, prête infiniment plus
d'attention à ce que ses gentilshommes font autour d'elle, que cette femme si
douce, si modeste en apparence, n'en donnait à tout ce que disait ou faisait son
mari. Jusqu'à l'arrivée de Julien, elle n'avait réellement eu d'attention que
pour ses enfants. Leurs petites maladies, leurs douleurs, leurs petites joies,
occupaient toute la sensibilité de cette âme qui, de la vie, n'avait adoré que
Dieu, quand elle était au Sacré-Coeur de Besançon.
Sans qu'elle
daignât le dire à personne, un accès de fièvre d'un de ses fils la mettait
presque dans le même état que si l'enfant eût été mort. Un éclat de rire
grossier, un haussement d'épaules, accompagné de quelque maxime triviale sur la
folie des femmes, avaient constamment accueilli les confidences de ce genre de
chagrins, que le besoin d'épanchement l'avait portée à faire à son mari, dans
les premières années de leur mariage. Ces sortes de plaisanteries, quand surtout
elles portaient sur les maladies de ses enfants, retournaient le poignard dans
le coeur de Mme de Rênal. Voilà ce qu'elle trouva au lieu des flatteries
empressées et mielleuses du couvent jésuitique où elle avait passé sa jeunesse.
Son éducation fut faite par la douleur. Trop fière pour parler de ce genre de
chagrins, même à son amie Mme Derville, elle se figura que tous les hommes
étaient comme son mari, M. Valenod et le sous-préfet Charcot de Maugiron. La
grossièreté, et la plus brutale insensibilité à tout ce qui n'était pas intérêt
d'argent, de préséance ou de croix; la haine aveugle pour tout raisonnement qui
les contrariait, lui parurent des choses naturelles à ce sexe, comme porter des
bottes et un chapeau de feutre.
Après de longues années, Mme de Rênal
n'était pas encore accoutumée à ces gens à argent au milieu desquels il fallait
vivre.
De là le succès du petit paysan Julien. Elle trouva des
jouissances douces, et toutes brillantes du charme de la nouveauté, dans la
sympathie de cette âme noble et fière. Mme de Rênal lui eut bientôt pardonné son
ignorance extrême qui était une grâce de plus, et la rudesse de ses façons
qu'elle parvint à corriger. Elle trouva qu'il valait la peine de l'écouter, même
quand on parlait des choses les plus communes, même quand il s'agissait d'un
pauvre chien écrasé, comme il traversait la rue, par la charrette d'un paysan
allant au trot. Le spectacle de cette douleur donnait son gros rire à son mari,
tandis qu'elle voyait se contracter les beaux sourcils noirs et si bien arqués
de Julien. La générosité, la noblesse d'âme, l'humanité lui semblèrent peu à peu
n'exister que chez ce jeune abbé. Elle eut pour lui seul toute la sympathie et
même l'admiration que ces vertus excitent chez les âmes bien nées.
A
Paris, la position de Julien envers Mme de Rênal eût été bien vite simplifiée;
mais à Paris, l'amour est fils des romans. Le jeune précepteur et sa timide
maîtresse auraient retrouvé dans trois ou quatre romans, et jusque dans les
couplets du Gymnase, l'éclaircissement de leur position. Les romans leur
auraient tracé le rôle à jouer, montré le modèle à imiter; et ce modèle, tôt ou
tard, et quoique sans nul plaisir, et peut-être en rechignant, la vanité eût
forcé Julien à le suivre.
Dans une petite ville de l'Aveyron ou des
Pyrénées, le moindre incident eût été rendu décisif par le feu du climat. Sous
nos cieux plus sombres, un jeune homme pauvre, et qui n'est qu'ambitieux parce
que la délicatesse de son coeur lui fait un besoin de quelques-unes des
jouissances que donne l'argent, voit tous les jours une femme de trente ans
sincèrement sage, occupée de ses enfants, et qui ne prend nullement dans les
romans des exemples de conduite. Tout va lentement, tout se fait peu à peu dans
les provinces, il y a plus de naturel.
Souvent, en songeant à la
pauvreté du jeune précepteur, Mme de Rênal était attendrie jusqu'aux larmes.
Julien la surprit un jour, pleurant tout à fait.
-- Eh! madame, vous
serait-il arrivé quelque malheur?
-- Non, mon ami, lui répondit-elle;
appelez les enfants, allons nous promener.
Elle prit son bras et
s'appuya d'une façon qui parut singulière à Julien. C'était pour la première
fois qu'elle l'avait appelé mon ami.
Vers la fin de la promenade, Julien
remarqua qu'elle rougissait beaucoup. Elle ralentit le pas.
-- On vous
aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je suis l'unique héritière d'une
tante fort riche qui habite Besançon. Elle me comble de présents... Mes fils
font des progrès... si étonnants... que je voudrais vous prier d'accepter un
petit présent comme marque de ma reconnaissance. Il ne s'agit que de quelques
louis pour vous faire du linge. Mais... ajouta-t-elle en rougissant encore plus,
et elle cessa de parler.
-- Quoi, madame? dit Julien.
-- Il
serait inutile, continua-t-elle en baissant la tête, de parler de ceci à mon
mari.
-- Je suis petit, madame, mais je ne suis pas bas, reprit Julien
en s'arrêtant, les yeux brillants de colère, et se relevant de toute sa hauteur,
c'est à quoi vous n'avez pas assez réfléchi. Je serais moins qu'un valet si je
me mettais dans le cas de cacher à M. de Rênal quoi que ce soit de relatif à mon
argent.
Mme de Rênal était atterrée.
-- M. le maire, continua
Julien, m'a remis cinq fois trente-six francs depuis que j'habite sa maison, je
suis prêt à montrer mon livre de dépenses à M. de Rênal et à qui que ce soit,
même à M. Valenod qui me hait.
A la suite de cette sortie, Mme de Rênal
était restée pâle et tremblante, et la promenade se termina sans que ni l'un ni
l'autre pût trouver un prétexte pour renouer le dialogue. L'amour pour Mme de
Rênal devint de plus en plus impossible dans le coeur orgueilleux de Julien;
quant à elle, elle le respecta, elle l'admira, elle en avait été grondée. Sous
prétexte de réparer l'humiliation involontaire qu'elle lui avait causée, elle se
permit les soins les plus tendres. La nouveauté de ces manières fit pendant huit
jours le bonheur de Mme de Rênal. Leur effet fut d'apaiser en partie la colère
de Julien; il était loin d'y voir rien qui pût ressembler à un goût personnel.
Voilà, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humilient, et
croient ensuite pouvoir tout réparer par quelques singeries!
Le coeur de
Mme de Rênal était trop plein, et encore trop innocent, pour que, malgré ses
résolutions à cet égard, elle ne racontât pas à son mari l'offre qu'elle avait
faite à Julien, et la façon dont elle avait été repoussée.
-- Comment,
reprit M. de Rênal vivement piqué, avez-vous pu tolérer un refus de la part d'un
domestique ?
Et comme Mme de Rênal se récriait sur ce mot:
-- Je parle, madame, comme feu M. le prince de Condé, présentant ses
chambellans à sa nouvelle épouse: « Tous ces gens-là , lui dit-il,
sont nos domestiques . » Je vous ai lu ce passage des Mémoires de
Besenval, essentiel pour les préséances. Tout ce qui n'est pas gentilhomme, qui
vit chez vous et reçoit un salaire, est votre domestique. Je vais dire deux mots
à ce monsieur Julien, et lui donner cent francs.
-- Ah! mon ami, dit Mme
de Rênal tremblante, que ce ne soit pas du moins devant les domestiques!
-- Oui, ils pourraient être jaloux et avec raison, dit son mari en
s'éloignant et pensant à la quotité de la somme.
Mme de Rênal tomba sur
une chaise, presque évanouie de douleur! Il va humilier Julien, et par ma faute!
Elle eut horreur de son mari, et se cacha la figure avec les mains. Elle se
promit bien de ne jamais faire de confidences.
Lorsqu'elle revit Julien,
elle était toute tremblante, sa poitrine était tellement contractée qu'elle ne
put parvenir à prononcer la moindre parole. Dans son embarras elle lui prit les
mains qu'elle serra.
-- Eh bien! mon ami, lui dit-elle enfin, êtes-vous
content de mon mari?
-- Comment ne le serais-je pas? répondit Julien
avec un sourire amer; il m'a donné cent francs.
Mme de Rênal le regarda
comme incertaine.
-- Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent
de courage que Julien ne lui avait jamais vu.
Elle osa aller jusque chez
le libraire de Verrières, malgré son affreuse réputation de libéralisme. Là,
elle choisit pour dix louis de livres qu'elle donna à ses fils. Mais ces livres
étaient ceux qu'elle savait que Julien désirait. Elle exigea que là, dans la
boutique du libraire, chacun des enfants écrivît son nom sur les livres qui lui
étaient échus en partage. Pendant que Mme de Rênal était heureuse de la sorte de
réparation qu'elle avait l'audace de faire à Julien, celui-ci était étonné de la
quantité de livres qu'il apercevait chez le libraire. Jamais il n'avait osé
entrer en un lieu aussi profane; son coeur palpitait. Loin de songer à deviner
ce qui se passait dans le coeur de Mme de Rênal, il rêvait profondément au moyen
qu'il y aurait, pour un jeune étudiant en théologie, de se procurer quelques-uns
de ces livres. Enfin il eut l'idée qu'il serait possible avec de l'adresse de
persuader à M. de Rênal qu'il fallait donner pour sujet de thème à ses fils
l'histoire des gentilshommes célèbres nés dans la province. Après un mois de
soins, Julien vit réussir cette idée, et à un tel point que, quelque temps
après, il osa hasarder, en parlant à M. de Rênal, la mention d'une action bien
autrement pénible pour le noble maire; il s'agissait de contribuer à la fortune
d'un libéral, en prenant un abonnement chez le libraire. M. de Rênal convenait
bien qu'il était sage de donner à son fils aîné l'idée de visu de plusieurs
ouvrages qu'il entendrait mentionner dans la conversation, lorsqu'il serait à
l'Ecole militaire, mais Julien voyait M. le maire s'obstiner à ne pas aller plus
loin. Il soupçonnait une raison secrète, mais ne pouvait la deviner.
--
Je pensais, monsieur, lui dit-il un jour, qu'il y aurait une haute inconvenance
à ce que le nom d'un bon gentilhomme tel qu'un Rênal parût sur le sale registre
du libraire.
Le front de M. de Rênal s'éclaircit.
-- Ce serait
aussi une bien mauvaise note, continua Julien, d'un ton plus humble, pour un
pauvre étudiant en théologie, si l'on pouvait un jour découvrir que son nom a
été sur le registre d'un libraire loueur de livres. Les libéraux pourraient
m'accuser d'avoir demandé les livres les plus infâmes; qui sait même s'ils
n'iraient pas jusqu'à écrire après mon nom les titres de ces livres pervers?
Mais Julien s'éloignait de la trace. Il voyait la physionomie du maire
reprendre l'expression de l'embarras et de l'humeur. Julien se tut. Je tiens mon
homme, se dit-il.
Quelques jours après, l'aîné des enfants interrogeant
Julien sur un livre annoncé dans La Quotidienne , en présence de M. de
Rênal:
-- Pour éviter tout sujet de triomphe au parti jacobin, dit le
jeune précepteur, et cependant me donner les moyens de répondre à M. Adolphe, on
pourrait faire prendre un abonnement chez le libraire par le dernier de vos
gens.
-- Voilà une idée qui n'est pas mal, dit M. de Rênal évidemment
fort joyeux.
-- Toutefois il faudrait spécifier, dit Julien, de cet air
grave et presque malheureux qui va si bien à de certaines gens, quand ils voient
le succès des affaires qu'ils ont le plus longtemps désirées, il faudrait
spécifier que le domestique ne pourra prendre aucun roman. Une fois dans la
maison, ces livres dangereux pourraient corrompre les filles de madame, et le
domestique lui-même.
-- Vous oubliez les pamphlets politiques, ajouta M.
de Rênal, d'un air hautain. Il voulait cacher l'admiration que lui donnait le
savant mezzo-termine inventé par le précepteur de ses enfants.
La vie de
Julien se composait ainsi d'une suite de petites négociations; et leur succès
l'occupait beaucoup plus que le sentiment de préférence marquée qu'il n'eût tenu
qu'à lui de lire dans le coeur de Mme de Rênal.
La position morale où il
avait été toute sa vie se renouvelait chez M. le maire de Verrières. Là, comme à
la scierie de son père, il méprisait profondément les gens avec qui il vivait et
en était haï. Il voyait chaque jour dans les récits faits par le sous-préfet,
par M. Valenod, par les autres amis de la maison, à l'occasion de choses qui
venaient de se passer sous leurs yeux, combien leurs idées ressemblaient peu à
la réalité. Une action lui semblait-elle admirable, c'était celle-là précisément
qui attirait le blâme des gens qui l'environnaient. Sa réplique intérieure était
toujours: Quels monstres ou quels sots! Le plaisant, avec tant d'orgueil, c'est
que souvent il ne comprenait absolument rien à ce dont on parlait.
De la
vie, il n'avait parlé avec sincérité qu'au vieux chirurgien-major; le peu
d'idées qu'il avait étaient relatives aux campagnes de Bonaparte en Italie, ou à
la chirurgie. Son jeune courage se plaisait au récit circonstancié des
opérations les plus douloureuses; il se disait: Je n'aurais pas sourcillé.
La première fois que Mme de Rênal essaya avec lui une conversation
étrangère à l'éducation des enfants, il se mit à parler d'opérations
chirurgicales; elle pâlit et le pria de cesser.
Julien ne savait rien
au-delà. Ainsi, passant sa vie avec Mme de Rênal, le silence le plus singulier
s'établissait entre eux dès qu'ils étaient seuls. Dans le salon, quelle que fût
l'humilité de son maintien, elle trouvait dans ses yeux un air de supériorité
intellectuelle envers tout ce qui venait chez elle. Se trouvait-elle seule un
instant avec lui, elle le voyait visiblement embarrassé. Elle en était inquiète,
car son instinct de femme lui faisait comprendre que cet embarras n'était
nullement tendre.
D'après je ne sais quelle idée prise dans quelque
récit de la bonne société, telle que l'avait vue le vieux chirurgien-major, dès
qu'on se taisait dans un lieu où il se trouvait avec une femme, Julien se
sentait humilié, comme si ce silence eût été son tort particulier. Cette
sensation était cent fois plus pénible dans le tête-à-tête. Son imagination
remplie des notions les plus exagérées, les plus espagnoles, sur ce qu'un homme
doit dire, quand il est seul avec une femme, ne lui offrait dans son trouble que
des idées inadmissibles. Son âme était dans les nues, et cependant il ne pouvait
sortir du silence le plus humiliant. Ainsi son air sévère, pendant ses longues
promenades avec Mme de Rênal et les enfants, était augmenté par les souffrances
les plus cruelles. Il se méprisait horriblement. Si par malheur il se forçait à
parler, il lui arrivait de dire les choses les plus ridicules. Pour comble de
misère, il voyait et s'exagérait son absurdité; mais ce qu'il ne voyait pas,
c'était l'expression de ses yeux; ils étaient si beaux et annonçaient une âme si
ardente, que, semblables aux bons acteurs, ils donnaient quelquefois un sens
charmant à ce qui n'en avait pas. Mme de Rênal remarqua que, seul avec elle, il
n'arrivait jamais à dire quelque chose de bien que lorsque, distrait par quelque
événement imprévu, il ne songeait pas à bien tourner un compliment. Comme les
amis de la maison ne la gâtaient pas en lui présentant des idées nouvelles et
brillantes, elle jouissait avec délices des éclairs d'esprit de Julien.
Depuis la chute de Napoléon, toute apparence de galanterie est
sévèrement bannie des moeurs de la province. On a peur d'être destitué. Les
fripons cherchent un appui dans la congrégation; et l'hypocrisie a fait les plus
beaux progrès même dans les classes libérales. L'ennui redouble. Il ne reste
d'autre plaisir que la lecture et l'agriculture.
Mme de Rênal, riche
héritière d'une tante dévote, mariée à seize ans à un bon gentilhomme, n'avait
de sa vie éprouvé ni vu rien qui ressemblât le moins du monde à l'amour. Ce
n'était guère que son confesseur, le bon curé Chélan, qui lui avait parlé de
l'amour, à propos des poursuites de M. Valenod, et il lui en avait fait une
image si dégoûtante, que ce mot ne lui représentait que l'idée du libertinage le
plus abject. Elle regardait comme une exception, ou même comme tout à fait hors
de nature, l'amour tel qu'elle l'avait trouvé dans le très petit nombre de
romans que le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce à cette ignorance, Mme de
Rênal, parfaitement heureuse, occupée sans cesse de Julien, était loin de se
faire le plus petit reproche.
CHAPITRE VIII
PETITS EVENEMENTS
Then there were sighs, the deeper for suppression,
And stolen
glances, sweeter for the theft,
And burning blushes, though for no
transgression .
Don Juan C. 1, st.
74.
L'angélique douceur que Mme de Rênal devait à son
caractère et à son bonheur actuel n'était un peu altérée que quand elle venait à
songer à sa femme de chambre Elisa. Cette fille fit un héritage, alla se
confesser au curé Chélan et lui avoua le projet d'épouser Julien. Le curé eut
une véritable joie du bonheur de son ami; mais sa surprise fut extrême, quand
Julien lui dit d'un air résolu que l'offre de Mlle Elisa ne pouvait lui
convenir.
-- Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votre
coeur, dit le curé fronçant le sourcil; jevous félicite de votre vocation, si
c'est à elle seule que vous devez le mépris d'une fortune plus que suffisante.
Il y a cinquante-six ans sonnés que je suis curé de Verrières, et cependant,
suivant toute apparence, je vais être destitué. Ceci m'afflige, et toutefois
j'ai huit cents livres de rente. Je vous fais part de ce détail afin que vous ne
vous fassiez pas d'illusions sur ce qui vous attend dans l'état de prêtre. Si
vous songez à faire la cour aux hommes qui ont la puissance, votre perte
éternelle est assurée. Vous pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux
misérables, flatter le sous-préfet, le maire, l'homme considéré, et servir ses
passions: cette conduite, qui dans le monde s'appelle savoir vivre, peut, pour
un laïque, n'être pas absolument incompatible avec le salut; mais, dans notre
état, il faut opter; il s'agit de faire fortune dans ce monde ou dans l'autre,
il n'y a pas de milieu. Allez, mon cher ami, réfléchissez, et revenez dans trois
jours me rendre une réponse définitive. J'entrevois avec peine, au fond de votre
caractère, une ardeur sombre qui ne m'annonce pas la modération et la parfaite
abnégation des avantages terrestres nécessaires à un prêtre; j'augure bien de
votre esprit; mais, permettez-moi de vous le dire, ajouta le bon curé, les
larmes aux yeux, dans l'état de prêtre, je tremblerai pour votre salut.
Julien avait honte de son émotion; pour la première fois de sa vie, il
se voyait aimé; il pleurait avec délices, et alla cacher ses larmes dans les
grands bois au-dessus de Verrières.
Pourquoi l'état où je me trouve? se
dit-il enfin; je sens que je donnerais cent fois ma vie pour ce bon curé Chélan,
et cependant il vient de me prouver que je ne suis qu'un sot. C'est lui surtout
qu'il m'importe de tromper, et il me devine. Cette ardeur secrète dont il me
parle, c'est mon projet de faire fortune. Il me croit indigne d'être prêtre, et
cela précisément quand je me figurais que le sacrifice de cinquante louis de
rente allait lui donner la plus haute idée de ma piété et de ma vocation.
A l'avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les parties de mon
caractère que j'aurai éprouvées. Qui m'eût dit que je trouverais du plaisir à
répandre des larmes! que j'aimerais celui qui me prouve que je ne suis qu'un
sot!
Trois jours après, Julien avait trouvé le prétexte dont il eût dû
se munir dès le premier jour; ce prétexte était une calomnie, mais qu'importe?
Il avoua au curé, avec beaucoup d'hésitation, qu'une raison qu'il ne pouvait lui
expliquer parce qu'elle nuirait à un tiers, l'avait détourné tout d'abord de
l'union projetée. C'était accuser la conduite d'Elisa. M. Chélan trouva dans ses
manières un certain feu tout mondain, bien différent de celui qui eût dû animer
un jeune lévite.
-- Mon ami, lui dit-il encore, soyez un bon bourgeois
de campagne, estimable et instruit, plutôt qu'un prêtre sans vocation.
Julien répondit à ces nouvelles remontrances, fort bien, quant aux
paroles: il trouvait les mots qu'eût employés un jeune séminariste fervent; mais
le ton dont il les prononçait, mais le feu mal caché qui éclatait dans ses yeux
alarmaient M. Chélan.
Il ne faut pas trop mal augurer de Julien; il
inventait correctement les paroles d'une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce
n'est pas mal à son âge. Quant au ton et aux gestes, il vivait avec des
campagnards; il avait été privé de la vue des grands modèles. Par la suite, à
peine lui eut-il été donné d'approcher de ces messieurs, qu'il fut admirable
pour les gestes comme pour les paroles.
Mme de Rênal fut étonnée que la
nouvelle fortune de sa femme de chambre ne rendît pas cette fille plus heureuse;
elle la voyait aller sans cesse chez le curé, et en revenir les larmes aux yeux;
enfin Elisa lui parla de son mariage.
Mme de Rênal se crut malade; une
sorte de fièvre l'empêchait de trouver le sommeil; elle ne vivait que
lorsqu'elle avait sous les yeux sa femme de chambre ou Julien. Elle ne pouvait
penser qu'à eux et au bonheur qu'ils trouveraient dans leur ménage. La pauvreté
de cette petite maison, où l'on devrait vivre avec cinquante louis de rente, se
peignait à elle sous des couleurs ravissantes. Julien pourrait très bien se
faire avocat à Bray, la sous-préfecture à deux lieues de Verrières; dans ce cas
elle le verrait quelquefois.
Mme de Rênal crut sincèrement qu'elle
allait devenir folle; elle le dit à son mari, et enfin tomba malade. Le soir
même, comme sa femme de chambre la servait, elle remarqua que cette fille
pleurait. Elle abhorrait Elisa dans ce moment, et venait de la brusquer; elle
lui en demanda pardon. Les larmes d'Elisa redoublèrent; elle lui dit que si sa
maîtresse le lui permettait, elle lui conterait tout son malheur.
--
Dites, répondit Mme de Rênal.
-- Eh bien, madame, il me refuse; des
méchants lui auront dit du mal de moi, il les croit.
-- Qui vous refuse?
dit Mme de Rênal respirant à peine.
-- Eh qui, madame, si ce n'est M.
Julien? répliqua la femme de chambre en sanglotant. M. le curé n'a pu vaincre sa
résistance; car M. le curé trouve qu'il ne doit pas refuser une honnête fille,
sous prétexte qu'elle a été femme de chambre. Après tout, le père de M. Julien
n'est autre chose qu'un charpentier; lui-même comment gagnait-il sa vie avant
d'être chez madame?
Mme de Rênal n'écoutait plus; l'excès du bonheur lui
avait presque ôté l'usage de la raison. Elle se fit répéter plusieurs fois
l'assurance que Julien avait refusé d'une façon positive, et qui ne permettait
plus de revenir à une résolution plus sage.
-- Je veux tenter un dernier
effort, dit-elle à sa femme de chambre, je parlerai à M. Julien.
Le
lendemain après le déjeuner, Mme de Rênal se donna la délicieuse volupté de
plaider la cause de sa rivale, et de voir la main et la fortune d'Elisa refusées
constamment pendant une heure.
Peu à peu Julien sortit de ses réponses
compassées, et finit par répondre avec esprit aux sages représentations de Mme
de Rênal. Elle ne put résister au torrent de bonheur qui inondait son âme après
tant de jours de désespoir. Elle se trouva mal tout à fait. Quand elle fut
remise et bien établie dans sa chambre, elle renvoya tout le monde. Elle était
profondément étonnée.
Aurais-je de l'amour pour Julien? se dit-elle
enfin.
Cette découverte, qui dans tout autre moment l'aurait plongée
dans les remords et dans une agitation profonde, ne fut pour elle qu'un
spectacle singulier, mais comme indifférent. Son âme, épuisée par tout ce
qu'elle venait d'éprouver, n'avait plus de sensibilité au service des passions.
Mme de Rênal voulut travailler, et tomba dans un profond sommeil; quand
elle se réveilla, elle ne s'effraya pas autant qu'elle l'aurait dû. Elle était
trop heureuse pour pouvoir prendre en mal quelque chose. Naïve et innocente,
jamais cette bonne provinciale n'avait torturé son âme, pour tâcher d'en
arracher un peu de sensibilité à quelque nouvelle nuance de sentiment ou de
malheur. Entièrement absorbée, avant l'arrivée de Julien, par cette masse de
travail qui, loin de Paris, est le lot d'une bonne mère de famille, Mme de Rênal
pensait aux passions, comme nous pensons à la loterie: duperie certaine et
bonheur cherché par des fous.
La cloche du dîner sonna; Mme de Rênal
rougit beaucoup quand elle entendit la voix de Julien, qui amenait les enfants.
Un peu adroite depuis qu'elle aimait, pour expliquer sa rougeur, elle se
plaignit d'un affreux mal de tête.
-- Voilà comme sont toutes les
femmes, lui répondit M. de Rênal, avec un gros rire. Il y a toujours quelque
chose à raccommoder à ces machines-là!
Quoique accoutumée à ce genre
d'esprit, ce ton de voix choqua Mme de Rênal. Pour se distraire, elle regarda la
physionomie de Julien; il eût été l'homme le plus laid, que dans cet instant il
lui eût plu.
Attentif à copier les habitudes des gens de cour, dès les
premiers beaux jours du printemps, M. de Rênal s'établit à Vergy; c'est le
village rendu célèbre par l'aventure tragique de Gabrielle. A quelques centaines
de pas des ruines si pittoresques de l'ancienne église gothique, M. de Rênal
possède un vieux château avec ses quatre tours, et un jardin dessiné comme celui
des Tuileries, avec force bordures de buis et allées de marronniers taillésdeux
fois par an. Un champ voisin, planté de pommiers servait de promenade. Huit ou
dix noyers magnifiques étaient au bout du verger; leur feuillage immense
s'élevait peut-être à quatre-vingts pieds de hauteur.
Chacun de ces
maudits noyers, disait M. de Rênal quand sa femme les admirait, me coûte la
récolte d'un demi-arpent, le blé ne peut venir sous leur ombre.
La vue
de la campagne sembla nouvelle à Mme de Rênal; son admiration allait jusqu'aux
transports. Le sentiment dont elle était animée lui donnait de l'esprit et de la
résolution. Dès le surlendemain de l'arrivée à Vergy, M. de Rênal étant retourné
à la ville, pour les affaires de la mairie, Mme de Rênal prit des ouvriers à ses
frais. Julien lui avait donné l'idée d'un petit chemin sablé, qui circulerait
dans le verger et sous les grands noyers, et permettrait aux enfants de se
promener dès le matin, sans que leurs souliers fussent mouillés par la rosée.
Cette idée fut mise à exécution moins de vingt-quatre heures après avoir été
conçue. Mme de Rênal passa toute la journée gaiement avec Julien à diriger les
ouvriers.
Lorsque le maire de Verrières revint de la ville, il fut bien
surpris de trouver l'allée faite. Son arrivée surprit aussi Mme de Rênal; elle
avait oublié son existence. Pendant deux mois, il parla avec humeur de la
hardiesse qu'on avait eue de faire, sans le consulter, une réparation
aussi importante, mais Mme de Rênal l'avait exécutée à ses frais, ce qui le
consolait un peu.
Elle passait ses journées à courir avec ses enfants
dans le verger, et à faire la chasse aux papillons. On avait construit de grands
capuchons de gaze claire, avec lesquels on prenait les pauvres lépidoptères
. C'est le nom barbare que Julien apprenait à Mme de Rênal. Car elle avait
fait venir de Besançon le bel ouvrage de M. Godart; et Julien lui racontait les
moeurs singulières de ces pauvres bêtes.
On les piquait sans pitié avec
des épingles dans un grand cadre de carton arrangé aussi par Julien.
Il
y eut enfin entre Mme de Rênal et Julien un sujet de conversation, il ne fut
plus exposé à l'affreux supplice que lui donnaient les moments de silence.
Ils se parlaient sans cesse, et avec un intérêt extrême, quoique
toujours de choses fort innocentes. Cette vie active, occupée et gaie, était du
goût de tout le monde, excepté de Mlle Elisa, qui se trouvait excédée de
travail. Jamais dans le carnaval, disait-elle, quand il y a bal à Verrières,
madame ne s'est donné tant de soins pour sa toilette; elle change de robes deux
ou trois fois par jour.
Comme notre intention est de ne flatter
personne, nous ne nierons point que Mme de Rênal, qui avait une peau superbe, ne
se fît arranger des robes qui laissaient les bras et la poitrine fort
découverts. Elle était très bien faite, et cette manière de se mettre lui allait
à ravir.
-- Jamais vous n'avez été si jeune , madame, lui
disaient ses amis de Verrières qui venaient dîner à Vergy. (C'est une façon de
parler du pays.)
Une chose singulière, qui trouvera peu de croyance
parmi nous, c'était sans intention directe que Mme de Rênal se livrait à tant de
soins. Elle y trouvait du plaisir; et, sans y songer autrement, tout le temps
qu'elle ne passait pas à la chasse aux papillons avec les enfants et Julien,
elle travaillait avec Elisa à bâtir des robes. Sa seule course à Verrières fut
causée par l'envie d'acheter de nouvelles robes d'été qu'on venait d'apporter de
Mulhouse.
Elle ramena à Vergy une jeune femme de ses parentes. Depuis
son mariage, Mme de Rênal s'était liée insensiblement avec Mme Derville qui
autrefois avait été sa compagne au Sacré-Coeur .
Mme Derville
riait beaucoup de ce qu'elle appelait les idées folles de sa cousine: seule,
jamais je n'y penserais, disait-elle. Ces idées imprévues qu'on eût appelées
saillies à Paris, Mme de Rênal en avait honte comme d'une sottise, quand elle
était avec son mari; mais la présence de Mme Derville lui donnait du courage.
Elle lui disait d'abord ses pensées d'une voix timide; quand ces dames étaient
longtemps seules, l'esprit de Mme de Rênal s'animait, et une longue matinée
solitaire passait comme un instant et laissait les deux amies fort gaies. A ce
voyage la raisonnable Mme Derville trouva sa cousine beaucoup moins gaie et
beaucoup plus heureuse.
Julien, de son côté, avait vécu en véritable
enfant depuis son séjour à la campagne, aussi heureux de courir à la suite des
papillons que ses élèves. Après tant de contrainte et de politique habile, seul,
loin des regards des hommes, et, par instinct, ne craignant point Mme de Rênal,
il se livrait au plaisir d'exister, si vif à cet âge, et au milieu des plus
belles montagnes du monde.
Dès l'arrivée de Mme Derville il sembla à
Julien qu'elle était son amie; il se hâta de lui montrer le point de vue que
l'on a de l'extrémité de la nouvelle allée sous les grands noyers; dans le fait,
il est égal, si ce n'est supérieur à ce que la Suisse et les lacs d'Italie
peuvent offrir de plus admirable. Si l'on monte la côte rapide qui commence à
quelques pas de là, on arrive bientôt à de grands précipices bordés par des bois
de chênes, qui s'avancent presque jusque sur la rivière. C'est sur les sommets
de ces rochers coupés à pic, que Julien, heureux, libre, et même quelque chose
de plus, roi de la maison, conduisait les deux amies, et jouissait de leur
admiration pour ces aspects sublimes.
-- C'est pour moi comme de la
musique de Mozart, disait Mme Derville.
La jalousie de ses frères, la
présence d'un père despote et rempli d'humeur avaient gâté aux yeux de Julien
les campagnes des environs de Verrières. A Vergy, il ne trouvait point de ces
souvenirs amers; pour la première fois de sa vie, il ne voyait point d'ennemi.
Quand M. de Rênal était à la ville, ce qui arrivait souvent, il osait lire;
bientôt, au lieu de lire la nuit, et encore en ayant soin de cacher sa lampe au
fond d'un vase à fleurs renversé, il put se livrer au sommeil; le jour, dans
l'intervalle des leçons des enfants, il venait dans ces rochers avec le livre,
unique règle de sa conduite et objet de ses transports. Il y trouvait à la fois
bonheur, extase et consolation dans les moments de découragement.
Certaines choses que Napoléon dit des femmes, plusieurs discussions sur
le mérite des romans à la mode sous son règne lui donnèrent alors, pour la
première fois, quelques idées que tout autre jeune homme de son âge aurait eues
depuis longtemps.
Les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l'habitude de
passer les soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison.
L'obscurité y était profonde. Un soir, Julien parlait avec action, il jouissait
avec délices du plaisir de bien parler et à des femmes jeunes; en gesticulant,
il toucha la main de Mme de Rênal qui était appuyée sur le dos d'une de ces
chaises de bois peint que l'on place dans les jardins.
Cette main se
retira bien vite; mais Julien pensa qu'il était de son devoir d'obtenir
que l'on ne retirât pas cette main quand il la touchait. L'idée d'un devoir à
accomplir, et d'un ridicule ou plutôt d'un sentiment d'infériorité à encourir si
l'on n'y parvenait pas, éloigna sur-le-champ tout plaisir de son coeur.
CHAPITRE IX
UNE SOIREE A LA CAMPAGNE
La Didon
de M. Guérin, esquisse charmante.
STROMBECK.
Ses
regards, le lendemain, quand il revit Mme de Rênal, étaient singuliers; il
l'observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se battre. Ces regards, si
différents de ceux de la veille, firent perdre la tête à Mme de Rênal: elle
avait été bonne pour lui, et il paraissait fâché. Elle ne pouvait détacher ses
regards des siens.
La présence de Mme Derville permettait à Julien de
moins parler et de s'occuper davantage de ce qu'il avait dans la tête. Son
unique affaire, toute cette journée, fut de se fortifier par la lecture du livre
inspiré qui retrempait son âme.
Il abrégea beaucoup les leçons des
enfants, et ensuite, quand la présence de Mme de Rênal vint le rappeler tout à
fait aux soins de sa gloire, il décida qu'il fallait absolument qu'elle permît
ce soir-là que sa main restât dans la sienne.
Le soleil en baissant, et
rapprochant le moment décisif, fit battre le coeur de Julien d'une façon
singulière. La nuit vint. Il observa, avec une joie qui lui ôta un poids immense
de dessus la poitrine, qu'elle serait fort obscure. Le ciel chargé de gros
nuages, promenés par un vent très chaud, semblait annoncer une tempête. Les deux
amies se promenèrent fort tard. Tout ce qu'elles faisaient ce soir-là semblait
singulier à Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines âmes
délicates, semble augmenter le plaisir d'aimer.
On s'assit enfin, Mme de
Rênal à côté de Julien, et Mme Derville près de son amie. Préoccupé de ce qu'il
allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire. La conversation languissait.
Serai-je aussi tremblant, et malheureux au premier duel qui me viendra?
se dit Julien, car il avait trop de méfiance et de lui et des autres, pour ne
pas voir l'état de son âme.
Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers
lui eussent semblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à
Mme de Rênal quelque affaire qui l'obligeât de rentrer à la maison et de quitter
le jardin! La violence que Julien était obligé de se faire était trop forte pour
que sa voix ne fût pas profondément altérée; bientôt la voix de Mme de Rênal
devint tremblante aussi, mais Julien ne s'en aperçut point. L'affreux combat que
le devoir livrait à la timidité était trop pénible pour qu'il fût en état de
rien observer hors lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner à
l'horloge du château, sans qu'il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa
lâcheté, se dit: Au moment précis où dix heures sonneront, j'exécuterai ce que,
pendant toute la journée; je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai
chez moi me brûler la cervelle.
Après un dernier moment d'attente et
d'anxiété, pendant lequel l'excès de l'émotion mettait Julien comme hors de lui,
dix heures sonnèrent à l'horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de
cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un
mouvement physique.
Enfin, comme le dernier coup de dix heures
retentissait encore, il étendit la main et prit celle de Mme de Rênal, qui la
retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu'il faisait, la saisit de
nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la
main qu'il prenait; il la serrait avec une force convulsive; on fit un dernier
effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.
Son âme fut
inondée de bonheur, non qu'il aimât Mme de Rênal, mais un affreux supplice
venait de cesser. Pour que Mme Derville ne s'aperçût de rien, il se crut obligé
de parler; sa voix alors était éclatante et forte. Celle de Mme de Rênal, au
contraire, trahissait tant d'émotion, que son amie la crut malade et lui proposa
de rentrer. Julien sentit le danger: si Mme de Rênal rentre au salon, je vais
retomber dans la position affreuse où j'ai passé la journée. J'ai tenu cette
main trop peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui m'est acquis.
Au moment où Mme Derville renouvelait la proposition de rentrer au
salon, Julien serra fortement la main qu'on lui abandonnait.
Mme de
Rênal, qui se levait déjà, se rassit, en disant, d'une voix mourante:
--
Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand air me fait du bien.
Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était
extrême: il parla, il oublia de feindre, il parut l'homme le plus aimable aux
deux amies qui l'écoutaient. Cependant il y avait encore un peu de manque de
courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à coup. Il craignait
mortellement que Mme Derville fatiguée du vent qui commençait à s'élever et qui
précédait la tempête, ne voulût rentrer seule au salon. Alors il serait resté en
tête-à-tête avec Mme de Rênal. Il avait eu presque par hasard le courage aveugle
qui suffit pour agir; mais il sentait qu'il était hors de sa puissance de dire
le mot le plus simple à Mme de Rênal. Quelque légers que fussent ses reproches,
il allait être battu, et l'avantage qu'il venait d'obtenir, anéanti.
Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et emphatiques
trouvèrent grâce devant Mme Derville, qui très souvent le trouvait gauche comme
un enfant, et peu amusant. Pour Mme de Rênal la main dans celle de Julien, elle
ne pensait à rien; elle se laissait vivre. Les heures qu'on passa sous ce grand
tilleul, que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire, furent
pour elle une époque de bonheur. Elle écoutait avec délices les gémissements du
vent dans l'épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares
qui commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne remarqua
pas une circonstance qui l'eût bien rassuré; Mme de Rênal, qui avait été obligée
de lui ôter sa main, parce qu'elle se leva pour aider sa cousine à relever un
vase de fleurs que le vent venait de renverser à leurs pieds, fut à peine assise
de nouveau, qu'elle lui rendit sa main presque sans difficulté, et comme si déjà
c'eût été entre eux une chose convenue.
Minuit était sonné depuis
longtemps; il fallut enfin quitter le jardin: on se sépara. Mme de Rênal,
transportée du bonheur d'aimer, était tellement ignorante, qu'elle ne se faisait
aucun reproche. Le bonheur lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s'empara de
Julien, mortellement fatigué des combats que toute la journée la timidité et
l'orgueil s'étaient livrés dans son coeur.
Le lendemain on le réveilla à
cinq heures; et, ce qui eût été cruel pour Mme de Rênal, si elle l'eût su, à
peine lui donna-t-il une pensée. Il avait fait son devoir, et un devoir
héroïque . Rempli de bonheur par ce sentiment, il s'enferma à clef dans sa
chambre, et se livra avec un plaisir tout nouveau à la lecture des exploits de
son héros.
Quand la cloche du déjeuner se fit entendre, il avait oublié,
en lisant les bulletins de la Grande Armée, tous ses avantages de la veille. Il
se dit, d'un ton léger, en descendant au salon: il faut dire à cette femme que
je l'aime.
Au lieu de ces regards chargés de volupté, qu'il s'attendait
à rencontrer, il trouva la figure sévère de M. de Rênal, qui, arrivé depuis deux
heures de Verrières, ne cachait point son mécontentement de ce que Julien
passait toute la matinée sans s'occuper des enfants. Rien n'était laid comme cet
homme important, ayant de l'humeur et croyant pouvoir la montrer.
Chaque
mot aigre de son mari perçait le coeur de Mme de Rênal. Quant à Julien, il était
tellement plongé dans l'extase, encore si occupé des grandes choses qui, pendant
plusieurs heures, venaient de passer devant ses yeux, qu'à peine d'abord put-il
rabaisser son attention jusqu'à écouter les propos durs que lui adressait M. de
Rênal. Il lui dit enfin, assez brusquement:
-- J'étais malade.
Le ton de cette réponse eût piqué un homme beaucoup moins susceptible
que le maire de Verrières, il eut quelque idée de répondre à Julien en le
chassant à l'instant. Il ne fut retenu que par la maxime qu'il s'était faite de
ne jamais trop se hâter en affaires.
Ce jeune sot, se dit-il bientôt,
s'est fait une sorte de réputation dans ma maison, le Valenod peut le prendre
chez lui, ou bien il épousera Elisa, et dans les deux cas, au fond du coeur, il
pourra se moquer de moi.
Malgré la sagesse de ses réflexions, le
mécontentement de M. de Rênal n'en éclata pas moins par une suite de mots
grossiers qui peu à peu irritèrent Julien. Mme de Rênal était sur le point de
fondre en larmes. A peine le déjeuner fut-il fini, qu'elle demanda à Julien de
lui donner le bras pour la promenade, elle s'appuyait sur lui avec amitié. A
tout ce que Mme de Rênal lui disait, Julien ne pouvait que répondre à demi-voix:
-- Voilà bien les gens riches!
M. de Rênal marchait tout
près d'eux; sa présence augmentait la colère de Julien. Il s'aperçut tout à coup
que Mme de Rênal s'appuyait sur son bras d'une façon marquée; ce mouvement lui
fit horreur, il la repoussa avec violence et dégagea son bras.
Heureusement M. de Rênal ne vit point cette nouvelle impertinence, elle
ne fut remarquée que de Mme Derville, son amie fondait en larmes. En ce moment
M. de Rênal se mit à poursuivre à coups de pierres une petite paysanne qui avait
pris un sentier abusif, et traversait un coin du verger.
-- Monsieur
Julien, de grâce, modérez-vous; songez que nous avons tous des moments d'humeur,
dit rapidement Mme Derville.
Julien la regarda froidement avec des yeux
où se peignait le plus souverain mépris.
Ce regard étonna Mme Derville,
et l'eût surprise bien davantage si elle en eût deviné la véritable expression;
elle y eût lu comme un espoir vague de la plus atroce vengeance. Ce sont sans
doute de tels moments d'humiliation qui ont fait les Robespierre.
--
Votre Julien est bien violent, il m'effraie, dit tout bas Mme Derville à son
amie.
-- Il a raison d'être en colère, lui répondit celle-ci. Après les
progrès étonnants qu'il a fait faire aux enfants, qu'importe qu'il passe une
matinée sans leur parler; il faut convenir que les hommes sont bien durs.
Pour la première fois de sa vie, Mme de Rênal sentit une sorte de désir
de vengeance contre son mari. La haine extrême qui animait Julien contre les
riches allait éclater. Heureusement M. de Rênal appela son jardinier, et resta
occupé avec lui à barrer, avec des fagots d'épines, le sentier abusif à travers
le verger. Julien ne répondit pas un seul mot aux prévenances dont pendant tout
le reste de la promenade il fut l'objet. A peine M. de Rênal s'était-il éloigné,
que les deux amies, se prétendant fatiguées, lui avaient demandé chacune un
bras.
Entre ces deux femmes dont un trouble extrême couvrait les joues
de rougeur et d'embarras, la pâleur hautaine, l'air sombre et décidé de Julien
formait un étrange contraste. Il méprisait ces femmes, et tous les sentiments
tendres.
Quoi! se disait-il, pas même cinq cents francs de rente pour
terminer mes études! Ah! comme je l'enverrais promener!
Absorbé par ces
idées sévères, le peu qu'il daignait comprendre des mots obligeants des deux
amies lui déplaisait comme vide de sens, niais, faible, en un mot féminin
.
A force de parler pour parler, et de chercher à maintenir la
conversation vivante, il arriva à Mme de Rênal de dire que son mari était venu
de Verrières parce qu'il avait fait marché, pour de la paille de maïs, avec un
de ses fermiers. (Dans ce pays, c'est avec de la paille de maïs que l'on remplit
les paillasses des lits.)
-- Mon mari ne nous rejoindra pas, ajouta Mme
de Rênal; avec le jardinier et son valet de chambre, il va s'occuper d'achever
le renouvellement des paillasses de la maison. Ce matin il a mis de la paille de
maïs dans tous les lits du premier étage, maintenant il est au second.
Julien changea de couleur; il regarda Mme de Rênal d'un air singulier,
et bientôt la prit à part en quelque sorte en doublant le pas. Mme Derville les
laissa s'éloigner.
-- Sauvez-moi la vie, dit Julien à Mme de Rênal, vous
seule le pouvez; car vous savez que le valet de chambre me hait à la mort. Je
dois vous avouer, madame, que j'ai un portrait; je l'ai caché dans la paillasse
de mon lit.
A ce mot Mme de Rênal devint pâle à son tour.
--
Vous seule, madame, pouvez dans ce moment entrer dans ma chambre; fouillez, sans
qu'il y paraisse, dans l'angle de la paillasse qui est le plus rapproché de la
fenêtre, vous y trouverez une petite boîte de carton noir et lisse.
--
Elle renferme un portrait! dit Mme de Rênal pouvant à peine se tenir debout.
Son air de découragement fut aperçu de Julien, qui aussitôt en profita.
-- J'ai une seconde grâce à vous demander, madame, je vous supplie de ne
pas regarder ce portrait, c'est mon secret.
-- C'est un secret, répéta
Mme de Rênal, d'une voix éteinte.
Mais, quoique élevée parmi des gens
fiers de leur fortune, et sensibles au seul intérêt d'argent, l'amour avait déjà
mis de la générosité dans cette âme. Cruellement blessée, ce fut avec l'air du
dévouement le plus simple que Mme de Rênal fit à Julien les questions
nécessaires pour pouvoir bien s'acquitter de sa commission.
-- Ainsi,
lui dit-elle en s'éloignant, une petite boîte ronde, de carton noir, bien lisse.
-- Oui, madame, répondit Julien de cet air dur que le danger donne aux
hommes.
Elle monta au second étage du château, pâle comme si elle fût
allée à la mort. Pour comble de misère elle sentit qu'elle était sur le point de
se trouver mal; mais la nécessité de rendre service à Julien lui rendit des
forces.
-- Il faut que j'aie cette boîte, se dit-elle en doublant le
pas.
Elle entendit son mari parler au valet de chambre, dans la chambre
même de Julien. Heureusement ils passèrent dans celle des enfants. Elle souleva
le matelas et plongea la main dans la paillasse avec une telle violence qu'elle
s'écorcha les doigts. Mais quoique fort sensible aux petites douleurs de ce
genre, elle n'eut pas la conscience de celle-ci, car presque en même temps elle
sentit le poli de la boîte de carton. Elle la saisit et disparut.
A
peine fut-elle délivrée de la crainte d'être surprise par son mari, que
l'horreur que lui causait cette boîte fut sur le point de la faire décidément se
trouver mal.
Julien est donc amoureux, et je tiens là le portrait de la
femme qu'il aime!
Assise sur une chaise dans l'antichambre de cet
appartement, Mme de Rênal était en proie à toutes les horreurs de la jalousie.
Son extrême ignorance lui fut encore utile en ce moment, l'étonnement tempérait
la douleur. Julien parut, saisit la boîte, sans remercier, sans rien dire, et
courut dans sa chambre où il fit du feu, et la brûla à l'instant. Il était pâle,
anéanti, il s'exagérait l'étendue du danger qu'il venait de courir.
Le
portrait de Napoléon, se disait-il en hochant la tête, trouvé caché chez un
homme qui fait profession d'une telle haine pour l'usurpateur! trouvé par M. de
Rênal, tellement ultra et tellement irrité! et pour comble d'imprudence, sur le
carton blanc derrière le portrait, des lignes écrites de ma main! et qui ne
peuvent laisser aucun doute sur l'excès de mon admiration! et chacun de ces
transports d'amour est daté! il y en a d'avant-hier.
Toute ma réputation
tombée, anéantie en un moment! se disait Julien, en voyant brûler la boîte, et
ma réputation est tout mon bien, je ne vis que par elle... et encore, quelle
vie, grand Dieu!
Une heure après, la fatigue et la pitié qu'il sentait
pour lui-même le disposaient à l'attendrissement. Il rencontra Mme de Rênal et
prit sa main qu'il baisa avec plus de sincérité qu'il n'avait jamais fait. Elle
rougit de bonheur, et, presque au même instant, repoussa Julien avec la colère
de la jalousie. La fierté de Julien, si récemment blessée, en fit un sot dans ce
moment. Il ne vit en Mme de Rênal qu'une femme riche, il laissa tomber sa main
avec dédain, et s'éloigna. Il alla se promener pensif dans le jardin, bientôt un
sourire amer parut sur ses lèvres.
-- Je me promène là, tranquille comme
un homme maître de son temps! Je ne m'occupe pas des enfants! je m'expose aux
mots humiliants de M. de Rênal, et il aura raison. Il courut à la chambre des
enfants.
Les caresses du plus jeune, qu'il aimait beaucoup, calmèrent un
peu sa cuisante douleur.
Celui-là ne me méprise pas encore, pensa
Julien. Mais bientôt il se reprocha cette diminution de douleur comme une
nouvelle faiblesse. Ces enfants me caressent comme ils caresseraient le jeune
chien de chasse que l'on a acheté hier.
CHAPITRE X
UN
GRAND COEUR ET UNE PETITE FORTUNE
But passion most dissembles, yet
betrays,
Even by its darkness; as the blackest sky
Foretells the
heaviest tempest.
Don Juan, C. I, st. 73.
M.
de Rênal, qui suivait toutes les chambres du château, revint dans celle des
enfants avec les domestiques qui rapportaient les paillasses. L'entrée soudaine
de cet homme fut pour Julien la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Plus pâle, plus sombre qu'à l'ordinaire, il s'élança vers lui. M. de
Rênal s'arrêta et regarda ses domestiques.
-- Monsieur, lui dit Julien,
croyez-vous qu'avec tout autre précepteur, vos enfants eussent fait les mêmes
progrès qu'avec moi? Si vous répondez que non, continua Julien sans laisser à M.
de Rênal le temps de parler, comment osez-vous m'adresser le reproche que je les
néglige?
M. de Rênal, à peine remis de sa peur, conclut du ton étrange
qu'il voyait prendre à ce petit paysan, qu'il avait en poche quelque proposition
avantageuse et qu'il allait le quitter. La colère de Julien, s'augmentant à
mesure qu'il parlait:
-- Je puis vivre sans vous, monsieur, ajouta-t-il.
-- Je suis vraiment fâché de vous voir si agité, répondit M. de Rênal en
balbutiant un peu. Les domestiques étaient à dix pas, occupés à arranger les
lits.
-- Ce n'est pas ce qu'il me faut, monsieur, reprit Julien hors de
lui; songez à l'infamie des paroles que vous m'avez adressées, et devant des
femmes encore!
M. de Rênal ne comprenait que trop ce que demandait
Julien, et un pénible combat déchirait son âme. Il arriva que Julien,
effectivement fou de colère, s'écria:
-- Je sais où aller, monsieur, en
sortant de chez vous.
A ce mot, M. de Rênal vit Julien installé chez M.
Valenod.
-- Eh bien! monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir et de
l'air dont il eût appelé le chirurgien pour l'opération la plus douloureuse,
j'accède à votre demande. A compter d'après-demain, qui est le premier du mois,
je vous donne cinquante francs par mois.
Julien eut envie de rire et
resta stupéfait: toute sa colère avait disparu.
Je ne méprisais pas
assez l'animal, se dit-il. Voilà sans doute la plus grande excuse que puisse
faire une âme aussi basse.
Les enfants, qui écoutaient cette scène
bouche béante, coururent au jardin dire à leur mère que M. Julien était bien en
colère, mais qu'il allait avoir cinquante francs par mois.
Julien les
suivit par habitude, sans même regarder M. de Rênal, qu'il laissa profondément
irrité.
Voilà cent soixante-huit francs, se disait le maire, que me
coûte M. Valenod. Il faut absolument que je lui dise deux mots fermes sur son
entreprise des fournitures pour les enfants trouvés.
Un instant après,
Julien se retrouva vis-à-vis de M. de Rênal:
-- J'ai à parler de ma
conscience à M. Chélan; j'ai l'honneur de vous prévenir que je serai absent
quelques heures.
-- Eh, mon cher Julien! dit M. de Rênal, en riant de
l'air le plus faux, toute la journée, si vous voulez, toute celle de demain, mon
bon ami. Prenez le cheval du jardinier pour aller à Verrières.
Le voilà,
se dit M. de Rênal, qui va rendre réponse à Valenod, il ne m'a rien promis, mais
il faut laisser se refroidir cette tête de jeune homme.
Julien s'échappa
rapidement et monta dans les grands bois par lesquels on peut aller de Vergy à
Verrières. Il ne voulait point arriver sitôt chez M. Chélan. Loin de désirer
s'astreindre à une nouvelle scène d'hypocrisie, il avait besoin d'y voir clair
dans son âme, et de donner audience à la foule de sentiments qui l'agitaient.
J'ai gagné une bataille, se dit-il aussitôt qu'il se vit dans les bois
et loin du regard des hommes, j'ai donc gagné une bataille!
Ce mot lui
peignait en beau toute sa position, et rendit à son âme quelque tranquillité.
Me voilà avec cinquante francs d'appointements par mois, il faut que M.
de Rênal ait eu une belle peur. Mais de quoi?
Cette méditation sur ce
qui avait pu faire peur à l'homme heureux et puissant contre lequel, une heure
auparavant, il était bouillant de colère, acheva de rasséréner l'âme de Julien.
Il fut presque sensible un moment à la beauté ravissante des bois au milieu
desquels il marchait. D'énormes quartiers de roches nues étaient tombés jadis au
milieu de la forêt du côté de la montagne. De grands hêtres s'élevaient presque
aussi haut que ces rochers dont l'ombre donnait une fraîcheur délicieuse à trois
pas des endroits où la chaleur des rayons du soleil eût rendu impossible de
s'arrêter.
Julien prenait haleine un instant à l'ombre de ces grandes
roches, et puis se remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier à peine
marqué et qui sert seulement aux gardiens des chèvres, il se trouva debout sur
un roc immense et bien sûr d'être séparé de tous les hommes. Cette position
physique le fit sourire, elle lui peignait la position qu'il brûlait d'atteindre
au moral. L'air pur de ces montagnes élevées communiqua la sérénité et même la
joie à son âme. Le maire de Verrières était bien toujours, à ses yeux, le
représentant de tous les riches et de tous les insolents de la terre; mais
Julien sentait que la haine qui venait de l'agiter, malgré la violence de ses
mouvements, n'avait rien de personnel. S'il eût cessé de voir M. de Rênal, en
huit jours il l'eût oublié, lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute
sa famille. Je l'ai forcé, je ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice.
Quoi! plus de cinquante écus par an! un instant auparavant je m'étais tiré du
plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour; la seconde est sans mérite,
il faudrait en deviner le comment. Mais à demain les pénibles recherches.
Julien, debout sur son grand rocher, regardait le ciel, embrasé par un
soleil d'août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du rocher, quand
elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il voyait à ses pieds vingt
lieues de pays. Quelque épervier parti des grandes roches au-dessus de sa tête
était aperçu par lui, de temps à autre, décrivant en silence ses cercles
immenses. L'oeil de Julien suivait machinalement l'oiseau de proie. Ses
mouvements tranquilles et puissants le frappaient, il enviait cette force, il
enviait cet isolement.
C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un
jour la sienne?
CHAPITRE XI
UNE SOIREE
Yet Julia's
very coldness still was kind,
And tremulously gentle her small
hand
Withdrew itself from his, but left behind
A little pressure,
thrilling, and so bland
And slight, so very slight that to the
mind.
'Twas but a doubt.
Don Juan C. I. st.
71.
Il fallut pourtant paraître à Verrières. En sortant
du presbytère, un heureux hasard fit que Julien rencontra M. Valenod auquel il
se hâta de raconter l'augmentation de ses appointements.
De retour à
Vergy, Julien ne descendit au jardin que lorsqu'il fut nuit close. Son âme était
fatiguée de ce grand nombre d'émotions puissantes qui l'avaient agité dans cette
journée. Que leur dirai-je? pensait-il avec inquiétude, en songeant aux dames.
Il était loin de voir que son âme était précisément au niveau des petites
circonstances qui occupent ordinairement tout l'intérêt des femmes. Souvent
Julien était inintelligible pour Mme Derville et même pour son amie, et à son
tour ne comprenait qu'à demi tout ce qu'elles lui disaient. Tel était l'effet de
la force, et, si j'ose parler ainsi, de la grandeur des mouvements de passion
qui bouleversaient l'âme de ce jeune ambitieux. Chez cet être singulier, c'était
presque tous les jours tempête.
En entrant ce soir-là au jardin, Julien
était disposé à s'occuper des idées des jolies cousines. Elles l'attendaient
avec impatience. Il prit sa place ordinaire, à côté de Mme de Rénal. L'obscurité
devint bientôt profonde. Il voulut prendre une main blanche que depuis longtemps
il voyait près de lui, appuyée sur le dos d'une chaise. On hésita un peu, mais
on finit par la lui retirer d'une façon qui marquait de l'humeur. Julien était
disposé à se le tenir pour dit, et à continuer gaiement la conversation, quand
il entendit M. de Rênal qui s'approchait.
Julien avait encore dans
l'oreille les paroles grossières du matin.Ne serait-ce pas, se dit-il, une façon
de se moquer de cet être, si comblé de tous les avantages de la fortune, que de
prendre possession de la main de sa femme, précisément en sa présence? Oui je le
ferai, moi pour qui il a témoigné tant de mépris.
De ce moment, la
tranquillité si peu naturelle au caractère de Julien, s'éloigna bien vite; il
désira avec anxiété, et sans pouvoir songer à rien autre chose, que Mme de Rênal
voulût bien lui laisser sa main.
M. de Rênal parlait politique avec
colère: deux ou trois industriels de Verrières devenaient décidément plus riches
que lui, et voulaient le contrarier dans les élections. Mme Derville l'écoutait.
Julien, irrité de ces discours, approcha sa chaise de celle de Mme de Rênal.
L'obscurité cachait tous les mouvements. Il osa placer sa main très près du joli
bras que la robe laissait à découvert. Il fut troublé, sa pensée ne fut plus à
lui, il approcha sa joue de ce joli bras, il osa y appliquer ses lèvres.
Mme de Rênal frémit. Son mari était à quatre pas, elle se hâta de donner
sa main à Julien, et en même temps de le repousser un peu. Comme M. de Rênal
continuait ses injures contre les gens de rien et les jacobins qui
s'enrichissent, Julien couvrait la main qu'on lui avait laissée de baisers
passionnés ou du moins qui semblaient tels à Mme de Rênal. Cependant la pauvre
femme avait eu la preuve, dans cette journée fatale, que l'homme qu'elle adorait
sans se l'avouer aimait ailleurs! Pendant toute l'absence de Julien, elle avait
été en proie à un malheur extrême qui l'avait fait réfléchir.
Quoi!
j'aimerais, se disait-elle, j'aurais de l'amour! Moi, femme mariée, je serais
amoureuse! Mais, se disait-elle, je n'ai jamais éprouvé pour mon mari cette
sombre folie, qui fait que je ne puis détacher ma pensée de Julien. Au fond ce
n'est qu'un enfant plein de respect pour moi! Cette folie sera passagère.
Qu'importe à mon mari les sentiments que je puis avoir pour ce jeune homme? M.
de Rênal serait ennuyé des conversations que j'ai avec Julien, sur des choses
d'imagination. Lui, il pense à ses affaires. Je ne lui enlève rien pour le
donner à Julien.
Aucune hypocrisie ne venait altérer la pureté de cette
âme naïve, égarée par une passion qu'elle n'avait jamais éprouvée. Elle était
trompée, mais à son insu, et cependant un instinct de vertu était effrayé. Tels
étaient les combats qui l'agitaient quand Julien parut au jardin. Elle
l'entendit parler, presque au même instant elle le vit s'asseoir à ses côtés.
Son âme fut comme enlevée par ce bonheur charmant qui depuis quinze jours
l'étonnait plus encore qu'il ne la séduisait. Tout était imprévu pour elle.
Cependant, après quelques instants, il suffit donc, se dit-elle, de la présence
de Julien pour effacer tous ses torts? Elle fut effrayée; ce fut alors qu'elle
lui ôta sa main.
Les baisers remplis de passion, et tels que jamais elle
n'en avait reçu de pareils, lui firent tout à coup oublier que peut-être il
aimait une autre femme. Bientôt il ne fut plus coupable à ses yeux. La cessation
de la douleur poignante, fille du soupçon, la présence d'un bonheur que jamais
elle n'avait même rêvé, lui donnèrent des transports d'amour et de folle gaieté.
Cette soirée fut charmante pour tout le monde, excepté pour le maire de
Verrières qui ne pouvait oublier ses industriels enrichis. Julien ne pensait
plus à sa noire ambition, ni à ses projets si difficiles à exécuter. Pour la
première fois de sa vie, il était entraîné par le pouvoir de la beauté. Perdu
dans une rêverie vague et douce, si étrangère à son caractère, pressant
doucement cette main qui lui plaisait comme parfaitement jolie il écoutait à
demi le mouvement des feuilles du tilleul agitées par ce léger vent de la nuit,
et les chiens du moulin du Doubs qui aboyaient dans le lointain.
Mais
cette émotion était un plaisir et non une passion. En rentrant dans sa chambre,
il ne songea qu'à un bonheur, celui de reprendre son livre favori; à vingt ans,
l'idée du monde et de l'effet à y produire l'emporte sur tout.
Bientôt
cependant il posa le livre. A force de songer aux victoires de Napoléon, il
avait vu quelque chose de nouveau dans la sienne. Oui, j'ai gagné une bataille,
se dit-il, mais il faut en profiter, il faut écraser l'orgueil de ce fier
gentilhomme pendant qu'il est en retraite. C'est là Napoléon tout pur. Il faut
que je demande un congé de trois jours pour aller voir mon ami Fouqué. S'il me
le refuse, je lui mets encore le marché à la main, mais il cédera.
Mme
de Rênal ne put fermer l'oeil. Il lui semblait n'avoir pas vécu jusqu'à ce
moment. Elle ne pouvait distraire sa pensée du bonheur de sentir Julien couvrir
sa main de baisers enflammés.
Tout à coup l'affreuse parole: adultère,
lui apparut. Tout ce que la plus vile débauche peut imprimer de dégoûtant à
l'idée de l'amour des sens se présenta en foule à son imagination. Ces idées
voulaient tâcher de ternir l'image tendre et divine qu'elle se faisait de Julien
et du bonheur de l'aimer. L'avenir se peignait sous des couleurs terribles. Elle
se voyait méprisable.
Ce moment fut affreux; son âme arrivait dans des
pays inconnus. La veille elle avait goûté un bonheur inéprouvé; maintenant elle
se trouvait tout à coup plongée dans un malheur atroce. Elle n'avait aucune idée
de telles souffrances, elles troublèrent sa raison. Elle eut un instant la
pensée d'avouer à son mari qu'elle craignait d'aimer Julien. C'eût été parler de
lui. Heureusement elle rencontra dans sa mémoire un précepte donné jadis par sa
tante, la veille de son mariage. Il s'agissait du danger des confidences faites
à un mari, qui après tout est un maître. Dans l'excès de sa douleur, elle se
tordait les mains.
Elle était entraînée au hasard par des images
contradictoires et douloureuses. Tantôt elle craignait de n'être pas aimée,
tantôt l'affreuse idée du crime la torturait comme si le lendemain elle eût dû
être exposée au pilori sur la place publique de Verrières, avec un écriteau
expliquant son adultère à la populace.
Mme de Rênal n'avait aucune
expérience de la vie; même pleinement éveillée et dans l'exercice de toute sa
raison, elle n'eût aperçu aucun intervalle entre être coupable aux yeux de Dieu
et se trouver accablée en public des marques les plus bruyantes du mépris
général.
Quand l'affreuse idée de l'adultère et de toute l'ignominie
que, dans son opinion, ce crime entraîne à sa suite, lui laissait quelque repos,
et qu'elle venait à songer à la douceur de vivre avec Julien innocemment, et
comme par le passé, elle se trouvait jetée dans l'idée horrible que Julien
aimait une autre femme. Elle voyait encore sa pâleur quand il avait craint de
perdre son portrait, ou de la compromettre en le laissant voir. Pour la première
fois, elle avait surpris la crainte sur cette physionomie si tranquille et si
noble. Jamais il ne s'était montré ému ainsi pour elle ou pour ses enfants. Ce
surcroît de douleur arriva à toute l'intensité de malheur qu'il est donné à
l'âme humaine de pouvoir supporter. Sans s'en douter, Mme de Rênal jeta des cris
qui réveillèrent sa femme de chambre. Tout à coup elle vit paraître auprès de
son lit la clarté d'une lumière, et reconnut Elisa.
-- Est-ce vous qu'il
aime? s'écria-t-elle dans sa folie.
La femme de chambre, étonnée du
trouble affreux dans lequel elle surprenait sa maîtresse, ne fit heureusement
aucune attention à ce mot singulier. Mme de Rênal sentit son imprudence:
-- J'ai la fièvre, lui dit-elle, et, je crois, un peu de délire, restez
auprès de moi.
Tout à fait réveillée par la nécessité de se contraindre
elle se trouva moins malheureuse; la raison reprit l'empire que l'état de
demi-sommeil lui avait ôté. Pour se délivrer du regard fixe de sa femme de
chambre, elle lui ordonna de lire le journal, et ce fut au bruit monotone de la
voix de cette fille, lisant un long article de La Quotidienne , que Mme
de Rênal prit la résolution vertueuse de traiter Julien avec une froideur
parfaite quand elle le reverrait.
CHAPITRE XII
UN VOYAGE
On trouve à Paris des gens élégants, il peut y avoir en province des
gens à caractère .
SIEYES.
Le lendemain, dès
cinq heures, avant que Mme de Rênal fût visible, Julien avait obtenu de son mari
un congé de trois jours. Contre son attente, Julien se trouva le désir de la
revoir, il songeait à sa main si jolie. Il descendit au jardin, Mme de Rênal se
fit longtemps attendre. Mais si Julien l'eût aimée, il l'eût aperçue derrière
les persiennes à demi fermées du premier étage, le front appuyé contre la vitre.
Elle le regardait. Enfin, malgré ses résolutions, elle se détermina à paraître
au jardin. Sa pâleur habituelle avait fait place aux plus vives couleurs. Cette
femme si naïve était évidemment agitée: un sentiment de contrainte et même de
colère altérait cette expression de sérénité profonde et comme au-dessus de tous
les vulgaires intérêts de la vie, qui donnait tant de charmes à cette figure
céleste.
Julien s'approcha d'elle avec empressement; il admirait ces
bras si beaux qu'un châle jeté à la hâte laissait apercevoir. La fraîcheur de
l'air du matin semblait augmenter encore l'éclat d'un teint que l'agitation de
la nuit ne rendait que plus sensible à toutes les impressions. Cette beauté
modeste et touchante, et cependant pleine de pensées que l'on ne trouve point
dans les classes inférieures, semblait révéler à Julien une faculté de son âme
qu'il n'avait jamais sentie. Tout entier à l'admiration des charmes que
surprenait son regard avide, Julien ne songeait nullement à l'accueil amical
qu'il s'attendait à recevoir. Il fut d'autant plus étonné de la froideur
glaciale qu'on cherchait à lui montrer, et à travers laquelle il crut même
distinguer l'intention de le remettre à sa place.
Le sourire du plaisir
expira sur ses lèvres; il se souvint du rang qu'il occupait dans la société, et
surtout aux yeux d'une noble et riche héritière. En un moment il n'y eut plus
sur sa physionomie que de la hauteur et de la colère contre lui-même. Il
éprouvait un violent dépit d'avoir pu retarder son départ de plus d'une heure
pour recevoir un accueil aussi humiliant.
Il n'y a qu'un sot, se dit-il,
qui soit en colère contre les autres: une pierre tombe parce qu'elle est
pesante. Serai-je toujours un enfant? quand donc aurai-je contracté la bonne
habitude de donner de mon âme à ces gens-là juste pour leur argent? Si je veux
être estimé et d'eux et de moi-même, il faut leur montrer que c'est ma pauvreté
qui est en commerce avec leur richesse, mais que mon coeur est à mille lieues de
leur insolence, et placé dans une sphère trop haute pour être atteint par leurs
petites marques de dédain ou de faveur.
Pendant que ces sentiments se
pressaient en foule dans l'âme du jeune précepteur, sa physionomie mobile
prenait l'expression de l'orgueil souffrant et de la férocité. Mme de Rênal en
fut toute troublée. La froideur vertueuse qu'elle avait voulu donner à son
accueil fit place à l'expression de l'intérêt, et d'un intérêt animé par toute
la surprise du changement subit qu'elle venait de voir. Les paroles vaines que
l'on s'adresse le matin sur la santé, sur la beauté de la journée, tarirent à la
fois chez tous les deux. Julien, dont le jugement n'était troublé par aucune
passion, trouva bien vite un moyen de marquer à Mme de Rênal combien peu il se
croyait avec elle dans des rapports d'amitié; il ne lui dit rien du petit voyage
qu'il allait entreprendre, la salua et partit.
Comme elle le regardait
aller, atterrée de la hauteur sombre qu'elle lisait dans ce regard si aimable la
veille, son fils aîné, qui accourait du fond du jardin, lui dit en l'embrassant:
-- Nous avons congé, M. Julien s'en va pour un voyage.
A ce mot,
Mme de Rênal se sentit saisie d'un froid mortel; elle était malheureuse par sa
vertu, et plus malheureuse encore par sa faiblesse.
Ce nouvel événement
vint occuper toute son imagination; elle fut emportée bien au-delà des sages
résolutions qu'elle devait à la nuit terrible qu'elle venait de passer. Il
n'était plus question de résister à cet amant si aimable, mais de le perdre à
jamais.
Il fallut assister au déjeuner. Pour comble de douleur, M. de
Rênal et Mme Derville ne parlèrent que du départ de Julien. Le maire de
Verrières avait remarqué quelque chose d'insolite dans le ton ferme avec lequel
il avait demandé un congé.
-- Ce petit paysan a sans doute en poche des
propositions de quelqu'un. Mais ce quelqu'un, fût-ce M. Valenod, doit être un
peu découragé par la somme de 600 francs, à laquelle maintenant il faut porter
le déboursé annuel. Hier, à Verrières, on aura demandé un délai de trois jours
pour réfléchir; et ce matin, afin de n'être pas obligé à me donner une réponse,
le petit monsieur part pour la montagne. Etre obligé de compter avec un
misérable ouvrier qui fait l'insolent, voilà pourtant où nous sommes arrivés!
Puisque mon mari, qui ignore combien profondément il a blessé Julien,
pense qu'il nous quittera, que dois-je croire moi-même? se dit Mme de Rênal. Ah!
tout est décidé!
Afin de pouvoir du moins pleurer en liberté, et ne pas
répondre aux questions de Mme Derville, elle parla d'un mal de tête affreux, et
se mit au lit.
-- Voilà ce que c'est que les femmes, répéta M. de Rênal,
il y a toujours quelque chose de dérangé à ces machines compliquées.
Et
il s'en alla goguenard.
Pendant que Mme de Rênal était en proie à ce
qu'a de plus cruel la passion terrible dans laquelle le hasard l'avait engagée,
Julien poursuivait son chemin gaiement au milieu des plus beaux aspects que
puissent présenter les scènes de montagnes. Il fallait traverser la grande
chaîne au nord de Vergy. Le sentier qu'il suivait, s'élevant peu à peu parmi de
grands bois de hêtres, forme des zigzags infinis sur la pente de la haute
montagne qui dessine au nord la vallée du Doubs. Bientôt les regards du
voyageur, passant par-dessus les coteaux moins élevés qui contiennent le cours
du Doubs vers le midi, s'étendirent jusqu'aux plaines fertiles de la Bourgogne
et du Beaujolais. Quelque insensible que l'âme de ce jeune ambitieux fût à ce
genre de beauté, il ne pouvait s'empêcher de s'arrêter de temps à autre pour
regarder un spectacle si vaste et si imposant.
Enfin il atteignit le
sommet de la grande montagne, près duquel il fallait passer pour arriver, par
cette route de traverse, à la vallée solitaire qu'habitait Fouqué, le jeune
marchand de bois son ami. Julien n'était point pressé de le voir, lui ni aucun
autre être humain. Caché comme un oiseau de proie, au milieu des roches nues qui
couronnent la grande montagne, il pouvait apercevoir de bien loin tout homme qui
se serait approché de lui. Il découvrit une petite grotte au milieu de la pente
presque verticale d'un des rochers. Il prit sa course, et bientôt fut établi
dans cette retraite. Ici, dit-il avec des yeux brillants de joie, les hommes ne
sauraient me faire de mal. Il eut l'idée de se livrer au plaisir d'écrire ses
pensées, partout ailleurs si dangereux pour lui. Une pierre carrée lui servait
de pupitre. Sa plume volait: il ne voyait rien de ce qui l'entourait. Il
remarqua enfin que le soleil se couchait derrière les montagnes éloignées du
Beaujolais.
Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici? se dit-il; j'ai du
pain, et je suis libre! Au son de ce grand mot son âme s'exalta, son
hypocrisie faisait qu'il n'était pas libre même chez Fouqué. La tête appuyée sur
les deux mains, Julien resta dans cette grotte plus heureux qu'il ne l'avait été
de la vie, agité par ses rêveries et par son bonheur de liberté. Sans y songer
il vit s'éteindre, l'un après l'autre, tous les rayons du crépuscule. Au milieu
de cette obscurité immense, son âme s'égarait dans la contemplation de ce qu'il
s'imaginait rencontrer un jour à Paris. C'était d'abord une femme bien plus
belle et d'un génie bien plus élevé que tout ce qu'il avait pu voir en province.
Il aimait avec passion, il était aimé. S'il se séparait d'elle pour quelques
instants, c'était pour aller se couvrir de gloire et mériter d'en être encore
plus aimé.
Même en lui supposant l'imagination de Julien, un jeune homme
élevé au milieu des tristes vérités de la société de Paris, eût été réveillé à
ce point de son roman par la froide ironie; les grandes actions auraient disparu
avec l'espoir d'y atteindre, pour faire place à la maxime si connue: Quitte-t-on
sa maîtresse, on risque, hélas! d'être trompé deux ou trois fois par jour. Le
jeune paysan ne voyait rien entre lui et les actions les plus héroïques, que le
manque d'occasion.
Mais une nuit profonde avait remplacé le jour, et il
y avait encore deux lieues à faire pour descendre au hameau habité par Fouqué.
Avant de quitter la petite grotte, Julien alluma du feu et brûla avec soin tout
ce qu'il avait écrit.
Il étonna bien son ami en frappant à sa porte à
une heure du matin. Il trouva Fouqué occupé à écrire ses comptes. C'était un
jeune homme de haute taille, assez mal fait, avec de grands traits durs, un nez
infini, et beaucoup de bonhomie cachée sous cet aspect repoussant.
--
T'es-tu donc brouillé avec ton M. de Rênal, que tu m'arrives ainsi à
l'improviste?
Julien lui raconta, mais comme il le fallait, les
événements de la veille.
-- Reste avec moi, lui dit Fouqué, je vois que
tu connais M. de Rênal, M. Valenod, le sous-préfet Maugiron, le curé Chélan; tu
as compris les finesses du caractère de ces gens-là; te voilà en état de
paraître aux adjudications. Tu sais l'arithmétique mieux que moi, tu tiendras
mes comptes. Je gagne gros dans mon commerce. L'impossibilité de tout faire par
moi-même et la crainte de rencontrer un fripon dans l'homme que je prendrais
pour associé m'empêchent tous les jours d'entreprendre d'excellentes affaires.
Il n'y a pas un mois que j'ai fait gagner six mille francs à Michaud de
Saint-Amand, que je n'avais pas revu depuis six ans, et que j'ai trouvé par
hasard à la vente de Pontarlier. Pourquoi n'aurais-tu pas gagné, toi, ces six
mille francs, ou du moins trois mille? car, si ce jour-là je t'avais eu avec
moi, j'aurais mis l'enchère à cette coupe de bois, et tout le monde me l'eût
bientôt laissée. Sois mon associé.
Cette offre donna de l'humeur à
Julien, elle dérangeait sa folie. Pendant tout le souper, que les deux amis
préparèrent eux-mêmes comme des héros d'Homère, car Fouqué vivait seul, il
montra ses comptes à Julien, et lui prouva combien son commerce de bois
présentait d'avantages. Fouqué avait la plus haute idée des lumières et du
caractère de Julien.
Quand enfin celui-ci fut seul dans sa petite
chambre de bois de sapin: Il est vrai, se dit-il, je puis gagner ici quelques
mille francs, puis reprendre avec avantage le métier de soldat ou celui de
prêtre, suivant la mode qui alors régnera en France. Le petit pécule que j'aurai
amassé lèvera toutes les difficultés de détail. Solitaire dans cette montagne,
j'aurai dissipé un peu l'affreuse ignorance où je suis de tant de choses qui
occupent tous ces hommes de salon. Mais Fouqué renonce à se marier, il me répète
que la solitude le rend malheureux. Il est évident que s'il prend un associé qui
n'a pas de fonds à verser dans son commerce, c'est dans l'espoir de se faire un
compagnon qui ne le quitte jamais.
Tromperai-je mon ami? s'écria Julien
avec humeur. Cet être, dont l'hypocrisie et l'absence de toute sympathie étaient
les moyens ordinaires de salut, ne put cette fois supporter l'idée du plus petit
manque de délicatesse envers un homme qui l'aimait.
Mais tout à coup
Julien fut heureux, il avait une raison pour refuser. Quoi! je perdrais
lâchement sept ou huit années! j'arriverais ainsi à vingt-huit ans; mais, à cet
âge, Bonaparte avait fait ses plus grandes choses! Quand j'aurai gagné
obscurément quelque argent en courant ces ventes de bois et méritant la faveur
de quelques fripons subalternes, qui me dit que j'aurai encore le feu sacré avec
lequel on se fait un nom?
Le lendemain matin, Julien répondit d'un grand
sang-froid au bon Fouqué, qui regardait l'affaire de l'association comme
terminée, que sa vocation pour le saint ministère des autels ne lui permettait
pas d'accepter. Fouqué n'en revenait pas.
-- Mais songes-tu, lui
répétait-il, que je t'associe, ou, si tu l'aimes mieux, que je te donne quatre
mille francs par an? et tu veux retourner chez ton M. Rênal, qui te méprise
comme la boue de ses souliers! Quand tu auras deux cents louis devant toi,
qu'est-ce qui t'empêche d'entrer au séminaire? Je te dirai plus, je me charge de
te procurer la meilleure cure du pays. Car, ajouta Fouqué en baissant la voix,
je fournis de bois à brûler M. le..., M. le..., M... Je leur livre de l'essence
de chêne de première qualité qu'ils ne me paient que comme du bois blanc, mais
jamais argent ne fut mieux placé.
Rien ne put vaincre la vocation de
Julien. Fouqué finit par le croire un peu fou. Le troisième jour, de grand
matin, Julien quitta son ami pour passer la journée au milieu des rochers de la
grande montagne. Il retrouva sa petite grotte, mais il n'avait plus la paix de
l'âme, les offres de son ami la lui avaient enlevée. Comme Hercule, il se
trouvait non entre le vice et la vertu, mais entre la médiocrité suivie d'un
bien-être assuré et tous les rêves héroïques de sa jeunesse. Je n'ai donc pas
une véritable fermeté, se disait-il; et c'était là le doute qui lui faisait le
plus de mal. Je ne suis pas du bois dont on fait les grands hommes, puisque je
crains que huit années passées à me procurer du pain ne m'enlèvent cette énergie
sublime qui fait faire les choses extraordinaires.
CHAPITRE XIII
LES BAS A JOUR
Un roman: c'est un miroir qu'on promène le
long d'un chemin.
SAINT REAL
Quand Julien
aperçut les ruines pittoresques de l'ancienne église de Vergy, il remarqua que,
depuis l'avant-veille, il n'avait pas pensé une seule fois à Mme de Rênal.
L'autre jour en partant, cette femme m'a rappelé la distance infinie qui nous
sépare, elle m'a traité comme le fils d'un ouvrier. Sans doute elle a voulu me
marquer son repentir de m'avoir laissé sa main la veille... Elle est pourtant
bien jolie, cette main! quel charme! quelle noblesse dans les regards de cette
femme!
La possibilité de faire fortune avec Fouqué donnait une certaine
facilité aux raisonnements de Julien; ils n'étaient plus aussi souvent gâtés par
l'irritation, et le sentiment vif de sa pauvreté et de sa bassesse aux yeux du
monde. Placé comme sur un promontoire élevé, il pouvait juger, et dominait pour
ainsi dire l'extrême pauvreté et l'aisance qu'il appelait encore richesse. Il
était loin de juger sa position en philosophe, mais il eut assez de clairvoyance
pour se sentir différent après ce petit voyage dans la montagne.
Il fut frappé du trouble extrême avec lequel Mme de Rênal écouta le
petit récit de son voyage, qu'elle lui avait demandé.
Fouqué avait eu
des projets de mariage, des amours malheureuses; de longues confidences à ce
sujet avaient rempli les conversations des deux amis. Après avoir trouvé le
bonheur trop tôt, Fouqué s'était aperçu qu'il n'était pas seul aimé. Tous ces
récits avaient étonné Julien; il avait appris bien des choses nouvelles. Sa vie
solitaire, toute d'imagination et de méfiance, l'avait éloigné de tout ce qui
pouvait l'éclairer.
Pendant son absence, la vie n'avait été pour Mme de
Rênal qu'une suite de supplices différents, mais tous intolérables; elle était
réellement malade.
-- Surtout, lui dit Mme Derville, lorsqu'elle vit
arriver Julien, indisposée comme tu l'es, tu n'iras pas ce soir au jardin, l'air
humide redoublerait ton malaise.
Mme Derville voyait avec étonnement que
son amie, toujours grondée par M. de Rênal, à cause de l'excessive simplicité de
sa toilette, venait de prendre des bas à jour et de charmants petits souliers
arrivés de Paris. Depuis trois jours, la seule distraction de Mme de Rênal avait
été de tailler et de faire faire en toute hâte par Elisa une robe d'été, d'une
jolie petite étoffe fort à la mode. A peine cette robe put-elle être terminée
quelques instants après l'arrivée de Julien; Mme de Rênal la mit aussitôt. Son
amie n'eut plus de doutes. Elle aime, l'infortunée! se dit Mme Derville. Elle
comprit toutes les apparences singulières de sa maladie.
Elle la vit
parler à Julien. La pâleur succédait à la rougeur la plus vive. L'anxiété se
peignait dans ses yeux attachés sur ceux du jeune précepteur. Mme de Rênal
s'attendait à chaque moment qu'il allait s'expliquer, et annoncer qu'il quittait
la maison ou y restait. Julien n'avait garde de rien dire sur ce sujet, auquel
il ne songeait pas. Après des combats affreux, Mme de Rênal osa enfin lui dire,
d'une voix tremblante, et où se peignait toute sa passion:
--
Quitterez-vous vos élèves pour vous placer ailleurs?
Julien fut frappé
de la voix incertaine et du regard de Mme de Rênal. Cette femme-là m'aime, se
dit-il; mais après ce moment passager de faiblesse que se reproche son orgueil,
et dès qu'elle ne craindra plus mon départ, elle reprendra sa fierté. Cette vue
de la position respective fut, chez Julien, rapide comme l'éclair, il répondit
en hésitant:
-- J'aurais beaucoup de peine à quitter des enfants si
aimables et si bien nés , mais peut-être le faudra-t-il. On a aussi des
devoirs envers soi.
En prononçant la parole si bien nés (c'était
un de ces mots aristocratiques que Julien avait appris depuis peu), il s'anima
d'un profond sentiment d'anti-sympathie.
Aux yeux de cette femme, moi,
se disait-il, je ne suis pas bien né.
Mme de Rênal, en l'écoutant,
admirait son génie, sa beauté, elle avait le coeur percé de la possibilité de
départ qu'il lui faisait entrevoir. Tous ses amis de Verrières, qui, pendant
l'absence de Julien, étaient venus dîner à Vergy, lui avaient fait compliment
comme à l'envi sur l'homme étonnant que son mari avait eu le bonheur de
déterrer. Ce n'est pas que l'on comprît rien aux progrès des enfants. L'action
de savoir par coeur la Bible, et encore en latin, avait frappé les habitants de
Verrières d'une admiration qui durera peut-être un siècle.
Julien, ne
parlant à personne, ignorait tout cela. Si Mme de Rênal avait eu le moindre
sang-froid, elle lui eût fait compliment de la réputation qu'il avait conquise,
et l'orgueil de Julien rassuré, il eût été pour elle doux et aimable, d'autant
plus que la robe nouvelle lui semblait charmante. Mme de Rênal contente aussi de
sa jolie robe, et de ce que lui en disait Julien, avait voulu faire un tour de
jardin; bientôt elle avoua qu'elle était hors d'état de marcher. Elle avait pris
le bras du voyageur et, bien loin d'augmenter ses forces, le contact de ce bras
les lui ôtait tout à fait.
Il était nuit; à peine fut-on assis, que
Julien, usant de son ancien privilège, osa approcher les lèvres du bras de sa
jolie voisine, et lui prendre la main. Il pensait à la hardiesse dont Fouqué
avait fait preuve avec ses maîtresses, et non à Mme de Rênal; le mot bien nés
pesait encore sur son coeur. On lui serra la main, ce qui ne lui fit aucun
plaisir. Loin d'être fier, ou du moins reconnaissant du sentiment que Mme de
Rênal trahissait ce soir-là par des signes trop évidents, la beauté, l'élégance,
la fraîcheur le trouvèrent presque insensible. La pureté de l'âme, l'absence de
toute émotion haineuse prolongent sans doute la durée de la jeunesse. C'est la
physionomie qui vieillit la première chez la plupart des jolies femmes.
Julien fut maussade toute la soirée; jusqu'ici il n'avait été en colère
qu'avec le hasard de la société; depuis que Fouqué lui avait offert un moyen
ignoble d'arriver à l'aisance, il avait de l'humeur contre lui-même. Tout à ses
pensées, quoique de temps en temps il dît quelques mots à ces dames, Julien
finit sans s'en apercevoir par abandonner la main de Mme de Rênal. Cette action
bouleversa l'âme de cette pauvre femme; elle y vit la manifestation de son sort.
Certaine de l'affection de Julien, peut-être sa vertu eût trouvé des
forces contre lui. Tremblante de le perdre à jamais, sa passion l'égara jusqu'au
point de reprendre la main de Julien, que, dans sa distraction, il avait laissée
appuyée sur le dossier d'une chaise. Cette action réveilla ce jeune ambitieux:
il eût voulu qu'elle eût pour témoins tous ces nobles si fiers qui, à table,
lorsqu'il était au bas bout avec les enfants, le regardaient avec un sourire si
protecteur. Cette femme ne peut plus me mépriser: dans ce cas, se dit-il, je
dois être sensible à sa beauté; je me dois à moi-même d'être son amant. Une
telle idée ne lui fût pas venue avant les confidences naïves faites par son ami.
La détermination subite qu'il venait de prendre forma une distraction
agréable. Il se disait: il faut que j'aie une de ces deux femmes; il s'aperçut
qu'il aurait beaucoup mieux aimé faire la cour à Mme Derville; ce n'est pas
qu'elle fût plus agréable, mais toujours elle l'avait vu précepteur honoré pour
sa science, et non pas ouvrier charpentier, avec une veste de ratine pliée sous
le bras, comme il était apparu à Mme de Rênal.
C'était précisément comme
jeune ouvrier, rougissant jusqu'au blanc des yeux, arrêté à la porte de la
maison et n'osant sonner, que Mme de Rênal se le figurait avec le plus de
charme. [Variante : Cette femme, que les bourgeois du pays disaient si hautaine,
songeait rarement au rang et la moindre certitude l'emportait de beaucoup dans
son esprit sur la promesse de caractère faite par le rang d'un homme. Un
charretier qui eût montré de la bravoure eût été plus brave dans son esprit
qu'un terrible capitaine de hussards garni de sa moustache et de sa pipe. Elle
croyait l'âme de Julien plus noble que celle de tous ses cousins, tous
gentilshommes de race et plusieurs d'entre eux titrés.]
En poursuivant
la revue de sa position, Julien vit qu'il ne fallait pas songer à la conquête de
Mme Derville, qui s'apercevait probablement du goût que Mme de Rênal montrait
pour lui. Forcé de revenir à celle-ci: Que connais-je du caractère de cette
femme? se dit Julien. Seulement ceci: avant mon voyage, je lui prenais la main,
elle la retirait; aujourd'hui je retire ma main, elle la saisit et la serre.
Belle occasion de lui rendre tous les mépris qu'elle a eus pour moi. Dieu sait
combien elle a eu d'amants! elle ne se décide peut-être en ma faveur qu'à cause
de la facilité des entrevues.
Tel est, hélas! le malheur d'une excessive
civilisation! A vingt ans, l'âme d'un jeune homme, s'il a quelque éducation, est
à mille lieues du laisser-aller, sans lequel l'amour n'est souvent que le plus
ennuyeux des devoirs.
Je me dois d'autant plus, continua la petite
vanité de Julien, de réussir auprès de cette femme, que si jamais je fais
fortune, et que quelqu'un me reproche le bas emploi de précepteur, je pourrai
faire entendre que l'amour m'avait jeté à cette place. Julien éloigna de nouveau
sa main de celle de Mme de Rênal, puis il la reprit en la serrant. Comme on
rentrait au salon, vers minuit, Mme de Rênal lui dit à mi-voix:
-- Vous
nous quitterez, vous partirez?
Julien répondit en soupirant:
--
Il faut bien que je parte, car je vous aime avec passion, c'est une faute... et
quelle faute pour un jeune prêtre!
Mme de Rênal s'appuya sur son bras,
et avec tant d'abandon que sa joue sentit la chaleur de celle de Julien.
Les nuits de ces deux êtres furent bien différentes. Mme de Rênal était
exaltée par les transports de la volupté morale la plus élevée. Une jeune fille
coquette qui aime de bonne heure s'accoutume au trouble de l'amour; quand elle
arrive à l'âge de la vraie passion, le charme de la nouveauté manque. Comme Mme
de Rênal n'avait jamais lu de romans, toutes les nuances de son bonheur étaient
neuves pour elle. Aucune triste vérité ne venait la glacer, pas même le spectre
de l'avenir. Elle se vit aussi heureuse dans dix ans qu'elle l'était en ce
moment. L'idée même de la vertu et de la fidélité jurée à M. de Rênal, qui
l'avait agitée quelques jours auparavant, se présenta en vain, on la renvoya
comme un hôte importun. Jamais je n'accorderai rien à Julien, se dit Mme de
Rênal, nous vivrons à l'avenir comme nous vivons depuis un mois. Ce sera un ami.
CHAPITRE XIV
LES CISEAUX ANGLAIS
Une jeune
fille de seize ans avait un teint de rose, et elle mettait du rouge.
POLIDORI.
Pour Julien, l'offre de Fouqué lui
avait en effet enlevé tout bonheur; il ne pouvait s'arrêter à aucun parti.
Hélas! peut-être manqué-je de caractère, j'eusse été un mauvais soldat
de Napoléon. Du moins, ajouta-t-il, ma petite intrigue avec la maîtresse du
logis va me distraire un moment.
Heureusement pour lui, même dans ce
petit incident subalterne, l'intérieur de son âme répondait mal à son langage
cavalier. Il avait peur de Mme de Rênal à cause de sa robe si jolie. Cette robe
était à ses yeux l'avant-garde de Paris. Son orgueil ne voulut rien laisser au
hasard et à l'inspiration du moment. D'après les confidences de Fouqué et le peu
qu'il avait lu sur l'amour dans sa Bible, il se fit un plan de campagne fort
détaillé. Comme, sans se l'avouer, il était fort troublé, il écrivit ce plan.
Le lendemain matin au salon, Mme de Rênal fut un instant seule avec lui:
-- N'avez-vous point d'autre nom que Julien? lui dit-elle.
A
cette demande si flatteuse, notre héros ne sut que répondre. Cette circonstance
n'était pas prévue dans son plan. Sans cette sottise de faire un plan, l'esprit
vif de Julien l'eût bien servi, la surprise n'eût fait qu'ajouter à la vivacité
de ses aperçus.
Il fut gauche et s'exagéra sa gaucherie. Mme de Rênal la
lui pardonna bien vite. Elle y vit l'effet d'une candeur charmante. Et ce qui
manquait précisément à ses yeux à cet homme, auquel on trouvait tant de génie,
c'était l'air de la candeur.
-- Ton petit précepteur m'inspire beaucoup
de méfiance, lui disait quelquefois Mme Derville. Je lui trouve l'air de penser
toujours et de n'agir qu'avec politique. C'est un sournois.
Julien resta
profondément humilié du malheur de n'avoir su que répondre à Mme de Rênal.
Un homme comme moi se doit de réparer cet échec, et, saisissant le
moment où l'on passait d'une pièce à l'autre, il crut de son devoir de donner un
baiser à Mme de Rênal.
Rien de moins amené, rien de moins agréable et
pour lui et pour elle, rien de plus imprudent. Ils furent sur le point d'être
aperçus. Mme de Rênal le crut fou. Elle fut effrayée et surtout choquée. Cette
sottise lui rappela M. Valenod.
Que m'arriverait-il, se dit-elle, si
j'étais seule avec lui? Toute sa vertu revint, parce que l'amour s'éclipsait.
Elle s'arrangea de façon à ce qu'un de ses enfants restât toujours
auprès d'elle.
La journée fut ennuyeuse pour Julien, il la passa tout
entière à exécuter avec gaucherie son plan de séduction. Il ne regarda pas une
seule fois Mme de Rênal, sans que ce regard n'eût un pourquoi; cependant, il
n'était pas assez sot pour ne pas voir qu'il ne réussissait point à être
aimable, et encore moins séduisant.
Mme de Rênal ne revenait point de
son étonnement de le trouver si gauche et en même temps si hardi. C'est la
timidité de l'amour dans un homme d'esprit! se dit-elle enfin, avec une joie
inexprimable. Serait-il possible qu'il n'eût jamais été aimé de ma rivale!
Après le déjeuner, Mme de Rênal rentra dans le salon pour recevoir la
visite de M. Charcot de Maugiron, le sous-préfet de Bray. Elle travaillait à un
petit métier de tapisserie fort élevé. Mme Derville était à ses côtés. Ce fut
dans une telle position, et par le plus grand jour, que notre héros trouva
convenable d'avancer sa botte et de presser le joli pied de Mme de Rênal, dont
le bas à jour et le joli soulier de Paris attiraient évidemment les regards du
galant sous-préfet.
Mme de Rênal eut une peur extrême; elle laissa
tomber ses ciseaux, son peloton de laine, ses aiguilles, et le mouvement de
Julien put passer pour une tentative gauche destinée à empêcher la chute des
ciseaux, qu'il avait vus glisser. Heureusement ces petits ciseaux d'acier
anglais se brisèrent, et Mme de Rênal ne tarit pas en regrets de ce que Julien
ne s'était pas trouvé plus près d'elle.
-- Vous avez aperçu la chute
avant moi, vous l'eussiez empêchée; au lieu de cela votre zèle n'a réussi qu'à
me donner un fort grand coup de pied.
Tout cela trompa le sous-préfet,
mais non Mme Derville. Ce joli garçon a de bien sottes manières! pensa-t-elle;
le savoir-vivre d'une capitale de province ne pardonne point ces sortes de
fautes. Mme de Rênal trouva le moment de dire à Julien:
-- Soyez
prudent, je vous l'ordonne.
Julien voyait sa gaucherie, il avait de
l'humeur. Il délibéra longtemps avec lui-même pour savoir s'il devait se fâcher
de ce mot: Je vous l'ordonne . Il fut assez sot pour penser: elle
pourrait me dire je l'ordonne , s'il s'agissait de quelque chose de
relatif à l'éducation des enfants, mais en répondant à mon amour, elle suppose
l'égalité. On ne peut aimer sans égalité ... et tout son esprit se perdit
à faire des lieux communs sur l'égalité. Il se répétait avec colère ce vers de
Corneille, que Mme Derville lui avait appris quelques jours auparavant:
................... L'amour
Fait les égalités et ne les cherche
pas.
Julien s'obstinant à jouer le rôle d'un don Juan, lui qui de
la vie n'avait eu de maîtresse, il fut sot à mourir toute la journée. Il n'eut
qu'une idée juste; ennuyé de lui et de Mme de Rênal, il voyait avec effroi
s'avancer la soirée où il serait assis au jardin, à côté d'elle et dans
l'obscurité. Il dit à M. de Rênal qu'il allait à Verrières voir le curé; il
partit après dîner et ne rentra que dans la nuit.
A Verrières, Julien
trouva M. Chélan occupé à déménager; il venait enfin d'être destitué, le vicaire
Maslon le remplaçait. Julien aida le bon curé, et il eut l'idée d'écrire à
Fouqué que la vocation irrésistible qu'il se sentait pour le saint ministère
l'avait empêché d'accepter d'abord ses offres obligeantes, mais qu'il venait de
voir un tel exemple d'injustice, que peut-être il serait plus avantageux à son
salut de ne pas entrer dans les ordres sacrés.
Julien s'applaudit de sa
finesse à tirer parti de la destitution du curé de Verrières pour se laisser une
porte ouverte et revenir au commerce, si dans son esprit la triste prudence
l'emportait sur l'héroïsme.
CHAPITRE XV
LE CHANT DU COQ
Amour en latin faict amor;
Or donc provient d'amour la
mort,
Et, par avant, soulcy qui mord,
Deuil, plours, pièges,
forfaitz, remords...
BLASON D'AMOUR.
Si
Julien avait eu un peu de l'adresse qu'il se supposait si gratuitement, il eût
pu s'applaudir le lendemain de l'effet produit par son voyage à Verrières. Son
absence avait fait oublier ses gaucheries. Ce jour-là encore, il fut assez
maussade; sur le soir, une idée ridicule lui vint, et il la communiqua à Mme de
Rênal, avec une rare intrépidité.
A peine fut-on assis au jardin, que,
sans attendre une obscurité suffisante, Julien approcha sa bouche de l'oreille
de Mme de Rênal, et, au risque de la compromettre horriblement, il lui dit:
-- Madame, cette nuit, à deux heures, j'irai dans votre chambre, je dois
vous dire quelque chose.
Julien tremblait que sa demande ne fût
accordée; son rôle de séducteur lui pesait si horriblement que, s'il eût pu
suivre son penchant, il se fût retiré dans sa chambre pour plusieurs jours, et
n'eût plus vu ces dames. Il comprenait que, par sa conduite savante de la
veille, il avait gâté toutes les belles apparences du jour précédent, et ne
savait réellement à quel saint se vouer.
Mme de Rênal répondit avec une
indignation réelle, et nullement exagérée, à l'annonce impertinente que Julien
osait lui faire. Il crut voir du mépris dans sa courte réponse. Il est sûr que
dans cette réponse, prononcée fort bas, le mot fi donc avait paru. Sous
prétexte de quelque chose à dire aux enfants, Julien alla dans leur chambre, et
à son retour il se plaça à côté de Mme Derville et fort loin de Mme de Rênal. Il
s'ôta ainsi toute possibilité de lui prendre la main. La conversation fut
sérieuse, et Julien s'en tira fort bien, à quelques moments de silence près,
pendant lesquels il se creusait la cervelle. Que ne puis-je inventer quelque
belle manoeuvre, se disait-il, pour forcer Mme de Rênal à me rendre ces marques
de tendresse non équivoques qui me faisaient croire, il y a trois jours, qu'elle
était à moi!
Julien était extrêmement déconcerté de l'état presque
désespéré où il avait mis ses affaires. Rien cependant ne l'eût plus embarrassé
que le succès.
Lorsqu'on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit
croire qu'il jouissait du mépris de Mme Derville, et que probablement il n'était
guère mieux avec Mme de Rênal.
De fort mauvaise humeur et très humilié,
Julien ne dormit point. Il était à mille lieues de l'idée de renoncer à toute
feinte, à tout projet, et de vivre au jour le jour avec Mme de Rênal, en se
contentant comme un enfant du bonheur qu'apporterait chaque journée.
Il
se fatigua le cerveau à inventer des manoeuvres savantes, un instant après, il
les trouvait absurdes; il était en un mot fort malheureux, quand deux heures
sonnèrent à l'horloge du château.
Ce bruit le réveilla comme le chant du
coq réveilla saint Pierre. Il se vit au moment de l'événement le plus pénible.
Il n'avait plus songé à sa proposition impertinente, depuis le moment où il
l'avait faite; elle avait été si mal reçue!
Je lui ai dit que j'irais
chez elle à deux heures, se dit-il en se levant, je puis être inexpérimenté et
grossier comme il appartient au fils d'un paysan. Mme Derville me l'a fait assez
entendre, mais du moins je ne serai pas faible.
Julien avait raison de
s'applaudir de son courage, jamais il ne s'était imposé une contrainte plus
pénible. En ouvrant sa porte, il était tellement tremblant que ses genoux se
dérobaient sous lui, et il fut forcé de s'appuyer contre le mur.
Il
était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M. de Rênal, dont il put
distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n'y avait donc plus de prétexte
pour ne pas aller chez elle. Mais, grand Dieu! qu'y ferait-il? Il n'avait aucun
projet, et quand il en aurait eu, il se sentait tellement troublé qu'il eût été
hors d'état de les suivre.
Enfin, souffrant plus mille fois que s'il eût
marché à la mort, il entra dans le petit corridor qui menait à la chambre de Mme
de Rênal. Il ouvrit la porte d'une main tremblante et en faisant un bruit
effroyable.
Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la
cheminée; il ne s'attendait pas à ce nouveau malheur. En le voyant entrer, Mme
de Rênal se jeta vivement hors de son lit. Malheureux! s'écria-t-elle. Il y eut
un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint à son rôle
naturel; ne pas plaire à une femme si charmante lui parut le plus grand des
malheurs. Il ne répondit à ses reproches qu'en se jetant à ses pieds, en
embrassant ses genoux. Comme elle lui parlait avec une extrême dureté, il fondit
en larmes.
Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de
Mme de Rênal, on eût pu dire, en style de roman, qu'il n'avait plus rien à
désirer. En effet, il devait à l'amour qu'il avait inspiré et à l'impression
imprévue qu'avaient produite sur lui des charmes séduisants, une victoire à
laquelle ne l'eût pas conduit toute son adresse si maladroite.
Mais,
dans les moments les plus doux, victime d'un orgueil bizarre, il prétendit
encore jouer le rôle d'un homme accoutumé à subjuguer des femmes: il fit des
efforts d'attention incroyables pour gâter ce qu'il avait d'aimable. Au lieu
d'être attentif aux transports qu'il faisait naître, et aux remords qui en
relevaient la vivacité, l'idée du devoir ne cessa jamais d'être présente
à ses yeux. Il craignait un remords affreux et un ridicule éternel, s'il
s'écartait du modèle idéal qu'il se proposait de suivre. En un mot, ce qui
faisait de Julien un être supérieur fut précisément ce qui l'empêcha de goûter
le bonheur qui se plaçait sous ses pas. C'est une jeune fille de seize ans, qui
a des couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du
rouge.
Mortellement effrayée de l'apparition de Julien, Mme de Rênal fut
bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le désespoir de Julien
la troublaient vivement.
Même quand elle n'eut plus rien à lui refuser,
elle repoussait Julien loin d'elle, avec une indignation réelle, et ensuite se
jetait dans ses bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle
se croyait damnée sans rémission, et cherchait à se cacher la vue de l'enfer en
accablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien n'eût manqué au
bonheur de notre héros, pas même une sensibilité brûlante dans la femme qu'il
venait d'enlever, s'il eût su en jouir. Le départ de Julien ne fit point cesser
les transports qui l'agitaient malgré elle, et ses combats avec les remords qui
la déchiraient.
Mon Dieu! être heureux, être aimé, n'est-ce que ça?
Telle fut la première pensée de Julien, en rentrant dans sa chambre. Il était
dans cet état d'étonnement et de trouble inquiet où tombe l'âme qui vient
d'obtenir ce qu'elle a longtemps désiré. Elle est habituée à désirer, ne trouve
plus quoi désirer, et cependant n'a pas encore de souvenirs. Comme le soldat qui
revient de la parade, Julien fut attentivement occupé à repasser tous les
détails de sa conduite.
-- N'ai-je manqué à rien de ce que je me dois à
moi-même? Ai-je bien joué mon rôle?
Et quel rôle? celui d'un homme
accoutumé à être brillant avec les femmes.
CHAPITRE XVI
LE LENDEMAIN
He turn'd his lip to hers, and with his
hand
Call'd back the tangles of her wandering hair.
Don Juan.
C. 1. st. 170 .
Heureusement, pour la gloire de
Julien, Mme de Rênal avait été trop agitée, trop étonnée, pour apercevoir la
sottise de l'homme qui en un moment était devenu tout au monde pour elle.
Comme elle l'engageait à se retirer, voyant poindre le jour:
--
Oh! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis perdue.
Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci:
-- Regretteriez-vous la vie?
-- Ah! beaucoup dans ce moment!
mais je ne regretterais pas de vous avoir connu.
Julien trouva de sa
dignité de rentrer exprès au grand jour et avec imprudence.
L'attention
continue avec laquelle il étudiait ses moindres actions, dans la folle idée de
paraître un homme d'expérience, n'eut qu'un avantage; lorsqu'il revit Mme de
Rênal à déjeuner, sa conduite fut un chef-d'oeuvre de prudence.
Pour
elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu'aux yeux, et ne pouvait
vivre un instant sans le regarder; elle s'apercevait de son trouble, et ses
efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva qu'une seule fois les
yeux sur elle. D'abord, Mme de Rênal admira sa prudence. Bientôt, voyant que cet
unique regard ne se répétait pas, elle fut alarmée: « Est-ce qu'il ne m'aimerait
plus, se dit-elle; hélas! je suis bien vieille pour lui; j'ai dix ans de plus
que lui. »
En passant de la salle à manger au jardin, elle serra la main
de Julien. Dans la surprise que lui causa une marque d'amour si extraordinaire,
il la regarda avec passion, car elle lui avait semblé bien jolie au déjeuner;
et, tout en baissant les yeux, il avait passé son temps à se détailler ses
charmes. Ce regard consola Mme de Rênal; il ne lui ôta pas toutes ses
inquiétudes; mais ses inquiétudes lui ôtaient presque tout à fait ses remords
envers son mari.
Au déjeuner, ce mari ne s'était aperçu de rien; il n'en
était pas de même de Mme Derville: elle crut Mme de Rênal sur le point de
succomber. Pendant toute la journée, son amitié hardie et incisive ne lui
épargna pas les demi-mots destinés à lui peindre, sous de hideuses couleurs, le
danger qu'elle courait.
Mme de Rênal brûlait de se trouver seule avec
Julien; elle voulait lui demander s'il l'aimait encore. Malgré la douceur
inaltérable de son caractère, elle fut plusieurs fois sur le point de faire
entendre à son amie combien elle était importune.
Le soir, au jardin,
Mme Derville arrangea si bien les choses, qu'elle se trouva placée entre Mme de
Rênal et Julien. Mme de Rênal qui s'était fait une image délicieuse du plaisir
de serrer la main de Julien et de la porter à ses lèvres, ne put pas même lui
adresser un mot.
Ce contretemps augmenta son agitation. Elle était
dévorée d'un remords. Elle avait tant grondé Julien de l'imprudence qu'il avait
faite en venant chez elle la nuit précédente, qu'elle tremblait qu'il ne vînt
pas celle-ci. Elle quitta le jardin de bonne heure, et alla s'établir dans sa
chambre. Mais, ne tenant pas à son impatience, elle vint coller son oreille
contre la porte de Julien. Malgré l'incertitude et la passion qui la dévoraient,
elle n'osa point entrer. Cette action lui semblait la dernière des bassesses,
car elle sert de texte à un dicton de province.
Les domestiques
n'étaient pas tous couchés. La prudence l'obligea enfin à revenir chez elle.
Deux heures d'attente furent deux siècles de tourments.
Mais Julien
était trop fidèle à ce qu'il appelait le devoir, pour manquer à exécuter de
point en point ce qu'il s'était prescrit.
Comme une heure sonnait, il
s'échappa doucement de sa chambre, s'assura que le maître de la maison était
profondément endormi, et parut chez Mme de Rênal. Ce jour-là, il trouva plus de
bonheur auprès de son amie, car il songea moins constamment au rôle à jouer. Il
eut des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Ce que Mme de Rênal lui
dit de son âge contribua à lui donner quelque assurance.
-- Hélas! j'ai
dix ans de plus que vous! comment pouvez-vous m'aimer? lui répétait-elle sans
projet, et parce que cette idée l'opprimait.
Julien ne concevait pas ce
malheur, mais il vit qu'il était réel, et il oublia presque toute sa peur d'être
ridicule.
La sotte idée d'être regardé comme un amant subalterne, à
cause de sa naissance obscure, disparut aussi. A mesure que les transports de
Julien rassuraient sa timide maîtresse, elle reprenait un peu de bonheur et la
faculté de juger son amant. Heureusement, il n'eut presque pas, ce jour-là, cet
air emprunté qui avait fait du rendez-vous de la veille une victoire, mais non
pas un plaisir. Si elle se fût aperçue de son attention à jouer un rôle, cette
triste découverte lui eût à jamais enlevé tout bonheur. Elle n'y eût pu voir
autre chose qu'un triste effet de la disproportion des âges.
Quoique Mme
de Rênal n'eût jamais pensé aux théories de l'amour, la différence d'âge est,
après celle de fortune, un des grands lieux communs de la plaisanterie de
province, toutes les fois qu'il est question d'amour.
En peu de jours,
Julien, rendu à toute l'ardeur de son âge, fut éperdument amoureux.
Il
faut convenir, se disait-il, qu'elle a une bonté d'âme angélique, et l'on n'est
pas plus jolie.
Il avait perdu presque tout à fait l'idée du rôle à
jouer. Dans un moment d'abandon, il lui avoua même toutes ses inquiétudes. Cette
confidence porta à son comble la passion qu'il inspirait. Je n'ai donc point eu
de rivale heureuse, se disait Mme de Rênal avec délices! Elle osa l'interroger
sur le portrait auquel il mettait tant d'intérêt; Julien lui jura que c'était
celui d'un homme.
Quand il restait à Mme de Rênal assez de sang-froid
pour réfléchir, elle ne revenait pas de son étonnement qu'un tel bonheur
existât, et que jamais elle ne s'en fût doutée.
Ah! se disait-elle, si
j'avais connu Julien il y a dix ans, quand je pouvais encore passer pour jolie!
Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était encore de
l'ambition; c'était de la joie de posséder, lui pauvre être malheureux et si
méprisé, une femme aussi noble et aussi belle. Ses actes d'adoration, ses
transports à la vue des charmes de son amie, finirent par la rassurer un peu sur
la différence d'âge. Si elle eût possédé un peu de ce savoir-vivre dont une
femme de trente ans jouit depuis longtemps dans les pays plus civilisés, elle
eût frémi pour la durée d'un amour qui ne semblait vivre que de surprise et de
ravissement d'amour-propre.
Dans ses moments d'oubli d'ambition, Julien
admirait avec transport jusqu'aux chapeaux, jusqu'aux robes de Mme de Rênal. Il
ne pouvait se rassasier du plaisir de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire
de glace et restait des heures entières admirant la beauté et l'arrangement de
tout ce qu'il y trouvait. Son amie, appuyée sur lui, le regardait; lui,
regardait ces bijoux, ces chiffons qui, la veille d'un mariage, emplissent une
corbeille de noce.
J'aurais pu épouser un tel homme! pensait quelquefois
Mme de Rênal; quelle âme de feu! quelle vie ravissante avec lui!
Pour
Julien, jamais il ne s'était trouvé aussi près de ces terribles instruments de
l'artillerie féminine. Il est impossible, se disait-il, qu'à Paris on ait
quelque chose de plus beau! Alors il ne trouvait point d'objection à son
bonheur. Souvent la sincère admiration et les transports de sa maîtresse lui
faisaient oublier la vaine théorie qui l'avait rendu si compassé et presque si
ridicule dans les premiers moments de cette liaison. Il y eut des moments où,
malgré ses habitudes d'hypocrisie, il trouvait une douceur extrême à avouer à
cette grande dame qui l'admirait, son ignorance d'une foule de petits usages. Le
rang de sa maîtresse semblait l'élever au-dessus de lui-même. Mme de Rênal, de
son côté, trouvait la plus douce des voluptés morales à instruire ainsi, dans
une foule de petites choses, ce jeune homme rempli de génie, et qui était
regardé par tout le monde comme devant un jour aller si loin. Même le
sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s'empêcher de l'admirer; ils lui en
semblaient moins sots. Quant à Mme Derville, elle était bien loin d'avoir à
exprimer les mêmes sentiments. Désespérée de ce qu'elle croyait deviner, et
voyant que les sages avis devenaient odieux à une femme qui, à la lettre, avait
perdu la tête, elle quitta Vergy sans donner une explication qu'on se garda de
lui demander. Mme de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui sembla
que sa félicité redoublait. Par ce départ elle se trouvait presque toute la
journée tête à tête avec son amant.
Julien se livrait d'autant plus à la
douce société de son amie, que, toutes les fois qu'il était trop longtemps seul
avec lui-même, la fatale proposition de Fouqué venait encore l'agiter. Dans les
premiers jours de cette vie nouvelle, il y eut des moments où lui, qui n'avait
jamais aimé, qui n'avait jamais été aimé de personne, trouvait un si délicieux
plaisir à être sincère, qu'il était sur le point d'avouer à Mme de Rênal
l'ambition qui jusqu'alors avait été l'essence même de son existence. Il eût
voulu pouvoir la consulter sur l'étrange tentation que lui donnait la
proposition de Fouqué, mais un petit événement empêcha toute franchise.
CHAPITRE XVII
LE PREMIER ADJOINT
O, how this
spring of love resembleth
The uncertain glory of an April
day,
Which now shows all the beauty of the sun
And by and by a
cloud takes all away!
TWO GENTLEMEN OF
VERONA.
Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son
amie, au fond du verger, loin des importuns, il rêvait profondément. Des moments
si doux, pensait-il, dureront-ils toujours? Son âme était tout occupée de la
difficulté de prendre un état, il déplorait ce grand accès de malheur qui
termine l'enfance et gâte les premières années de la jeunesse peu riche. -- Ah!
s'écria-t-il, que Napoléon était bien l'homme envoyé de Dieu pour les jeunes
Français! Qui le remplacera? que feront sans lui les malheureux, même plus
riches que moi, qui ont juste les quelques écus qu'il faut pour se procurer une
bonne éducation, et qui ensuite n'ont pas assez d'argent pour acheter un homme à
vingt ans et se pousser dans une carrière! Quoi qu'on fasse, ajouta-t-il avec un
profond soupir, ce souvenir fatal nous empêchera à jamais d'être heureux!
Il vit tout à coup Mme de Rênal froncer le sourcil, elle prit un air
froid et dédaigneux; cette façon de penser lui semblait convenir à un
domestique. Elevée dans l'idée qu'elle était fort riche, il lui semblait chose
convenue que Julien l'était aussi. Elle l'aimait mille fois plus que la vie,
[variante : elle l'eût aimé même ingrat et perfide] et ne faisait aucun cas de
l'argent.
Julien était loin de deviner ces idées. Ce froncement de
sourcils le rappela sur la terre. Il eut assez de présence d'esprit pour
arranger sa phrase et faire entendre à la noble dame, assise si près de lui sur
le banc de verdure, que les mots qu'il venait de répéter, il les avait entendus
pendant son voyage chez son ami le marchand de bois. C'était le raisonnement des
impies.
-- Eh bien! ne vous mêlez plus à ces gens-là, dit Mme de Rênal,
gardant encore un peu de cet air glacial qui, tout à coup, avait succédé à
l'expression de la plus vive tendresse.
Ce froncement de sourcils, ou
plutôt le remords de son imprudence, fut le premier échec porté à l'illusion qui
entraînait Julien. Il se dit: Elle est bonne et douce, son goût pour moi est
vif, mais elle a été élevée dans le camp ennemi. Ils doivent surtout avoir peur
de cette classe d'hommes de coeur qui, après une bonne éducation, n'a pas assez
d'argent pour entrer dans une carrière. Que deviendraient-ils ces nobles, s'il
nous était donné de les combattre à armes égales! Moi, par exemple, maire de
Verrières, bien intentionné, honnête comme l'est au fond M. de Rénal! comme
j'enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs friponneries! comme la
justice triompherait dans Verrières! Ce ne sont pas leurs talents qui me
feraient obstacle. Ils tâtonnent sans cesse.
Le bonheur de Julien fut,
ce jour-là, sur le point de devenir durable. Il manqua à notre héros d'oser être
sincère. Il fallait avoir le courage de livrer bataille, mais sur-le-champ
; Mme de Rênal avait été étonnée du mot de Julien, parce que les hommes de
sa société répétaient que le retour de Robespierre était surtout possible à
cause de ces jeunes gens des basses classes, trop bien élevés. L'air froid de
Mme de Rênal dura assez longtemps, et sembla marqué à Julien. C'est que la
crainte de lui avoir dit indirectement une chose désagréable succéda chez elle à
sa répugnance pour le mauvais propos. Ce malheur se réfléchit vivement dans ses
traits, si purs et si naïfs, quand elle était heureuse et loin des ennuyeux.
Julien n'osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins amoureux, il
trouva qu'il était imprudent d'aller voir Mme de Rênal dans sa chambre. Il
valait mieux qu'elle vînt chez lui; si un domestique l'apercevait courant dans
la maison, vingt prétextes différents pouvaient expliquer cette démarche.
Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients. Julien avait reçu de
Fouqué des livres que lui, élève en théologie, n'eût jamais pu demander à un
libraire. Il n'osait les ouvrir que de nuit. Souvent il eût été bien aise de
n'être pas interrompu par une visite, dont l'attente, la veille encore de la
petite scène du verger, l'eût mis hors d'état de lire.
Il devait à Mme
de Rênal de comprendre les livres d'une façon toute nouvelle. Il avait osé lui
faire des questions sur une foule de petites choses, dont l'ignorance arrête
tout court l'intelligence d'un jeune homme né hors de la société, quelque génie
naturel qu'on veuille lui supposer.
Cette éducation de l'amour, donnée
par une femme extrêmement ignorante, fut un bonheur. Julien arriva directement à
voir la société telle qu'elle est aujourd'hui. Son esprit ne fut point offusqué
par le récit de ce qu'elle a été autrefois, il y a deux mille ans, ou seulement
il y a soixante ans, du temps de Voltaire et de Louis XV. A son inexprimable
joie, un voile tomba de devant ses yeux, il comprit enfin les choses qui se
passaient à Verrières.
Sur le premier plan parurent des intrigues très
compliquées ourdies, depuis deux ans, auprès du préfet de Besançon. Elles
étaient appuyées par des lettres venues de Paris, et écrites par ce qu'il y a de
plus illustre. Il s'agissait de faire de M. de Moirod, c'était l'homme le plus
dévot du pays, le premier, et non pas le second adjoint du maire de Verrières.
Il avait pour concurrent un fabricant fort riche, qu'il fallait
absolument refouler à la place de second adjoint.
Julien comprit enfin
les demi-mots qu'il avait surpris, quand la haute société du pays venait dîner
chez M. de Rênal. Cette société privilégiée était profondément occupée de ce
choix du premier adjoint, dont le reste de la ville et surtout les libéraux ne
soupçonnaient pas même la possibilité. Ce qui en faisait l'importance, c'est
qu'ainsi que chacun sait, le côté oriental de la grande rue de Verrières doit
reculer de plus de neuf pieds, car cette rue est devenue route royale.
Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas de reculer,
parvenait à être premier adjoint, et par la suite maire dans le cas où M. de
Rênal serait nommé député, il fermerait les yeux, et l'on pourrait faire, aux
maisons qui avancent sur la voie publique, de petites réparations
imperceptibles, au moyen desquelles elles dureraient cent ans. Malgré la haute
piété et la probité reconnue de M. de Moirod, on était sûr qu'il serait
coulant , car il avait beaucoup d'enfants. Parmi les maisons qui devaient
reculer, neuf appartenaient à tout ce qu'il y a de mieux dans Verrières.
Aux yeux de Julien, cette intrigue était bien plus importante que
l'histoire de la bataille de Fontenoy, dont il voyait le nom pour la première
fois dans un des livres que Fouqué lui avait envoyés. Il y avait des choses qui
étonnaient Julien depuis cinq ans qu'il avait commencé à aller les soirs chez le
curé. Mais la discrétion et l'humilité d'esprit étant les premières qualités
d'un élève en théologie, il lui avait toujours été impossible de faire des
questions.
Un jour, Mme de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de
son mari, l'ennemi de Julien.
-- Mais, madame, c'est aujourd'hui le
dernier vendredi du mois, répondit cet homme d'un air singulier.
--
Allez, dit Mme de Rênal
-- Eh bien! dit Julien, il va se rendre dans ce
magasin à foin, église autrefois, et récemment rendu au culte; mais pour quoi
faire? voilà un de ces mystères que je n'ai jamais pu pénétrer.
-- C'est
une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit Mme de Rênal; les
femmes n'y sont point admises: tout ce que j'en sais, c'est que tout le monde
s'y tutoie. Par exemple, ce domestique va y trouver M. Valenod, et cet homme si
fier et si sot ne sera point fâché de s'entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui
répondra sur le même ton. Si vous tenez à savoir ce qu'on y fait, je demanderai
des détails à M. de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt francs par
domestique afin qu'un jour ils ne nous égorgent pas.
Le temps volait. Le
souvenir des charmes de sa maîtresse distrayait Julien de sa noire ambition. La
nécessité de ne pas lui parler de choses tristes et raisonnables, puisqu'ils
étaient de partis contraires, ajoutait, sans qu'il s'en doutât, au bonheur qu'il
lui devait et à l'empire qu'elle acquérait sur lui.
Dans les moments où
la présence d'enfants trop intelligents les réduisait à ne parler que le langage
de la froide raison, c'était avec une docilité parfaite que Julien, la regardant
avec des yeux étincelants d'amour, écoutait ses explications du monde comme il
va. Souvent au milieu du récit de quelque friponnerie savante, à l'occasion d'un
chemin ou d'une fourniture, l'esprit de Mme de Rênal s'égarait tout à coup
jusqu'au délire; Julien avait besoin de la gronder, elle se permettait avec lui
les mêmes gestes intimes qu'avec ses enfants. C'est qu'il y avait des jours où
elle avait l'illusion de l'aimer comme son enfant. Sans cesse n'avait-elle pas à
répondre à ses questions naïves sur mille choses simples qu'un enfant bien né
n'ignore pas à quinze ans? Un instant après, elle l'admirait comme son maître.
Son génie allait jusqu'à l'effrayer; elle croyait apercevoir plus nettement
chaque jour le grand homme futur dans ce jeune abbé. Elle le voyait pape, elle
le voyait premier ministre comme Richelieu.
-- Vivrai-je assez pour te
voir dans ta gloire? disait-elle à Julien, la place est faite pour un grand
homme; la monarchie, la religion en ont besoin.
CHAPITRE XVIII
UN ROI A VERRIERES
N'êtes-vous bons qu'à jeter là comme un
cadavre de peuple, sans âme, et
dont les veines n'ont plus de sang?
Discours de l'Evêque,
à la chapelle de Saint-Clément
.
Le trois septembre à dix heures du soir, un
gendarme réveilla tout Verrières en montant la grande rue au galop; il apportait
la nouvelle que Sa Majesté le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on
était au mardi. Le préfet autorisait, c'est-à-dire demandait la formation d'une
garde d'honneur; il fallait déployer toute la pompe possible. Une estafette fut
expédiée à Vergy. M. de Rênal arriva dans la nuit, et trouva toute la ville en
émoi. Chacun avait ses prétentions; les moins affairés louaient des balcons pour
voir l'entrée du roi.
Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rênal vit
tout de suite combien il importait, dans l'intérêt des maisons sujettes à
reculer, que M. de Moirod eût ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la
place de premier adjoint. Il n'y avait rien à dire à la dévotion de M. de
Moirod, elle était au-dessus de toute comparaison, mais jamais il n'avait monté
à cheval. C'était un homme de trente-six ans, timide de toutes les façons, et
qui craignait également les chutes et le ridicule.
Le maire le fit
appeler dès les cinq heures du matin.
-- Vous voyez, monsieur, que je
réclame vos avis, comme si déjà vous occupiez le poste auquel tous les honnêtes
gens vous portent. Dans cette malheureuse ville les manufactures prospèrent, le
parti libéral devient millionnaire, il aspire au pouvoir, il saura se faire des
armes de tout. Consultons l'intérêt du roi, celui de la monarchie, et avant tout
l'intérêt de notre sainte religion. A qui pensez-vous, monsieur, que l'on puisse
confier le commandement de la garde d'honneur?
Malgré la peur horrible
que lui faisait le cheval, M. de Moirod finit par accepter cet honneur comme un
martyre. « Je saurai prendre un ton convenable », dit-il au maire. A peine
restait-il le temps de faire arranger les uniformes qui sept ans auparavant
avaient servi lors du passage d'un prince du sang.
A sept heures, Mme de
Rênal arriva de Vergy avec Julien et les enfants. Elle trouva son salon rempli
de dames libérales qui prêchaient l'union des partis, et venaient la supplier
d'engager son mari à accorder une place aux leurs dans la garde d'honneur. L'une
d'elles prétendait que si son mari n'était pas élu, de chagrin il ferait
banqueroute. Mme de Rênal renvoya bien vite tout ce monde. Elle paraissait fort
occupée.
Julien fut étonné et encore plus fâché qu'elle lui fit un
mystère de ce qui l'agitait. Je l'avais prévu, se disait-il avec amertume, son
amour s'éclipse devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce
tapage l'éblouit. Elle m'aimera de nouveau quand les idées de sa caste ne lui
troubleront plus la cervelle.
Chose étonnante, il l'en aima davantage.
Les tapissiers commençaient à remplir la maison, il épia longtemps en
vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait de sa chambre
à lui, Julien, emportant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il voulut lui
parler. Elle s'enfuit en refusant de l'écouter. Je suis bien sot d'aimer une
telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son mari.
Elle l'était
davantage; un de ses grands désirs qu'elle n'avait jamais avoué à Julien de peur
de le choquer, était de le voir quitter, ne fût-ce que pour un jour, son triste
habit noir. Avec une adresse vraiment admirable chez une femme si naturelle,
elle obtint d'abord de M. de Moirod, et ensuite de M. le sous-préfet de
Maugiron, que Julien serait nommé garde d'honneur de préférence à cinq ou six
jeunes gens, fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins étaient d'une
exemplaire piété. M. Valenod, qui comptait prêter sa calèche aux plus jolies
femmes de la ville et faire admirer ses beaux normands, consentit à donner un de
ses chevaux à Julien, l'être qu'il haïssait le plus. Mais tous les gardes
d'honneur avaient à eux ou d'emprunt quelqu'un de ces beaux habits bleu de ciel
avec deux épaulettes de colonel en argent, qui avaient brillé sept ans
auparavant. Mme de Rênal voulait un habit neuf, et il ne lui restait que quatre
jours pour envoyer à Besançon, et en faire revenir l'habit d'uniforme, les
armes, le chapeau, etc., tout ce qui fait un garde d'honneur. Ce qu'il y a de
plaisant, c'est qu'elle trouvait imprudent de faire faire l'habit de Julien à
Verrières. Elle voulait le surprendre, lui et la ville.
Le travail des
gardes d'honneur et de l'esprit public terminé, le maire eut à s'occuper d'une
grande cérémonie religieuse, le roi de *** ne voulait pas passer à Verrières
sans visiter la fameuse relique de saint Clément que l'on conserve à
Bray-le-Haut, à une petite lieue de la ville. On désirait un clergé nombreux, ce
fut l'affaire la plus difficile à arranger; M. Maslon, le nouveau curé, voulait
à tout prix éviter la présence de M. Chélan. En vain, M. de Rênal lui
représentait qu'il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les
ancêtres ont été si longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné pour
accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé Chélan. Il
demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant à Verrières, et s'il le
trouvait disgracié, il était homme à aller le chercher dans la petite maison où
il s'était retiré, accompagné de tout le cortège dont il pourrait disposer. Quel
soufflet!
-- Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait l'abbé
Maslon, s'il paraît dans mon clergé. Un janséniste, grand Dieu!
-- Quoi
que vous en puissiez dire, mon cher abbé, répliquait M. de Rênal, je n'exposerai
pas l'administration de Verrières à recevoir un affront de M. de La Mole. Vous
ne le connaissez pas, il pense bien à la cour; mais ici, en province, c'est un
mauvais plaisant satirique, moqueur, ne cherchant qu'à embarrasser les gens. Il
est capable, uniquement pour s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des
libéraux.
Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après trois
jours de pourparlers, que l'orgueil de l'abbé Maslon plia devant la peur du
maire qui se changeait en courage. Il fallut écrire une lettre mielleuse à
l'abbé Chélan, pour le prier d'assister à la cérémonie de la relique de
Bray-le-Haut, si toutefois son grand âge et ses infirmités le lui permettaient.
M. Chélan demanda et obtint une lettre d'invitation pour Julien qui devait
l'accompagner en qualité de sous-diacre.
Dès le matin du dimanche, des
milliers de paysans arrivant des montagnes voisines inondèrent les rues de
Verrières. Il faisait le plus beau soleil. Enfin, vers les trois heures, toute
cette foule fut agitée, on apercevait un grand feu sur un rocher à deux lieues
de Verrières. Ce signal annonçait que le roi venait d'entrer sur le territoire
du département. Aussitôt le son de toutes les cloches et les décharges répétées
d'un vieux canon espagnol appartenant à la ville marquèrent sa joie de ce grand
événement. La moitié de la population monta sur les toits. Toutes les femmes
étaient aux balcons. La garde d'honneur se mit en mouvement. On admirait les
brillants uniformes, chacun reconnaissait un parent, un ami. On se moquait de la
peur de M. de Moirod, dont à chaque instant la main prudente était prête à
saisir l'arçon de sa selle. Mais une remarque fit oublier toutes les autres: le
premier cavalier de la neuvième file était un fort joli garçon, très mince, que
d'abord on ne reconnut pas. Bientôt un cri d'indignation chez les uns, chez
d'autres le silence de l'étonnement annoncèrent une sensation générale. On
reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des chevaux normands de M.
Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier. Il n'y eut qu'un cri contre le
maire, surtout parmi les libéraux. Quoi, parce que ce petit ouvrier déguisé en
abbé était précepteur de ses marmots, il avait l'audace de le nommer garde
d'honneur, au préjudice de messieurs tels et tels, riches fabricants! Ces
Messieurs, disait une dame banquière, devraient bien faire une avanie à ce petit
insolent, né dans la crotte. -- Il est sournois et porte un sabre, répondait le
voisin, il serait assez traître pour leur couper la figure.
Les propos
de la société noble étaient plus dangereux. Les dames se demandaient si c'était
du maire tout seul que provenait cette haute inconvenance. En général, on
rendait justice à son mépris pour le défaut de naissance.
Pendant qu'il
était l'occasion de tant de propos, Julien était le plus heureux des hommes.
Naturellement hardi, il se tenait mieux à cheval que la plupart des jeunes gens
de cette ville de montagnes. Il voyait dans les yeux des femmes qu'il était
question de lui.
Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles
étaient neuves. Son cheval se cabrait à chaque instant, il était au comble de la
joie.
Son bonheur n'eut plus de bornes, lorsque, passant près du vieux
rempart, le bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval hors du
rang. Par un grand hasard, il ne tomba pas; de ce moment il se sentit un héros.
Il était officier d'ordonnance de Napoléon et chargeait une batterie.
Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer
d'une des croisées de l'hôtel de ville; montant ensuite en calèche, et faisant
rapidement un grand détour, elle arriva à temps pour frémir quand son cheval
l'emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au grand galop, par une autre
porte de la ville, elle parvint à rejoindre la route par où le roi devait
passer, et put suivre la garde d'honneur à vingt pas de distance, au milieu
d'une noble poussière. Dix mille paysans crièrent: Vive le roi! quand le maire
eut l'honneur de haranguer Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les
discours écoutés, le roi allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon
se remit à tirer à coups précipités. Mais un accident s'ensuivit, non pour les
canonniers qui avaient fait leurs preuves à Leipsick et à Montmirail, mais pour
le futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement dans
l'unique bourbier qui fût sur la grande route, ce qui fit esclandre, parce qu'il
fallut le tirer de là pour que la voiture du roi pût passer.
Sa Majesté
descendit à la belle église neuve qui ce jour-là était parée de tous ses rideaux
cramoisis. Le roi devait dîner, et aussitôt après remonter en voiture pour aller
vénérer la relique de saint Clément. A peine le roi fut-il à l'église, que
Julien galopa vers la maison de M. de Rênal. Là, il quitta en soupirant son bel
habit bleu de ciel, son sabre, ses épaulettes, pour reprendre le petit habit
noir râpé. Il remonta à cheval, et en quelques instants fut à Bray-le-Haut qui
occupe le sommet d'une fort belle colline. L'enthousiasme multiplie ces paysans,
pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en voici plus de dix mille
autour de cette antique abbaye. A moitié ruinée par le vandalisme
révolutionnaire, elle avait été magnifiquement rétablie depuis la Restauration,
et l'on commençait à parler de miracles. Julien rejoignit l'abbé Chélan qui le
gronda fort, et lui remit une soutane et un surplis. Il s'habilla rapidement et
suivit M. Chélan qui se rendait auprès du jeune évêque d'Agde. C'était un neveu
de M. de La Mole, récemment nommé, et qui avait été chargé de montrer la relique
au roi. Mais l'on ne put trouver cet évêque.
Le clergé s'impatientait.
Il attendait son chef dans le cloître sombre et gothique de l'ancienne abbaye.
On avait réuni vingt-quatre curés pour figurer l'ancien chapitre de
Bray-le-Haut, composé avant 1789 de vingt-quatre chanoines. Après avoir déploré
pendant trois quarts d'heure la jeunesse de l'évêque, les curés pensèrent qu'il
était convenable que M. le Doyen se retirât vers Monseigneur pour l'avertir que
le roi allait arriver, et qu'il était instant de se rendre au choeur. Le grand
âge de M. Chélan l'avait fait doyen; malgré l'humeur qu'il témoignait à Julien,
il lui fit signe de le suivre. Julien portait fort bien son surplis. Au moyen de
je ne sais quel procédé de toilette ecclésiastique, il avait rendu ses beaux
cheveux bouclés très plats; mais, par un oubli qui redoubla la colère de M.
Chélan, sous les longs plis de sa soutane on pouvait apercevoir les éperons du
garde d'honneur.
Arrivés à l'appartement de l'évêque, de grands laquais
bien chamarrés daignèrent à peine répondre au vieux curé que Monseigneur n'était
pas visible. On se moqua de lui quand il voulut expliquer qu'en sa qualité de
doyen du chapitre noble de Bray-le-Haut, il avait le privilège d'être admis en
tout temps auprès de l'évêque officiant.
L'humeur hautaine de Julien fut
choquée de l'insolence des laquais. Il se mit à parcourir les dortoirs de
l'antique abbaye, secouant toutes les portes qu'il rencontrait. Une fort petite
céda à ses efforts, et il se trouva dans une cellule au milieu des valets de
chambre de Monseigneur, en habits noirs et la chaîne au cou. A son air pressé
ces messieurs le crurent mandé par l'évêque et le laissèrent passer. Il fit
quelques pas et se trouva dans une immense salle gothique extrêmement sombre, et
toute lambrissée de chêne noir; à l'exception d'une seule, les fenêtres en ogive
avaient été murées avec des briques. La grossièreté de cette maçonnerie n'était
déguisée par rien, et faisait un triste contraste avec l'antique magnificence de
la boiserie. Les deux grands côtés de cette salle célèbre parmi les antiquaires
bourguignons, et que le duc Charles le Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en
expiation de quelque péché, étaient garnis de stalles de bois richement
sculptées. On y voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous les
mystères de l'Apocalypse.
Cette magnificence mélancolique, dégradée par
la vue des briques nues et du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il
s'arrêta en silence. A l'autre extrémité de la salle, près de l'unique fenêtre
par laquelle le jour pénétrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune
homme, en robe violette et en surplis de dentelle, mais la tête nue, était
arrêté à trois pas de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et,
sans doute, y avait été apporté de la ville. Julien trouva que le jeune homme
avait l'air irrité; de la main droite, il donnait gravement des bénédictions du
côté du miroir.
Que peut signifier ceci, pensa-t-il? est-ce une
cérémonie préparatoire qu'accomplit ce jeune prêtre? C'est peut-être le
secrétaire de l'évêque... il sera insolent comme les laquais... ma foi,
n'importe, essayons.
Il avança et parcourut assez lentement la longueur
de la salle, toujours la vue fixée vers l'unique fenêtre, et regardant ce jeune
homme qui continuait à donner des bénédictions exécutées lentement mais en
nombre infini, et sans se reposer un instant.
A mesure qu'il approchait,
il distinguait mieux son air fâché. La richesse du surplis garni de dentelle
arrêta involontairement Julien à quelques pas du magnifique miroir.
Il
est de mon devoir de parler, se dit-il enfin; mais la beauté de la salle l'avait
ému, et il était froissé d'avance des mots durs qu'on allait lui adresser.
Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et quittant
subitement l'air fâché, lui dit du ton le plus doux:
-- Eh bien!
monsieur, est-elle enfin arrangée?
Julien resta stupéfait. Comme ce
jeune homme se tournait vers lui, Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine:
c'était l'évêque d'Agde. Si jeune, pensa Julien; tout au plus six ou huit ans de
plus que moi!...
Et il eut honte de ses éperons.
-- Monseigneur,
répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen du chapitre, M. Chélan.
-- Ah! il m'est fort recommandé, dit l'évêque d'un ton poli qui redoubla
l'enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, monsieur, je vous prenais
pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l'a mal emballée à Paris; la
toile d'argent est horriblement gâtée vers le haut. Cela fera le plus vilain
effet, ajouta le jeune évêque d'un air triste, et encore on me fait attendre!
-- Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.
Les beaux yeux de Julien firent leur effet.
-- Allez, monsieur,
répondit l'évêque avec une politesse charmante; il me la faut sur-le-champ. Je
suis désolé de faire attendre messieurs du chapitre.
Quand Julien fut
arrivé au milieu de la salle, il se retourna vers l'évêque et le vit qui s'était
remis à donner des bénédictions. Qu'est-ce que cela peut être? se demanda
Julien, sans doute c'est une préparation ecclésiastique nécessaire à la
cérémonie qui va avoir lieu. Comme il arrivait dans la cellule où se tenaient
les valets de chambre, il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cédant
malgré eux au regard impérieux de Julien, lui remirent la mitre de Monseigneur.
Il se sentit fier de la porter: en traversant la salle, il marchait
lentement; il la tenait avec respect. Il trouva l'évêque assis devant la glace;
mais, de temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait encore la
bénédiction. Julien l'aida à placer sa mitre. L'évêque secoua la tête.
-- Ah! elle tiendra, dit-il à Julien d'un air content. Voulez-vous vous
éloigner un peu?
Alors l'évêque alla fort vite au milieu de la pièce,
puis se rapprochant du miroir à pas lents, il reprit l'air fâché, et donnait
gravement des bénédictions.
Julien était immobile d'étonnement; il était
tenté de comprendre, mais n'osait pas. L'évêque s'arrêta, et le regardant avec
un air qui perdait rapidement de sa gravité:
-- Que dites-vous de ma
mitre, monsieur, va-t-elle bien?
-- Fort bien, Monseigneur.
--
Elle n'est pas trop en arrière? cela aurait l'air un peu niais; mais il ne faut
pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un shako d'officier.
-- Elle me semble aller fort bien
-- Le roi de *** est accoutumé
à un clergé vénérable et sans doute fort grave. Je ne voudrais pas, à cause de
mon âge surtout, avoir l'air trop léger.
Et l'évêque se mit de nouveau à
marcher en donnant des bénédictions.
C'est clair, dit Julien, osant
enfin comprendre, il s'exerce à donner la bénédiction.
Après quelques
instants:
-- Je suis prêt, dit l'évêque. Allez, monsieur, avertir M. le
doyen et messieurs du chapitre.
Bientôt M. Chélan, suivi des deux curés
les plus âgés, entra par une fort grande porte magnifiquement sculptée, et que
Julien n'avait pas aperçue. Mais cette fois il resta à son rang, le dernier de
tous, et ne put voir l'évêque que par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui
se pressaient en foule à cette porte.
L'évêque traversait lentement la
salle; lorsqu'il fut arrivé sur le seuil, les curés se formèrent en procession.
Après un petit moment de désordre, la procession commença à marcher en entonnant
un psaume. L'évêque s'avançait le dernier entre M. Chélan et un autre curé fort
vieux. Julien se glissa tout à fait près de Monseigneur, comme attaché à l'abbé
Chélan. On suivit les longs corridors de l'abbaye de Bray-le-Haut; malgré le
soleil éclatant, ils étaient sombres et humides. On arriva enfin au portique du
cloître. Julien était stupéfait d'admiration pour une si belle cérémonie.
L'ambition réveillée par le jeune âge de l'évêque, la sensibilité et la
politesse exquise de ce prélat se disputaient son coeur. Cette politesse était
bien autre chose que celle de M. de Rênal, même dans ses bons jours. Plus on
s'élève vers le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve de ces
manières charmantes.
On entrait dans l'église par une porte latérale;
tout à coup un bruit épouvantable fit retentir ses voûtes antiques; Julien crut
qu'elles s'écroulaient. C'était encore la petite pièce de canon; traînée par
huit chevaux au galop, elle venait d'arriver; et à peine arrivée, mise en
batterie par les canonniers de Leipsick, elle tirait cinq coups par minute,
comme si les Prussiens eussent été devant elle.
Mais ce bruit admirable
ne fit plus d'effet sur Julien, il ne songeait plus à Napoléon et à la gloire
militaire. Si jeune, pensait-il, être évêque d'Agde! mais où est Agde? et
combien cela rapporte-t-il? deux ou trois cent mille francs peut-être.
Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique; M. Chélan
prit l'un des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta. L'évêque se
plaça dessous. Réellement il était parvenu à se donner l'air vieux; l'admiration
de notre héros n'eut plus de bornes. Que ne fait-on pas avec de l'adresse!
pensa-t-il.
Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très près.
L'évêque le harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance de trouble
fort poli pour Sa Majesté.
Nous ne répéterons point la description des
cérémonies de Bray-le-Haut; pendant quinze jours elles ont rempli les colonnes
de tous les journaux du département. Julien apprit, par le discours de l'évêque,
que le roi descendait de Charles le Téméraire.
Plus tard il entra dans
les fonctions de Julien de vérifier les comptes de ce qu'avait coûté cette
cérémonie. M. de La Mole, qui avait fait avoir un évêché à son neveu, avait
voulu lui faire la galanterie de se charger de tous les frais. La seule
cérémonie de Bray-le-Haut coûta trois mille huit cents francs.
Après le
discours de l'évêque et la réponse du roi, Sa Majesté se plaça sous le dais,
ensuite elle s'agenouilla fort dévotement sur un coussin près de l'autel. Le
choeur était environné de stalles, et les stalles élevées de deux marches sur le
pavé. C'était sur la dernière de ces marches que Julien était assis aux pieds de
M. Chélan, à peu près comme un caudataire près de son cardinal, à la chapelle
Sixtine, à Rome. Il y eut un Te Deum , des flots d'encens, des décharges
infinies de mousqueterie et d'artillerie; les paysans étaient ivres de bonheur
et de piété. Une telle journée défait l'ouvrage de cent numéros des journaux
jacobins.
Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec
abandon. Il remarqua, pour la première fois, un petit homme au regard spirituel
et qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon bleu de
ciel par-dessus cet habit fort simple. Il était plus près du roi que beaucoup
d'autres seigneurs, dont les habits étaient tellement brodés d'or, que, suivant
l'expression de Julien, on ne voyait pas le drap. Il apprit quelques moments
après que c'était M. de La Mole. Il lui trouva l'air hautain et même insolent.
Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli évêque, pensa-t-il. Ah!
l'état ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour vénérer la
relique, et je ne vois point de relique. Où sera saint Clément?
Un petit
clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique était dans le haut de
l'édifice dans une chapelle ardente .
Qu'est-ce qu'une chapelle
ardente? se dit Julien.
Mais il ne voulut pas demander l'explication de
ce mot. Son attention redoubla.
En cas de visite d'un prince souverain,
l'étiquette veut que les chanoines n'accompagnent pas l'évêque. Mais en se
mettant en marche pour la chapelle ardente, monseigneur d'Agde appela l'abbé
Chélan; Julien osa le suivre.
Après avoir monté un long escalier, on
parvint à une porte extrêmement petite, mais dont le chambranle gothique était
doré avec magnificence. Cet ouvrage avait l'air fait de la veille.
Devant la porte étaient réunies à genoux vingt-quatre jeunes filles,
appartenant aux familles les plus distinguées de Verrières. Avant d'ouvrir la
porte, l'évêque se mit à genoux au milieu de ces jeunes filles toutes jolies.
Pendant qu'il priait à haute voix, elles semblaient ne pouvoir assez admirer ses
belles dentelles, sa bonne grâce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle
fit perdre à notre héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût
battu pour l'Inquisition, et de bonne foi. La porte s'ouvrit tout à coup. La
petite chapelle parut comme embrasée de lumière. On apercevait sur l'autel plus
de mille cierges divisés en huit rangs séparés entre eux par des bouquets de
fleurs. L'odeur suave de l'encens le plus pur sortait en tourbillon de la porte
du sanctuaire. La chapelle dorée à neuf était fort petite, mais très élevée.
Julien remarqua qu'il y avait sur l'autel des cierges qui avaient plus de quinze
pieds de haut. Les jeunes filles ne purent retenir un cri d'admiration. On
n'avait admis dans le petit vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes
filles, les deux curés et Julien.
Bientôt le roi arriva, suivi du seul
M. de La Mole et de son grand chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en
dehors, à genoux, et présentant les armes.
Sa Majesté se précipita
plutôt qu'elle ne se jeta sur le prie-Dieu. Ce fut alors seulement que Julien,
collé contre la porte dorée, aperçut, par-dessous le bras nu d'une jeune fille,
la charmante statue de saint Clément. Il était caché sous l'autel, en costume de
jeune soldat romain. Il avait au cou une large blessure d'où le sang semblait
couler. L'artiste s'était surpassé; ses yeux mourants, mais pleins de grâce,
étaient à demi fermés. Une moustache naissante ornait cette bouche charmante,
qui à demi fermée avait encore l'air de prier. A cette vue, la jeune fille
voisine de Julien pleura à chaudes larmes, une de ses larmes tomba sur la main
de Julien.
Après un instant de prières dans le plus profond silence,
troublé seulement par le son lointain des cloches de tous les villages à dix
lieues à la ronde, l'évêque d'Agde demanda au roi la permission de parler. Il
finit un petit discours fort touchant par des paroles simples, mais dont l'effet
n'en était que mieux assuré.
-- N'oubliez jamais, jeunes chrétiennes,
que vous avez vu l'un des plus grands rois de la terre à genoux devant les
serviteurs de ce Dieu tout-puissant et terrible. Ces serviteurs faibles,
persécutés, assassinés sur la terre, comme vous le voyez par la blessure encore
sanglante de saint Clément, ils triomphent au ciel. N'est-ce pas, jeunes
chrétiennes, vous vous souviendrez à jamais de ce jour? vous détesterez l'impie.
A jamais vous serez fidèles à ce Dieu si grand, si terrible, mais si bon.
A ces mots, l'évêque se leva avec autorité.
-- Vous me le
promettez? dit-il, en avançant le bras d'un air inspiré.
-- Nous le
promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.
-- Je reçois
votre promesse au nom du Dieu terrible! ajouta l'évêque, d'une voix tonnante.
Et la cérémonie fut terminée.
Le roi lui-même pleurait. Ce ne
fut que longtemps après que Julien eut assez de sang-froid pour demander où
étaient les os du saint envoyés de Rome à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. On
lui apprit qu'ils étaient cachés dans la charmante figure de cire.
Sa
Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient accompagnée dans la
chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient brodés ces mots: HAINE A
L'IMPIE, ADORATION PERPETUELLE.
M. de La Mole fit distribuer aux paysans
dix mille bouteilles de vin. Le soir, à Verrières, les libéraux trouvèrent une
raison pour illuminer cent fois mieux que les royalistes. Avant de partir, le
roi fit une visite à M. de Moirod.
CHAPITRE XIX
PENSER
FAIT SOUFFRIR
Le grotesque des événements de tous les jours vous
cache le vrai malheur des passions.
BARNAVE.
En replaçant les meubles ordinaires
dans la chambre qu'avait occupée M. de La Mole, Julien trouva une feuille de
papier très fort, pliée en quatre. Il lut au bas de la première page:
A.
S. E. M. le marquis de La Mole, pair de France, chevalier des ordres du roi,
etc., etc.
C'était une pétition en grosse écriture de cuisinière.
« Monsieur le marquis,
« J'ai eu toute ma vie des principes
religieux. J'étais dans Lyon, exposé aux bombes, lors du siège, en 93,
d'exécrable mémoire. Je communie; je vais tous les dimanches à la messe en
l'église paroissiale. Je n'ai jamais manqué au devoir pascal, même en 93,
d'exécrable mémoire. Ma cuisinière, avant la Révolution j'avais des gens, ma
cuisinière fait maigre le vendredi. Je jouis dans Verrières d'une considération
générale, et j'ose dire méritée. Je marche sous le dais dans les processions à
côté de M. le curé et de M. le maire. Je porte, dans les grandes occasions, un
gros cierge acheté à mes frais. De tout quoi les certificats sont à Paris au
ministère des finances. Je demande à Monsieur le marquis le bureau de loterie de
Verrières, qui ne peut manquer d'être bientôt vacant d'une manière ou d'autre,
le titulaire étant fort malade, et d'ailleurs votant mal aux élections, etc.
« DE CHOLIN. »
En marge de cette pétition était une apostille
signée De Moirod , et qui commençait par cette ligne: « J'ai eu l'honneur
de parler yert du bon sujet qui fait cette demande », etc.
Ainsi,
même cet imbécile de Cholin me montre le chemin qu'il faut suivre, se dit
Julien.
Huit jours après le passage du roi de *** à Verrières, ce qui
surnageait des innombrables mensonges, sottes interprétations, discussions
ridicules, etc., etc., dont avaient été l'objet, successivement, le roi,
l'évêque d'Agde, le marquis de La Mole, les dix mille bouteilles de vin, le
pauvre tombé de Moirod qui, dans l'espoir d'une croix, ne sortit de chez lui
qu'un mois après sa chute, ce fut l'indécence extrême d'avoir bombardé
dans la garde d'honneur Julien Sorel, fils d'un charpentier. Il fallait
entendre, à ce sujet, les riches fabricants de toiles peintes, qui, soir et
matin, s'enrouaient au café à prêcher l'égalité. Cette femme hautaine, Mme de
Rênal, était l'auteur de cette abomination. La raison? les beaux yeux et les
joues si fraîches du petit abbé Sorel la disaient de reste.
Peu après le
retour à Vergy, Stanislas-Xavier, le plus jeune des enfants, prit la fièvre;
tout à coup Mme de Rênal tomba dans des remords affreux. Pour la première fois
elle se reprocha son amour d'une façon suivie; elle sembla comprendre, comme par
miracle, dans quelle faute énorme elle s'était laissé entraîner. Quoique d'un
caractère profondément religieux, jusqu'à ce moment elle n'avait pas songé à la
grandeur de son crime aux yeux de Dieu.
Jadis, au couvent du
Sacré-Coeur, elle avait aimé Dieu avec passion; elle le craignit de même en
cette circonstance. Les combats qui déchiraient son âme étaient d'autant plus
affreux qu'il n'y avait rien de raisonnable dans sa peur. Julien éprouva que le
moindre raisonnement l'irritait, loin de la calmer; elle y voyait le langage de
l'enfer. Cependant, comme Julien aimait beaucoup lui-même le petit Stanislas, il
était mieux venu à lui parler de sa maladie: elle prit bientôt un caractère
grave. Alors le remords continu ôta à Mme de Rênal jusqu'à la faculté de dormir;
elle ne sortait point d'un silence farouche: si elle eût ouvert la bouche, c'eût
été pour avouer son crime à Dieu et aux hommes.
-- Je vous en conjure,
lui disait Julien, dès qu'ils se trouvaient seuls, ne parlez à personne; que je
sois le seul confident de vos peines. Si vous m'aimez encore, ne parlez pas: vos
paroles ne peuvent ôter la fièvre à notre Stanislas.
Mais ses
consolations ne produisaient aucun effet; il ne savait pas que Mme de Rênal
s'était mis dans la tête que, pour apaiser la colère du Dieu jaloux, il fallait
haïr Julien ou voir mourir son fils. C'était parce qu'elle sentait qu'elle ne
pouvait haïr son amant qu'elle était si malheureuse.
-- Fuyez-moi,
dit-elle un jour à Julien; au nom de Dieu, quittez cette maison: c'est votre
présence ici qui tue mon fils.
Dieu me punit, ajouta-t-elle à voix
basse, il est juste; j'adore son équité; mon crime est affreux, et je vivais
sans remords! C'était le premier signe de l'abandon de Dieu: je dois être punie
doublement.
Julien fut profondément touché. Il ne pouvait voir là ni
hypocrisie, ni exagération. Elle croit tuer son fils en m'aimant, et cependant
la malheureuse m'aime plus que son fils. Voilà, je n'en puis douter, le remords
qui la tue; voilà de la grandeur dans les sentiments. Mais comment ai-je pu
inspirer un tel amour, moi, si pauvre, si mal élevé, si ignorant, quelquefois si
grossier dans mes façons?
Une nuit, l'enfant fut au plus mal. Vers les
deux heures du matin, M. de Rênal vint le voir. L'enfant, dévoré par la fièvre,
était fort rouge et ne put reconnaître son père. Tout à coup Mme de Rênal se
jeta aux pieds de son mari: Julien vit qu'elle allait tout dire et se perdre à
jamais.
Par bonheur, ce mouvement singulier importuna M. de Rênal.
-- Adieu! adieu! dit-il en s'en allant.
-- Non, écoute-moi,
s'écria sa femme à genoux devant lui, et cherchant à le retenir. Apprends toute
la vérité. C'est moi qui tue mon fils. Je lui ai donné la vie et je la lui
reprends. Le ciel me punit, aux yeux de Dieu, je suis coupable de meurtre. Il
faut que je me perde et m'humilie moi-même; peut-être ce sacrifice apaisera le
Seigneur.
Si M. de Rênal eût été un homme d'imagination, il savait tout.
-- Idées romanesques, s'écria-t-il en éloignant sa femme qui cherchait à
embrasser ses genoux. Idées romanesques que tout cela! Julien, faites appeler le
médecin à la pointe du jour.
Et il retourna se coucher. Mme de Rênal
tomba à genoux, à demi évanouie, en repoussant avec un mouvement convulsif
Julien qui voulait la secourir.
Julien resta étonné.
Voilà donc
l'adultère! se dit-il... Serait-il possible que ces prêtres si fourbes...
eussent raison? Eux qui commettent tant de péchés auraient le privilège de
connaître la vraie théorie du péché? Quelle bizarrerie!...
Depuis vingt
minutes que M. de Rênal s'était retiré, Julien voyait la femme qu'il aimait, la
tête appuyée sur le petit lit de l'enfant, immobile et presque sans
connaissance. Voilà une femme d'un génie supérieur réduite au comble du malheur,
parce qu'elle m'a connu, se dit-il.
Les heures avancent rapidement. Que
puis-je pour elle? Il faut se décider. Il ne s'agit plus de moi ici. Que
m'importent les hommes et leurs plates simagrées? Que puis-je pour elle?... la
quitter? Mais je la laisse seule en proie à la plus affreuse douleur. Cet
automate de mari lui nuit plus qu'il ne lui sert. Il lui dira quelque mot dur, à
force d'être grossier; elle peut devenir folle, se jeter par la fenêtre.
Si je la laisse, si je cesse de veiller sur elle, elle lui avouera tout.
Et que sait-on, peut-être, malgré l'héritage qu'elle doit lui apporter, il fera
un esclandre. Elle peut tout dire, grand Dieu! à ce c... d'abbé Maslon, qui
prend prétexte de la maladie d'un enfant de six ans pour ne plus bouger de cette
maison, et non sans dessein. Dans sa douleur et sa crainte de Dieu, elle oublie
tout ce qu'elle sait de l'homme; elle ne voit que le prêtre.
-- Va-t'en,
lui dit tout à coup Mme de Rênal, en ouvrant les yeux.
-- Je donnerais
mille fois ma vie pour savoir ce qui peut t'être le plus utile, répondit Julien:
jamais je ne t'ai tant aimée, mon cher ange, ou plutôt, de cet instant
seulement, je commence à t'adorer comme tu mérites de l'être. Que deviendrai-je
loin de toi, et avec la conscience que tu es malheureuse par moi! Mais qu'il ne
soit pas question de mes souffrances. Je partirai, oui, mon amour. Mais, si je
te quitte, si je cesse de veiller sur toi, de me trouver sans cesse entre toi et
ton mari, tu lui dis tout, tu te perds. Songe que c'est avec ignominie qu'il te
chassera de sa maison; tout Verrières, tout Besançon parleront de ce scandale.
On te donnera tous les torts; jamais tu ne te relèveras de cette honte...
-- C'est ce que je demande, s'écria-t-elle, en se levant debout. Je
souffrirai, tant mieux.
-- Mais, par ce scandale abominable, tu feras
aussi son malheur à lui!
-- Mais je m'humilie moi-même, je me jette dans
la fange; et, par là peut-être, je sauve mon fils. Cette humiliation, aux yeux
de tous, c'est peut-être une pénitence publique? Autant que ma faiblesse peut en
juger, n'est-ce pas le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu?...
Peut-être daignera-t-il prendre mon humiliation et me laisser mon fils!
Indique-moi un autre sacrifice plus pénible, et j'y cours.
-- Laisse-moi
me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux-tu que je me retire à la Trappe?
L'austérité de cette vie peut apaiser ton Dieu... Ah! ciel! que ne puis-je
prendre pour moi la maladie de Stanislas...
-- Ah! tu l'aimes, toi, dit
Mme de Rênal, en se relevant et se jetant dans ses bras.
Au même
instant, elle le repoussa avec horreur.
-- Je te crois! je te crois!
continua-t-elle, après s'être remise à genoux; ô mon unique ami! ô pourquoi
n'es-tu pas le père de Stanislas? Alors ce ne serait pas un horrible péché de
t'aimer mieux que ton fils.
-- Veux-tu me permettre de rester, et que
désormais je ne t'aime que comme un frère? C'est la seule expiation raisonnable,
elle peut apaiser la colère du Très-Haut.
-- Et moi, s'écria-t-elle en
se levant et prenant la tête de Julien entre ses deux mains, et la tenant devant
ses yeux à distance, et moi, t'aimerai-je comme un frère? Est-il en mon pouvoir
de t'aimer comme un frère?
Julien fondait en larmes.
-- Je
t'obéirai, dit-il, en tombant à ses pieds, je t'obéirai quoi que tu m'ordonnes;
c'est tout ce qui me reste à faire. Mon esprit est frappé d'aveuglement; je ne
vois aucun parti à prendre. Si je te quitte, tu dis tout à ton mari, tu te perds
et lui avec. Jamais, après ce ridicule, il ne sera nommé député. Si je reste, tu
me crois la cause de la mort de ton fils, et tu meurs de douleur. Veux-tu
essayer de l'effet de mon départ? Si tu veux, je vais me punir de notre faute en
te quittant pour huit jours. J'irai les passer dans la retraite où tu voudras. A
l'abbaye de Bray-le-Haut, par exemple: mais jure-moi pendant mon absence de ne
rien avouer à ton mari. Songe que je ne pourrai plus revenir si tu parles.
Elle promit, il partit, mais fut rappelé au bout de deux jours.
-- Il m'est impossible sans toi de tenir mon serment. Je parlerai à mon
mari, si tu n'es pas là constamment pour m'ordonner par tes regards de me taire.
Chaque heure de cette vie abominable me semble durer une journée.
Enfin
le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu à peu Stanislas ne fut plus en
danger. Mais la glace était brisée, sa raison avait connu l'étendue de son
péché; elle ne put plus reprendre l'équilibre. Les remords restèrent, et ils
furent ce qu'ils devaient être dans un coeur si sincère. Sa vie fut le ciel et
l'enfer: l'enfer quand elle ne voyait pas Julien, le ciel quand elle était à ses
pieds. Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle, même dans les
moments où elle osait se livrer à tout son amour: je suis damnée,
irrémissiblement damnée. Tu es jeune, tu as cédé à mes séductions, le ciel peut
te pardonner; mais moi je suis damnée. Je le connais à un signe certain. J'ai
peur: qui n'aurait pas peur devant la vue de l'enfer? Mais au fond, je ne me
repens point. Je commettrais de nouveau ma faute si elle était à commettre. Que
le ciel seulement ne me punisse pas dès ce monde et dans mes enfants, et j'aurai
plus que je ne mérite. Mais toi, du moins, mon Julien, s'écriait-elle dans
d'autres moments, es-tu heureux? Trouves-tu que je t'aime assez?
La
méfiance et l'orgueil souffrant de Julien, qui avait surtout besoin d'un amour à
sacrifices, ne tinrent pas devant la vue d'un sacrifice si grand, si indubitable
et fait à chaque instant. Il adorait Mme de Rênal. Elle a beau être noble, et
moi le fils d'un ouvrier, elle m'aime... Je ne suis pas auprès d'elle un valet
de chambre chargé des fonctions d'amant. Cette crainte éloignée, Julien tomba
dans toutes les folies de l'amour, dans ses incertitudes mortelles.
--
Au moins, s'écriait-elle en voyant ses doutes sur son amour, que je te rende
bien heureux pendant le peu de jours que nous avons à passer ensemble!
Hâtons-nous; demain peut-être je ne serai plus à toi. Si le ciel me frappe dans
mes enfants, c'est en vain que je chercherai à ne vivre que pour t'aimer, à ne
pas voir que c'est mon crime qui les tue. Je ne pourrai survivre à ce coup.
Quand je le voudrais, je ne pourrais; je deviendrais folle.
« Ah! si je
pouvais prendre sur moi ton péché, comme tu m'offrais si généreusement de
prendre la fièvre ardente de Stanislas! »
Cette grande crise morale
changea la nature du sentiment qui unissait Julien à sa maîtresse. Son amour ne
fut plus seulement de l'admiration pour la beauté, l'orgueil de la posséder.
Leur bonheur était désormais d'une nature bien supérieure, la flamme qui
les dévorait fut plus intense. Ils avaient des transports pleins de folie. Leur
bonheur eût paru plus grand aux yeux du monde. Mais ils ne retrouvèrent plus la
sérénité délicieuse, la félicité sans nuages, le bonheur facile des premières
époques de leurs amours, quand la seule crainte de Mme de Rênal était de n'être
pas assez aimée de Julien. Leur bonheur avait quelquefois la physionomie du
crime.
Dans les moments les plus heureux et en apparence les plus
tranquilles: -- Ah! grand Dieu! je vois l'enfer, s'écriait tout à coup Mme de
Rênal, en serrant la main de Julien d'un mouvement convulsif. Quels supplices
horribles! je les ai bien mérités. Elle le serrait, s'attachant à lui comme le
lierre à la muraille.
Julien essayait en vain de calmer cette âme
agitée. Elle lui prenait la main, qu'elle couvrait de baisers. Puis, retombée
dans une rêverie sombre: L'enfer, disait-elle, l'enfer serait une grâce pour
moi; j'aurais encore sur la terre quelques jours à passer avec lui, mais l'enfer
dès ce monde, la mort de mes enfants... Cependant, à ce prix peut-être mon crime
me serait pardonné... Ah! grand Dieu! ne m'accordez point ma grâce à ce prix.
Ces pauvres enfants ne vous ont point offensé; moi, moi, je suis la seule
coupable : j'aime un homme qui n'est point mon mari.
Julien voyait
ensuite Mme de Rênal arriver à des moments tranquilles en apparence. Elle
cherchait à prendre sur elle, elle voulait ne pas empoisonner la vie de ce
qu'elle aimait.
Au milieu de ces alternatives d'amour, de remords et de
plaisir, les journées passaient pour eux avec la rapidité de l'éclair. Julien
perdit l'habitude de réfléchir.
Mlle Elisa alla suivre un petit procès
qu'elle avait à Verrières. Elle trouva M. Valenod fort piqué contre Julien. Elle
haïssait le précepteur, et lui en parlait souvent.
-- Vous me perdriez,
monsieur, si je disais la vérité!... disait-elle un jour à M. Valenod. Les
maîtres sont tous d'accord entre eux pour les choses importantes... On ne
pardonne jamais certains aveux aux pauvres domestiques...
Après ces
phrases d'usage, que l'impatiente curiosité de M. Valenod trouva l'art
d'abréger, il apprit les choses les plus mortifiantes pour son amour-propre.
Cette femme, la plus distinguée du pays, que pendant six ans il avait
environnée de tant de soins, et malheureusement au vu et au su de tout le monde;
cette femme si fière, dont les dédains l'avaient tant de fois fait rougir, elle
venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé en précepteur. Et afin que
rien ne manquât au dépit de M. le directeur du dépôt, Mme de Rênal adorait cet
amant.
-- Et, ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne
s'est point donné de peine pour faire cette conquête, il n'est point sorti pour
madame de sa froideur habituelle.
Elisa n'avait eu des certitudes qu'à
la campagne, mais elle croyait que cette intrigue datait de bien plus loin.
-- C'est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le
temps il a refusé de m'épouser. Et moi, imbécile, qui allais consulter Mme de
Rênal, qui la priais de parler au précepteur.
Dès le même soir, M. de
Rênal reçut de la ville, avec son journal, une longue lettre anonyme qui lui
apprenait dans le plus grand détail ce qui se passait chez lui. Julien le vit
pâlir en lisant cette lettre écrite sur du papier bleuâtre, et jeter sur lui des
regards méchants. De toute la soirée, le maire ne se remit point de son trouble,
ce fut en vain que Julien lui fit la cour en lui demandant des explications sur
la généalogie des meilleures familles de la Bourgogne.
CHAPITRE XX
LES LETTRES ANONYMES
Do not give dalliance
Too much
the rein: the strongest oaths are straw
To the fire i' the blood.
TEMPEST.
Comme on quittait le salon sur le
minuit, Julien eut le temps de dire à son amie:
-- Ne nous voyons pas ce
soir, votre mari a des soupçons; je jurerais que cette grande lettre qu'il
lisait en soupirant est une lettre anonyme.
Par bonheur, Julien se
fermait à clef dans sa chambre. Mme de Rênal eut la folle idée que cet
avertissement n'était qu'un prétexte pour ne pas la voir. Elle perdit la tête
absolument, et à l'heure ordinaire vint à sa porte. Julien qui entendit du bruit
dans le corridor souffla sa lampe à l'instant. On faisait des efforts pour
ouvrir sa porte; était-ce Mme de Rênal, était-ce un mari jaloux?
Le
lendemain de fort bonne heure, la cuisinière, qui protégeait Julien, lui apporta
un livre sur la couverture duquel il lut ces mots écrits en italien :
Guardate alla pagina 130 .
Julien frémit de l'imprudence, chercha
la page cent trente et y trouva attachée avec une épingle la lettre suivante
écrite à la hâte, baignée de larmes et sans la moindre orthographe.
Ordinairement Mme de Rênal la mettait fort bien, il fut touché de ce détail et
oublia un peu l'imprudence effroyable.
« Tu n'as pas voulu me recevoir
cette nuit? Il est des moments où je crois n'avoir jamais lu jusqu'au fond de
ton âme. Tes regards m'effrayent. J'ai peur de toi. Grand Dieu! ne m'aurais-tu
jamais aimée? En ce cas, que mon mari découvre nos amours, et qu'il m'enferme
dans une éternelle prison, à la campagne, loin de mes enfants. Peut-être Dieu le
veut ainsi. Je mourrai bientôt. Mais tu seras un monstre.
« Ne
m'aimes-tu pas? es-tu las de mes folies, de mes remords, impie? Veux-tu me
perdre? je t'en donne un moyen facile. Va, montre cette lettre dans tout
Verrières, ou plutôt montre-la au seul M. Valenod. Dis-lui que je t'aime, mais
non, ne prononce pas un tel blasphème, dis-lui que je t'adore, que la vie n'a
commencé pour moi que le jour où je t'ai vu; que dans les moments les plus fous
de ma jeunesse, je n'avais jamais même rêvé le bonheur que je te dois; que je
t'ai sacrifié ma vie, que je te sacrifie mon âme. Tu sais que je te sacrifie
bien plus.
« Mais se connaît-il en sacrifices, cet homme? Dis-lui,
dis-lui pour l'irriter que je brave tous les méchants, et qu'il n'est plus au
monde qu'un malheur pour moi, celui de voir changer le seul homme qui me
retienne à la vie. Quel bonheur pour moi de la perdre, de l'offrir en sacrifice,
et de ne plus craindre pour mes enfants!
« N'en doute pas, cher ami,
s'il y a une lettre anonyme, elle vient de cet être odieux qui, pendant six ans,
m'a poursuivie de sa grosse voix, du récit de ses sauts à cheval, de sa fatuité,
et de l'énumération éternelle de tous ses avantages.
« Y a-t-il une
lettre anonyme? méchant, voilà ce que je voulais discuter avec toi; mais non, tu
as bien fait. Te serrant dans mes bras, peut-être pour la dernière fois, jamais
je n'aurais pu discuter froidement, comme je fais étant seule. De ce moment,
notre bonheur ne sera plus aussi facile. Sera-ce une contrariété pour vous? Oui,
les jours où vous n'aurez pas reçu de M. Fouqué quelque livre amusant. Le
sacrifice est fait, demain, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de lettre anonyme,
moi aussi je dirai à mon mari que j'ai reçu une lettre anonyme, et qu'il faut à
l'instant te faire un pont d'or, trouver quelque prétexte honnête, et sans délai
te renvoyer à tes parents.
« Hélas! cher ami, nous allons être séparés
quinze jours, un mois peut-être! Va, je te rends justice, tu souffriras autant
que moi. Mais enfin voilà le seul moyen de parer l'effet de cette lettre
anonyme; ce n'est pas la première que mon mari ait reçue, et sur mon compte
encore. Hélas! combien j'en riais!
« Tout le but de ma conduite, c'est
de faire penser à mon mari que la lettre vient de M. Valenod; je ne doute pas
qu'il n'en soit l'auteur. Si tu quittes la maison, ne manque pas d'aller
t'établir à Verrières. Je ferai en sorte que mon mari ait l'idée d'y passer
quinze jours, pour prouver aux sots qu'il n'y a pas de froid entre lui et moi.
Une fois à Verrières, lie-toi d'amitié avec tout le monde, même avec les
libéraux. Je sais que toutes ces dames te rechercheront.
« Ne va pas te
fâcher avec M. Valenod, ni lui couper les oreilles, comme tu disais un jour;
fais-lui au contraire toutes tes bonnes grâces. L'essentiel est que l'on croie à
Verrières que tu vas entrer chez leValenod, ou chez tout autre, pour l'éducation
des enfants.
« Voilà ce que mon mari ne souffrira jamais. Dût-il s'y
résoudre, eh bien! au moins tu habiteras Verrières, et je te verrai quelquefois.
Mes enfants qui t'aiment tant iront te voir. Grand Dieu! je sens que j'aime
mieux mes enfants, parce qu'ils t'aiment. Quel remords! comment tout ceci
finira-t-il?... Je m'égare... Enfin, tu comprends ta conduite; sois doux, poli,
point méprisant avec ces grossiers personnages, je te le demande à genoux: ils
vont être les arbitres de notre sort. Ne doute pas un instant que mon mari ne se
conforme à ton égard à ce que lui prescrira l'opinion publique .
« C'est toi qui vas me fournir la lettre anonyme; arme-toi de patience
et d'une paire de ciseaux. Coupe dans un livre les mots que tu vas voir;
colle-les ensuite, avec de la colle à bouche, sur la feuille de papier bleuâtre
que je t'envoie; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi à une perquisition
chez toi; brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si tu ne trouves pas les
mots tout faits, aie la patience de les former lettre à lettre. Pour épargner ta
peine, j'ai fait la lettre anonyme trop courte. Hélas! si tu ne m'aimes plus,
comme je le crains, que la mienne doit te sembler longue!
LETTRE ANONYME
« MADAME,
« Toutes vos petites menées sont connues; mais les
personnes qui ont intérêt à les réprimer sont averties. Par un reste d'amitié
pour vous, je vous engage à vous détacher totalement du petit paysan. Si vous
êtes assez sage pour cela, votre mari croira que l'avis qu'il a reçu le trompe,
et on lui laissera son erreur. Songez que j'ai votre secret; tremblez,
malheureuse; il faut à cette heure marcher droit devant moi. »
«
Dès que tu auras fini de coller les mots qui composent cette lettre (y as-tu
reconnu les façons de parler du directeur?) sors dans la maison, je te
rencontrerai.
« J'irai dans le village et reviendrai avec un visage
troublé; je le serai en effet beaucoup. Grand Dieu! qu'est-ce que je hasarde, et
tout cela parce que tu as cru deviner une lettre anonyme. Enfin, avec un
visage renversé, je donnerai à mon mari cette lettre qu'un inconnu m'aura
remise. Toi, va te promener sur le chemin des grands bois avec les enfants, et
ne reviens qu'à l'heure du dîner.
« Du haut des rochers tu peux voir la
tour du Colombier. Si nos affaires vont bien, j'y placerai un mouchoir blanc;
dans le cas contraire, il n'y aura rien.
« Ton coeur, ingrat, ne te
fera-t-il pas trouver le moyen de me dire que tu m'aimes avant de partir pour
cette promenade? Quoi qu'il puisse arriver, sois sûr d'une chose: je ne
survivrais pas d'un jour à notre séparation définitive. Ah! mauvaise mère! Ce
sont deux mots vains que je viens d'écrire là, cher Julien. Je ne les sens pas;
je ne puis songer qu'à toi en ce moment, je ne les ai écrits que pour ne pas
être blâmée de toi. Maintenant que je me vois au moment de te perdre, à quoi bon
dissimuler? Oui! que mon âme te semble atroce, mais que je ne mente pas devant
l'homme que j'adore! Je n'ai déjà que trop trompé en ma vie. Va, je te pardonne
si tu ne m'aimes plus. Je n'ai pas le temps de relire ma lettre. C'est peu de
chose à mes yeux que de payer de la vie les jours heureux que je viens de passer
dans tes bras. Tu sais qu'ils me coûteront davantage. »
CHAPITRE
XXI
DIALOGUE AVEC UN MAITRE
Alas, our frailty is the cause,
not we:
For such as we are made of, such we be.
TWELFTH
NIGHT.
Ce fut avec un plaisir d'enfant que, pendant une
heure, Julien assembla des mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra
ses élèves et leur mère; elle prit la lettre avec une simplicité et un courage
dont le calme l'effraya.
-- La colle à bouche est-elle assez séchée? lui
dit-elle.
Est-ce là cette femme que le remords rendait si folle?
pensa-t-il. Quels sont ses projets en ce moment? Il était trop fier pour le lui
demander; mais, jamais peut-être, elle ne lui avait plu davantage.
-- Si
ceci tourne mal, ajouta-t-elle avec le même sang-froid, on m'ôtera tout.
Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de la montagne; ce sera peut-être unjour
ma seule ressource.
Elle lui remit un étui à verre, en maroquin rouge,
rempli d'or et de quelques diamants.
-- Partez maintenant, lui dit-elle.
Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Julien restait
immobile. Elle le quitta d'un pas rapide et sans le regarder.
Depuis
l'instant qu'il avait ouvert la lettre anonyme, l'existence de M. de Rênal avait
été affreuse. Il n'avait pas été aussi agité depuis un duel qu'il avait failli
avoir en 1816, et, pour lui rendre justice, alors la perspective de recevoir une
balle l'avait rendu moins malheureux. Il examinait la lettre dans tous les sens:
N'est-ce pas là une écriture de femme? se disait-il. En ce cas, quelle femme l'a
écrite? Il passait en revue toutes celles qu'il connaissait à Verrières, sans
pouvoir fixer ses soupçons. Un homme aurait-il dicté cette lettre? quel est cet
homme? Ici pareille incertitude; il était jalousé et sans doute haï de la
plupart de ceux qu'il connaissait. Il faut consulter ma femme, se dit-il par
habitude, en se levant du fauteuil où il était abîmé.
A peine levé: --
Grand Dieu! dit-il, en se frappant la tête, c'est d'elle surtout qu'il faut que
je me méfie; elle est mon ennemie en ce moment. Et, de colère, les larmes lui
vinrent aux yeux.
Par une juste compensation de la sécheresse de coeur
qui fait toute la sagesse pratique de la province, les deux hommes que, dans ce
moment, M. de Rênal redoutait le plus, étaient ses deux amis les plus intimes.
Après ceux-là, j'ai dix amis peut-être, et il les passa en revue,
estimant à mesure le degré de consolation qu'il pourrait tirer de chacun. A
tous! à tous! s'écria-t-il avec rage, mon affreuse aventure fera le plus extrême
plaisir. Par bonheur, il se croyait fort envié, non sans raison. Outre sa
superbe maison de la ville, que le roi de *** venait d'honorer à jamais en y
couchant, il avait fort bien arrangé son château de Vergy. La façade était
peinte en blanc, et les fenêtres garnies de beaux volets verts. Il fut un
instant consolé par l'idée de cette magnificence. Le fait est que ce château
était aperçu de trois ou quatre lieues de distance, au grand détriment de toutes
les maisons de campagne ou soi-disant châteaux du voisinage, auxquels on avait
laissé l'humble couleur grise donnée par le temps.
M. de Rênal pouvait
compter sur les larmes et la pitié d'un de ses amis, le marguillier de la
paroisse; mais c'était un imbécile qui pleurait de tout. Cet homme était
cependant sa seule ressource.
Quel malheur est comparable au mien!
s'écria-t-il avec rage; quel isolement!
Est-il possible se disait cet
homme vraiment à plaindre, est-il possible que, dans mon infortune, je n'aie pas
un ami à qui demander conseil? car ma raison s'égare, je le sens! Ah! Falcoz!
Ah! Ducros! s'écria-t-il avec amertume. C'étaient les noms de deux amis
d'enfance qu'il avait éloignés par ses hauteurs en 1814. Ils n'étaient pas
nobles, et il avait voulu changer le ton d'égalité sur lequel ils vivaient
depuis l'enfance.
L'un d'eux, Falcoz, homme d'esprit et de coeur,
marchand de papier à Verrières, avait acheté une imprimerie dans le chef-lieu du
département et entrepris un journal. La congrégation avait résolu de le ruiner:
son journal avait été condamné, son brevet d'imprimeur lui avait été retiré.
Dans ces tristes circonstances, il essaya d'écrire à M. de Rênal pour la
première fois depuis dix ans. Le maire de Verrières crut devoir répondre en
vieux Romain: « Si le ministre du roi me faisait l'honneur de me consulter, je
lui dirais: Ruinez sans pitié tous les imprimeurs de province, et mettez
l'imprimerie en monopole comme le tabac. » Cette lettre à un ami intime, que
tout Verrières admira dans le temps, M. de Rênal s'en rappelait les termes avec
horreur. Qui m'eût dit qu'avec mon rang, ma fortune, mes croix, je le
regretterais un jour? Ce fut dans ces transports de colère, tantôt contre
lui-même, tantôt contre tout ce qui l'entourait, qu'il passa une nuit affreuse;
mais, par bonheur, il n'eut pas l'idée d'épier sa femme.
Je suis
accoutumé à Louise, se disait-il, elle sait toutes mes affaires; je serais libre
de me marier demain que je ne trouverais pas à la remplacer. Alors, il se
complaisait dans l'idée que sa femme était innocente; cette façon de voir ne le
mettait pas dans la nécessité de montrer du caractère et l'arrangeait bien
mieux; combien de femmes calomniées n'a-t-on pas vues!
Mais quoi!
s'écriait-il tout à coup en marchant d'un pas convulsif, souffrirai-je comme si
j'étais un homme de rien, un va-nu-pieds, qu'elle se moque de moi avec son
amant? Faudra-t-il que tout Verrières fasse des gorges chaudes sur ma
débonnaireté? Que n'a-t-on pas dit de Charmier (c'était un mari notoirement
trompé du pays)? Quand on le nomme, le sourire n'est-il pas sur toutes les
lèvres? Il est bon avocat, qui est-ce qui parle jamais de son talent pour la
parole? Ah! Charmier! dit-on, le Charmier de Bernard, on le désigne ainsi par le
nom de l'homme qui fait son opprobre.
Grâce au ciel, disait M. de Rênal
dans d'autres moments, je n'ai point de fille, et la façon dont je vais punir la
mère ne nuira point à l'établissement de mes enfants; je puis surprendre ce
petit paysan avec ma femme, et les tuer tous les deux; dans ce cas, le tragique
de l'aventure en ôtera peut-être le ridicule. Cette idée lui sourit; il la
suivit dans tous ses détails. Le Code pénal est pour moi, et, quoi qu'il arrive,
notre congrégation et mes amis du jury me sauveront. Il examina son couteau de
chasse, qui était fort tranchant; mais l'idée du sang lui fit peur.
Je
puis rouer de coups ce précepteur insolent et le chasser; mais quel éclat dans
Verrières et même dans tout le département! Après la condamnation du journal de
Falcoz, quand son rédacteur en chef sortit de prison, je contribuai à lui faire
perdre sa place de six cents francs. On dit que cet écrivailleur ose se
remontrer dans Besançon, il peut me tympaniser avec adresse, et de façon à ce
qu'il soit impossible de l'amener devant les tribunaux. L'amener devant les
tribunaux!... L'insolent insinuera de mille façons qu'il a dit vrai. Un homme
bien né, qui tient son rang comme moi, est haï de tous les plébéiens. Je me
verrai dans ces affreux journaux de Paris; ô mon Dieu! quel abîme! voir
l'antique nom de Rênal plongé dans la fange du ridicule... Si je voyage jamais,
il faudra changer de nom; quoi! quitter ce nom qui fait ma gloire et ma force.
Quel comble de misère!
Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse
avec ignominie, elle a sa tante à Besançon, qui lui donnera de la main à la main
toute sa fortune. Ma femme ira vivre à Paris avec Julien; on le saura à
Verrières, et je serai encore pris pour dupe. Cet homme malheureux s'aperçut
alors, à la pâleur de sa lampe, que le jour commençait à paraître. Il alla
chercher un peu d'air frais au jardin. En ce moment, il était presque résolu à
ne point faire d'éclat, par cette idée surtout qu'un éclat comblerait de joie
ses bons amis de Verrières.
La promenade au jardin le calma un peu. Non,
s'écria-t-il, je ne me priverai point de ma femme, elle m'est trop utile. Il se
figura avec horreur ce que serait sa maison sans sa femme; il n'avait pour toute
parente que la marquise de R..., vieille, imbécile et méchante.
Une idée
d'un grand sens lui apparut, mais l'exécution demandait une force de caractère
bien supérieure au peu que le pauvre homme en avait. Si je garde ma femme, se
dit-il, je me connais, un jour, dans un moment où elle m'impatientera, je lui
reprocherai sa faute. Elle est fière, nous nous brouillerons, et tout cela
arrivera avant qu'elle n'ait hérité de sa tante. Alors, comme on se moquera de
moi! Ma femme aime ses enfants, tout finira par leur revenir. Mais moi, je serai
la fable de Verrières. Quoi, diront-ils, il n'a pas su même se venger de sa
femme! Ne vaudrait-il pas mieux m'en tenir aux soupçons et ne rien vérifier?
Alors je me lie les mains, je ne puis par la suite lui rien reprocher.
Un instant après, M. de Rênal, repris par la vanité blessée, se
rappelait laborieusement tous les moyens cités au billard du Casino ou
Cercle Noble de Verrières, quand quelque beau parleur interrompt la poule
pour s'égayer aux dépens d'un mari trompé. Combien, en cet instant, ces
plaisanteries lui paraissaient cruelles!
Dieu! que ma femme n'est-elle
morte! alors je serais inattaquable au ridicule. Que ne suis-je veuf! j'irais
passer six mois à Paris dans les meilleures sociétés. Après ce moment de bonheur
donné par l'idée du veuvage, son imagination en revint aux moyens de s'assurer
de la vérité. Répandrait-il à minuit, après que tout le monde serait couché, une
légère couche de son devant la porte de la chambre de Julien? Le lendemain
matin, au jour, il verrait l'impression des pas.
Mais ce moyen ne vaut
rien, s'écria-t-il tout à coup avec rage, cette coquine d'Elisa s'en
apercevrait, et l'on saurait bientôt dans la maison que je suis jaloux.
Dans un autre conte fait au Casino , un mari s'était assuré de sa
mésaventure en attachant avec un peu de cire un cheveu qui fermait comme un
scellé la porte de sa femme et celle du galant.
Après tant d'heures
d'incertitudes, ce moyen d'éclaircir son sort lui semblait décidément le
meilleur, et il songeait à s'en servir, lorsque au détour d'une allée, il
rencontra cette femme qu'il eût voulu voir morte.
Elle revenait du
village. Elle était allée entendre la messe dans l'église de Vergy. Une
tradition fort incertaine aux yeux du froid philosophe, mais à laquelle elle
ajoutait foi, prétend que la petite église dont on se sert aujourd'hui était la
chapelle du château du sire de Vergy. Cette idée obséda Mme de Rênal tout le
temps qu'elle comptait passer à prier dans cette église. Elle se figurait sans
cesse son mari tuant Julien à la chasse, comme par accident, et ensuite le soir
lui faisant manger son coeur.
Mon sort, se dit-elle, dépend de ce qu'il
va penser en m'écoutant. Après ce quart d'heure fatal, peut-être ne trouverai-je
plus l'occasion de lui parler. Ce n'est pas un être sage et dirigé par la
raison. Je pourrais alors, à l'aide de ma faible raison, prévoir ce qu'il fera
ou dira. Lui décidera notre sort commun, il en a le pouvoir. Mais ce sort est
dans mon habileté, dans l'art de diriger les idées de ce fantasque, que sa
colère rend aveugle, et empêche de voir la moitié des choses. Grand Dieu! il me
faut du talent, du sang-froid, où les prendre?
Elle retrouva le calme
comme par enchantement en entrant au jardin et voyant de loin son mari. Ses
cheveux et ses habits en désordre annonçaient qu'il n'avait pas dormi.
Elle lui remit une lettre décachetée mais repliée. Lui, sans l'ouvrir,
regardait sa femme avec des yeux fous.
-- Voici une abomination, lui
dit-elle, qu'un homme de mauvaise mine, qui prétend vous connaître et vous
devoir de la reconnaissance, m'a remise comme je passais derrière le jardin du
notaire. J'exige une chose de vous, c'est que vous renvoyiez à ses parents, et
sans délai, ce M. Julien. Mme de Rênal se hâta de dire ce mot, peut-être un peu
avant le moment, pour se débarrasser de l'affreuse perspective d'avoir à le
dire.
Elle fut saisie de joie en voyant celle qu'elle causait à son
mari. A la fixité du regard qu'il attachait sur elle, elle comprit que Julien
avait deviné juste. Au lieu de s'affliger de ce malheur fort réel, quel génie,
pensa-t-elle, quel tact parfait! et dans un jeune homme encore sans aucune
expérience! A quoi n'arrivera-t-il pas par la suite? Hélas! alors ses succès
feront qu'il m'oubliera.
Ce petit acte d'admiration pour l'homme qu'elle
adorait la remit tout à fait de son trouble.
Elle s'applaudit de sa
démarche. Je n'ai pas été indigne de Julien, se dit-elle, avec une douce et
intime volupté.
Sans dire un mot, de peur de s'engager, M. de Rênal
examinait la seconde lettre anonyme composée, si le lecteur s'en souvient, de
mots imprimés collés sur un papier tirant sur le bleu. On se moque de moi de
toutes les façons, se disait M. de Rênal accablé de fatigue.
Encore de
nouvelles insultes à examiner, et toujours à cause de ma femme! Il fut sur le
point de l'accabler des injures les plus grossières, la perspective de
l'héritage de Besançon l'arrêta à grande peine. Dévoré du besoin de s'en prendre
à quelque chose, il chiffonna le papier de cette seconde lettre anonyme, et
semit à se promener à grands pas, il avait besoin de s'éloigner de sa femme.
Quelques instants après, il revint auprès d'elle, et plus tranquille.
--
Il s'agit de prendre un parti et de renvoyer Julien, lui dit-elle aussitôt; ce
n'est après tout que le fils d'un ouvrier. Vous le dédommagerez par quelques
écus, et d'ailleurs il est savant et trouvera facilement à se placer, par
exemple chez M. Valenod ou chez le sous-préfet de Maugiron qui ont des enfants.
Ainsi vous ne lui ferez point de tort...
-- Vous parlez là comme une
sotte que vous êtes, s'écria M. de Rênal d'une voix terrible. Quel bon sens
peut-on espérer d'une femme? Jamais vous ne prêtez attention à ce qui est
raisonnable; comment sauriez-vous quelque chose? votre nonchalance, votre
paresse ne vous donnent d'activité que pour la chasse aux papillons, êtres
faibles et que nous sommes malheureux d'avoir dans nos familles!...
Mme
de Rênal le laissait dire, et il dit longtemps; il passait sa colère ,
c'est le mot du pays.
-- Monsieur, lui répondit-elle enfin, je parle
comme une femme outragée dans son honneur, c'est-à-dire dans ce qu'elle a de
plus précieux.
Mme de Rênal eut un sang-froid inaltérable pendant toute
cette pénible conversation, de laquelle dépendait la possibilité de vivre encore
sous le même toit avec Julien. Elle cherchait les idées qu'elle croyait les plus
propres à guider la colère aveugle de son mari. Elle avait été insensible à
toutes les réflexions injurieuses qu'il lui avait adressées, elle ne les
écoutait pas, elle songeait alors à Julien. Sera-t-il content de moi?
--
Ce petit paysan que nous avons comblé de prévenances et même de cadeaux, peut
être innocent, dit-elle enfin, mais il n'en est pas moins l'occasion du premier
affront que je reçois... Monsieur! quand j'ai lu ce papier abominable, je me
suis promis que lui ou moi sortirions de votre maison.
-- Voulez-vous
faire un esclandre pour me déshonorer et vous aussi? Vous faites bouillir du
lait à bien des gens dans Verrières.
-- Il est vrai, on envie
généralement l'état de prospérité où la sagesse de votre administration a su
placer vous, votre famille et la ville... Eh bien! je vais engager Julien à vous
demander un congé pour aller passer un mois chez ce marchand de bois de la
montagne, digne ami de ce petit ouvrier.
-- Gardez-vous d'agir, reprit
M. de Rênal avec assez de tranquillité. Ce que j'exige avant tout, c'est que
vous ne lui parliez pas. Vous y mettriez de la colère, et me brouilleriez avec
lui, vous savez combien ce petit Monsieur est sur l'oeil.
-- Ce jeune
homme n'a point de tact, reprit Mme de Rênal, il peut être savant, vous vous y
connaissez, mais ce n'est au fond qu'un véritable paysan. Pour moi, je n'en ai
jamais eu bonne idée depuis qu'il a refusé d'épouser Elisa, c'était une fortune
assurée; et cela sous prétexte que quelquefois, en secret, elle fait des visites
à M. Valenod.
-- Ah! dit M. de Rênal, élevant le sourcil d'une façon
démesurée, quoi, Julien vous a dit cela?
-- Non, pas précisément; il m'a
toujours parlé de la vocation qui l'appelle au saint ministère; mais croyez-moi,
la première vocation pour ces petites gens, c'est d'avoir du pain. Il me faisait
assez entendre qu'il n'ignorait pas ces visites secrètes.
-- Et moi,
moi, je les ignorais! s'écria M. de Rênal reprenant toute sa fureur, et pesant
sur les mots. Il se passe chez moi des choses que j'ignore... Comment! il y a eu
quelque chose entre Elisa et Valenod?
-- Hé! c'est de l'histoire
ancienne, mon cher ami, dit Mme de Rênal en riant, et peut-être il ne s'est
point passé de mal. C'était dans le temps que votre bon ami Valenod n'aurait pas
été fâché que l'on pensât dans Verrières qu'il s'établissait entre lui et moi un
petit amour tout platonique.
-- J'ai eu cette idée une fois, s'écria M.
de Rênal se frappant la tête avec fureur et marchant de découvertes en
découvertes, et vous ne m'en avez rien dit?
-- Fallait-il brouiller deux
amis pour une petite bouffée de vanité de notre cher directeur? Où est la femme
de la société à laquelle il n'a pas adressé quelques lettres extrêmement
spirituelles et même un peu galantes?
-- Il vous aurait écrit?
-- Il écrit beaucoup.
-- Montrez-moi ces lettres à l'instant, je
l'ordonne; et M. de Rênal se grandit de six pieds.
-- Je m'en garderai
bien, lui répondit-on avec une douceur qui allait presque jusqu'à la
nonchalance, je vous les montrerai un jour, quand vous serez plus sage.
-- A l'instant même, morbleu! s'écria M. de Rênal, ivre de colère, et
cependant plus heureux qu'il ne l'avait été depuis douze heures.
-- Me
jurez-vous, dit Mme de Rênal fort gravement, de n'avoir jamais de querelle avec
le directeur du dépôt au sujet de ces lettres?
-- Querelle ou non, je
puis lui ôter les enfants trouvés; mais, continua-t-il avec fureur, je veux ces
lettres à l'instant; où sont-elles?
-- Dans un tiroir de mon secrétaire;
mais certes, je ne vous en donnerai pas la clef.
-- Je saurai le briser,
s'écria-t-il en courant vers la chambre de sa femme.
Il brisa, en effet,
avec un pal de fer un précieux secrétaire d'acajou ronceux venu de Paris, qu'il
frottait souvent avec le pan de son habit, quand il croyait y apercevoir quelque
tache.
Mme de Rênal avait monté en courant les cent vingt marches du
colombier; elle attachait le coin d'un mouchoir blanc à l'un des barreaux de fer
de la petite fenêtre. Elle était la plus heureuse des femmes. Les larmes aux
yeux, elle regardait vers les grands bois de la montagne. Sans doute, se
disait-elle, de dessous un de ces hêtres touffus, Julien épie ce signal heureux.
Longtemps elle prêta l'oreille, ensuite elle maudit le bruit monotone des
cigales et le chant des oiseaux. Sans ce bruit importun, un cri de joie, parti
des grandes roches, aurait pu arriver jusqu'ici. Son oeil avide dévorait cette
pente immense de verdure sombre et unie comme un pré, que forme le sommet des
arbres. Comment n'a-t-il pas l'esprit, se dit-elle tout attendrie, d'inventer
quelque signal pour me dire que son bonheur est égal au mien? Elle ne descendit
du colombier que quand elle eut peur que son mari ne vînt l'y chercher.
Elle le trouva furieux. Il parcourait les phrases anodines de M.
Valenod, peu accoutumées à être lues avec tant d'émotion.
Saisissant un
moment où les exclamations de son mari lui laissaient la possibilité de se faire
entendre:
-- J'en reviens toujours à mon idée, dit Mme de Rênal, il
convient que Julien fasse un voyage. Quelque talent qu'il ait pour le latin, ce
n'est après tout qu'un paysan souvent grossier et manquant de tact; chaque jour,
croyant être poli, il m'adresse des compliments exagérés et de mauvais goût,
qu'il apprend par coeur dans quelque roman...
-- Il n'en lit jamais,
s'écria M. de Rênal; je m'en suis assuré. Croyez-vous que je sois un maître de
maison aveugle et qui ignore ce qui se passe chez lui?
-- Eh bien! s'il
ne lit nulle part ces compliments ridicules, il les invente, et c'est encore
tant pis pour lui. Il aura parlé de moi sur ce ton dans Verrières;... et, sans
aller si loin, dit Mme de Rênal, avec l'air de faire une découverte, il aura
parlé ainsi devant Elisa, c'est à peu près comme s'il eût parlé devant M.
Valenod.
-- Ah! s'écria M. de Rênal en ébranlant la table et
l'appartement par un des plus grands coups de poing qui aient jamais été donnés,
la lettre anonyme imprimée et les lettres du Valenod sont écrites sur le même
papier.
Enfin!... pensa Mme de Rênal; elle se montra atterrée de cette
découverte, et sans avoir le courage d'ajouter un seul mot alla s'asseoir au
loin sur le divan, au fond du salon.
La bataille était désormais gagnée;
elle eut beaucoup à faire pour empêcher M. de Rênal d'aller parler à l'auteur
supposé de la lettre anonyme.
-- Comment ne sentez-vous pas que faire
une scène, sans preuves suffisantes, à M. Valenod est la plus insigne des
maladresses? Vous êtes envié, monsieur, à qui la faute? à vos talents: votre
sage administration, vos bâtisses pleines de goût, la dot que je vous ai
apportée, et surtout l'héritage considérable que nous pouvons espérer de ma
bonne tante, héritage dont on s'exagère infiniment l'importance, ont fait de
vous le premier personnage de Verrières.
-- Vous oubliez la naissance,
dit M. de Rênal, en souriant un peu.
-- Vous êtes l'un des gentilshommes
les plus distingués de la province, reprit avec empressement Mme de Rênal, si le
roi était libre et pouvait rendre justice à la naissance, vous figureriez sans
doute à la Chambre des pairs, etc. Et c'est dans cette position magnifique que
vous voulez donner à l'envie un fait à commenter?
Parler à M. Valenod de
sa lettre anonyme, c'est proclamer dans tout Verrières, que dis-je, dans
Besançon, dans toute la province, que ce petit bourgeois, admis imprudemment
peut-être à l'intimité d'un Rênal , a trouvé le moyen de l'offenser.
Quand ces lettres que vous venez de surprendre prouveraient que j'ai répondu à
l'amour de M. Valenod, vous devriez me tuer, je l'aurais mérité cent fois, mais
non pas lui témoigner de la colère. Songez que tous vos voisins n'attendent
qu'un prétexte pour se venger de votre supériorité; songez qu'en 1816 vous avez
contribué à certaines arrestations. Cet homme réfugié sur son toit...
--
Je songe que vous n'avez ni égards, ni amitié pour moi, s'écria M. de Rênal,
avec toute l'amertume que réveillait un tel souvenir, et je n'ai pas été
pair!...
-- Je pense, mon ami, reprit en souriant Mme de Rênal, que je
serai plus riche que vous, que je suis votre compagne depuis douze ans, et qu'à
tous ces titres je dois avoir voix au chapitre, et surtout dans l'affaire
d'aujourd'hui. Si vous me préférez un M. Julien, ajouta-t-elle avec un dépit mal
déguisé, je suis prête à aller passer un hiver chez ma tante.
Ce mot fut
dit avec bonheur . Il y avait une fermeté qui cherche à s'environner de
politesse; il décida M. de Rênal. Mais, suivant l'habitude de la province, il
parla encore pendant longtemps, revint sur tous les arguments; sa femme le
laissait dire, il y avait encore de la colère dans son accent. Enfin, deux
heures de bavardage inutile épuisèrent les forces d'un homme qui avait subi un
accès de colère de toute une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu'il allait
suivre envers M. Valenod, Julien et même Elisa.
Une ou deux fois, durant
cette grande scène, Mme de Rênal fut sur le point d'éprouver quelque sympathie
pour le malheur fort réel de cet homme qui, pendant douze ans avait été son ami.
Mais les vraies passions sont égoïstes. D'ailleurs elle attendait à chaque
instant l'aveu de la lettre anonyme qu'il avait reçue la veille, et cet aveu ne
vint point. Il manquait à la sûreté de Mme de Rênal de connaître les idées qu'on
avait pu suggérer à l'homme duquel son sort dépendait. Car, en province, les
maris sont maîtres de l'opinion. Un mari qui se plaint se couvre de ridicule,
chose tous les jours moins dangereuse en France; mais sa femme, s'il ne lui
donne pas d'argent, tombe à l'état d'ouvrière à quinze sols par journée, et
encore les bonnes âmes se font-elles un scrupule de l'employer.
Une
odalisque du sérail peut à toute force aimer le sultan; il est tout-puissant,
elle n'a aucun espoir de lui dérober son autorité par une suite de petites
finesses. La vengeance du maître est terrible, sanglante, mais militaire,
généreuse: un coup de poignard finit tout. C'est à coups de mépris public qu'un
mari tue sa femme au XIXe siècle; c'est en lui fermant tous les salons.
Le sentiment du danger fut vivement réveillé chez Mme de Rênal, à son
retour chez elle; elle fut choquée du désordre où elle trouva sa chambre. Les
serrures de tous ses jolis petits coffres avaient été brisées; plusieurs
feuilles de parquet étaient soulevées. Il eût été sans pitié pour moi! se
dit-elle. Gâter ainsi ce parquet en bois de couleur, qu'il aime tant; quand un
de ses enfants y entre avec des souliers humides, il devient rouge de colère. Le
voilà gâté à jamais! La vue de cette violence éloigna rapidement les derniers
reproches qu'elle se faisait pour sa trop rapide victoire.
Un peu avant
la cloche du dîner, Julien rentra avec les enfants. Au dessert, quand les
domestiques se furent retirés, Mme de Rênal lui dit fort sèchement:
--
Vous m'avez témoigné le désir d'aller passer une quinzaine de jours à Verrières,
M. de Rênal veut bien vous accorder un congé. Vous pouvez partir quand bon vous
semblera. Mais, pour que les enfants ne perdent pas leur temps, chaque jour on
vous enverra leurs thèmes, que vous corrigerez.
-- Certainement, ajouta
M. de Rênal d'un ton fort aigre, je ne vous accorderai pas plus d'une semaine.
Julien trouva sur sa physionomie l'inquiétude d'un homme profondément
tourmenté.
-- Il ne s'est pas encore arrêté à un parti, dit-il à son
amie, pendant un instant de solitude qu'ils eurent au salon.
Mme de
Rênal lui conta rapidement tout ce qu'elle avait fait depuis le matin.
-- A cette nuit les détails, ajouta-t-elle en riant.
Perversité
de femme! pensa Julien. Quel plaisir, quel instinct les porte à nous tromper.
-- Je vous trouve à la fois éclairée et aveuglée par votre amour, lui
dit-il avec quelque froideur; votre conduite d'aujourd'hui est admirable; mais y
a-t-il de la prudence à essayer de nous voir ce soir? Cette maison est pavée
d'ennemis; songez à la haine passionnée qu'Elisa a pour moi.
-- Cette
haine ressemble beaucoup à de l'indifférence passionnée que vous auriez pour
moi.
-- Même indifférent, je dois vous sauver d'un péril où je vous ai
plongée. Si le hasard veut que M. de Rênal parle à Elisa, d'un mot elle peut
tout lui apprendre. Pourquoi ne se cacherait-il pas près de ma chambre, bien
armé...
-- Quoi! pas même du courage! dit Mme de Rênal, avec toute la
hauteur d'une fille noble.
-- Je ne m'abaisserai jamais à parler de mon
courage, dit froidement Julien, c'est une bassesse. Que le monde juge sur les
faits. Mais, ajouta-t-il en lui prenant la main, vous ne concevez pas combien je
vous suis attaché, et quelle est ma joie de pouvoir prendre congé de vous avant
cette cruelle absence.
CHAPITRE XXII
FAÇONS D'AGIR EN
1830
La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée.
R. P. MALAGRIDA.
A peine arrivé à Verrières,
Julien se reprocha son injustice envers Mme de Rênal. Je l'aurais méprisée comme
une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal!
Elle s'en tire comme un diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon
ennemi. Il y a dans mon fait petitesse bourgeoise; ma vanité est choquée, parce
que M. de Rênal est un homme! illustre et vaste corporation à laquelle j'ai
l'honneur d'appartenir; je ne suis qu'un sot.
M. Chélan avait refusé les
logements que les libéraux les plus considérés du pays lui avaient offerts à
l'envi, lorsque sa destitution le chassa du presbytère. Les deux chambres qu'il
avait louées étaient encombrées par ses livres. Julien, voulant montrer à
Verrières ce que c'était qu'un prêtre, alla prendre chez son père une douzaine
de planches de sapin, qu'il porta lui-même sur le dos tout le long de la grande
rue. Il emprunta des outils à un ancien camarade, et eut bientôt bâti une sorte
de bibliothèque dans laquelle il rangea les livres de M. Chélan.
-- Je
te croyais corrompu par la vanité du monde, lui disait le vieillard pleurant de
joie; voilà qui rachète bien l'enfantillage de ce brillant uniforme de garde
d'honneur qui t'a fait tant d'ennemis.
M. de Rênal avait ordonné à
Julien de loger chez lui. Personne ne soupçonna ce qui s'était passé. Le
troisième jour après son arrivée, Julien vit monter jusque dans sa chambre un
non moindre personnage que M. le sous-préfet de Maugiron. Ce ne fut qu'après
deux grandes heures de bavardage insipide et de grandes jérémiades sur la
méchanceté des hommes, sur le peu de probité des gens chargés de
l'administration des deniers publics, sur les dangers de cette pauvre France,
etc., etc., que Julien vit poindre enfin le sujet de la visite. On était déjà
sur le palier de l'escalier, et le pauvre précepteur à demi disgracié
reconduisait avec le respect convenable le futur préfet de quelque heureux
département, quand il plut à celui-ci de s'occuper de la fortune de Julien, de
louer sa modération en affaires d'intérêt, etc., etc. Enfin M. de Maugiron le
serrant dans ses bras de l'air le plus paterne, lui proposa de quitter M. de
Rênal et d'entrer chez un fonctionnaire qui avait des enfants à éduquer ,
et qui, comme le roi Philippe, remercierait le ciel, non pas tant de les avoir
donnés que de les avoir fait naître dans le voisinage de M. Julien. Leur
précepteur jouirait de huit cents francs d'appointements payables non pas de
mois en mois, ce qui n'est pas noble, dit M. de Maugiron, mais par quartier, et
toujours d'avance.
C'était le tour de Julien, qui, depuis une heure et
demie, attendait la parole avec ennui. Sa réponse fut parfaite, et surtout
longue comme un mandement; elle laissait tout entendre, et cependant ne disait
rien nettement. On y eût trouvé à la fois du respect pour M. de Rênal, de la
vénération pour le public de Verrières et de la reconnaissance pour l'illustre
sous-préfet. Ce sous-préfet, étonné de trouver plus jésuite que lui, essaya
vainement d'obtenir quelque chose de précis. Julien, enchanté, saisit l'occasion
de s'exercer, et recommença sa réponse en d'autres termes. Jamais ministre
éloquent, qui veut user la fin d'une séance où la Chambre a l'air de vouloir se
réveiller, n'a moins dit en plus de paroles. A peine M. de Maugiron sorti,
Julien se mit à rire comme un fou. Pour profiter de sa verve jésuitique, il
écrivit une lettre de neuf pages à M. de Rênal, dans laquelle il lui rendait
compte de tout ce qu'on lui avait dit, et lui demandait humblement conseil. Ce
coquin ne m'a pourtant pas dit le nom de la personne qui fait l'offre! Ce sera
M. Valenod qui voit dans mon exil à Verrières l'effet de sa lettre anonyme.
Sa dépêche expédiée, Julien, content comme un chasseur qui, à six heures
du matin, par un beau jour d'automne, débouche dans une plaine abondante en
gibier, sortit pour aller demander conseil à M. Chélan. Mais avant d'arriver
chez le bon curé, le ciel qui voulait lui ménager des jouissances jeta sous ses
pas M. Valenod, auquel il ne cacha point que son coeur était déchiré; un pauvre
garçon comme lui se devait tout entier à la vocation que le ciel avait placée
dans son coeur, mais la vocation n'était pas tout dans ce bas monde. Pour
travailler dignement à la vigne du Seigneur, et n'être pas tout à fait indigne
de tant de savants collaborateurs, il fallait l'instruction; il fallait passer
au séminaire de Besançon deux années bien dispendieuses; il devenait donc
indispensable de faire des économies, ce qui était bien plus facile sur un
traitement de huit cents francs payés par quartier, qu'avec six cents francs
qu'on mangeait de mois en mois. D'un autre côté, le ciel, en le plaçant auprès
des jeunes de Rênal, et surtout en lui inspirant pour eux un attachement
spécial, ne semblait-il pas lui indiquer qu'il n'était pas à propos d'abandonner
cette éducation pour une autre?...
Julien atteignit un tel degré de
perfection dans ce genre d'éloquence, qui a remplacé la rapidité d'action de
l'Empire, qu'il finit par s'ennuyer lui-même par le son de ses paroles.
En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande livrée, qui le
cherchait dans toute la ville, avec un billet d'invitation à dîner pour le même
jour.
Jamais Julien n'était allé chez cet homme; quelques jours
seulement auparavant, il ne songeait qu'aux moyens de lui donner une volée de
coups de bâton sans se faire une affaire en police correctionnelle. Quoique le
dîner ne fût indiqué que pour une heure, Julien trouva plus respectueux de se
présenter dès midi et demi dans le cabinet de travail de M. le directeur du
dépôt. Il le trouva étalant son importance au milieu d'une foule de cartons. Ses
gros favoris noirs, son énorme quantité de cheveux, son bonnet grec placé de
travers sur le haut de la tête, sa pipe immense, ses pantoufles brodées, les
grosses chaînes d'or croisées en tous sens sur sa poitrine, et tout cet appareil
d'un financier de province, qui se croit homme à bonnes fortunes, n'imposaient
point à Julien; il n'en pensait que plus aux coups de bâton qu'il lui devait.
Il demanda l'honneur d'être présenté à Mme Valenod; elle était à sa
toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation, il eut l'avantage d'assister
à celle de M. le directeur du dépôt. On passa ensuite chez Mme Valenod, qui lui
présenta ses enfants les larmes aux yeux. Cette dame, l'une des plus
considérables de Verrières, avait une grosse figure d'homme, à laquelle elle
avait mis du rouge pour cette grande cérémonie. Elle y déploya tout le pathos
maternel.
Julien pensait à Mme de Rênal. Sa méfiance ne le laissait
guère susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont appelés par les
contrastes, mais alors il en était saisi jusqu'à l'attendrissement. Cette
disposition fut augmentée par l'aspect de la maison du directeur du dépôt. On la
lui fit visiter. Tout y était magnifique et neuf, et on lui disait le prix de
chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque chose d'ignoble et qui sentait
l'argent volé. Jusqu'aux domestiques, tout le monde y avait l'air d'assurer sa
contenance contre le mépris.
Le percepteur des contributions, l'homme
des impositions indirectes, l'officier de gendarmerie et deux ou trois autres
fonctionnaires publics arrivèrent avec leurs femmes. Ils furent suivis de
quelques libéraux riches. On annonça le dîner. Julien, déjà fort mal disposé,
vint à penser que, de l'autre côté du mur de la salle à manger, se trouvaient de
pauvres détenus, sur la portion de viande desquels on avait peut-être grivelé
pour acheter tout ce luxe de mauvais goût dont on voulait l'étourdir.
Ils ont faim peut-être en ce moment, se dit-il à lui-même; sa gorge se
serra, il lui fut impossible de manger et presque de parler. Ce fut bien pis un
quart d'heure après; on entendait de loin en loin quelques accents d'une chanson
populaire, et, il faut l'avouer, un peu ignoble, que chantait l'un des reclus.
M. Valenod regarda un de ses gens en grande livrée, qui disparut, et bientôt on
n'entendit plus chanter. Dans ce moment, un valet offrait à Julien du vin du
Rhin, dans un verre vert, et Mme Valenod avait soin de lui faire observer que ce
vin coûtait neuf francs la bouteille pris sur place. Julien, tenant son verre
vert, dit à M. Valenod:
-- On ne chante plus cette vilaine chanson.
-- Parbleu! je le crois bien, répondit le directeur triomphant, j'ai
fait imposer silence aux gueux.
Ce mot fut trop fort pour Julien; il
avait les manières, mais non pas encore le coeur de son état. Malgré toute son
hypocrisie si souvent exercée, il sentit une grosse larme couler le long de sa
joue.
Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut
absolument impossible de faire honneur au vin du Rhin. L'empêcher de chanter!
se disait-il à lui-même, ô mon Dieu! et tu le souffres!
Par bonheur,
personne ne remarqua son attendrissement de mauvais ton. Le percepteur des
contributions avait entonné une chanson royaliste. Pendant le tapage du refrain,
chanté en choeur: Voilà donc, se disait la conscience de Julien, la sale fortune
à laquelle tu parviendras, et tu n'en jouiras qu'à cette condition et en
pareille compagnie! Tu auras peut-être une place de vingt mille francs, mais il
faudra que, pendant que tu te gorges de viandes, tu empêches de chanter le
pauvre prisonnier; tu donneras à dîner avec l'argent que tu auras volé sur sa
misérable pitance, et pendant ton dîner il sera encore plus malheureux! -- O
Napoléon! qu'il était doux de ton temps de monter à la fortune par les dangers
d'une bataille; mais augmenter lâchement la douleur du misérable!
J'avoue que la faiblesse dont Julien fait preuve dans ce monologue me
donne une pauvre opinion de lui. Il serait digne d'être le collègue de ces
conspirateurs en gants jaunes, qui prétendent changer toute la manière d'être
d'un grand pays, et ne veulent pas avoir à se reprocher la plus petite
égratignure.
Julien fut violemment rappelé à son rôle. Ce n'était pas
pour rêver et ne rien dire qu'on l'avait invité à dîner en si bonne compagnie.
Un fabricant de toiles peintes retiré, membre correspondant de
l'académie de Besançon et de celle d'Uzès, lui adressa la parole, d'un bout de
la table à l'autre, pour lui demander si ce que l'on disait généralement de ses
progrès étonnants dans l'étude du Nouveau Testament était vrai.
Un
silence profond s'établit tout à coup; un Nouveau Testament latin se rencontra
comme par enchantement dans les mains du savant membre de deux académies. Sur la
réponse de Julien, une demi-phrase latine fut lue au hasard. Il récita: sa
mémoire se trouva fidèle, et ce prodige fut admiré avec toute la bruyante
énergie de la fin d'un dîner. Julien regardait la figure enluminée des dames;
plusieurs n'étaient pas mal. Il avait distingué la femme du percepteur beau
chanteur.
-- J'ai honte, en vérité, de parler si longtemps latin devant
ces dames, dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau, c'était le membre des deux
académies, a la bonté de lire au hasard une phrase latine, au lieu de répondre
en suivant le texte latin, j'essaierai de le traduire impromptu.
Cette
seconde épreuve mit le comble à sa gloire.
Il y avait là plusieurs
libéraux riches, mais heureux pères d'enfants susceptibles d'obtenir des
bourses, et en cette qualité subitement convertis depuis la dernière mission.
Malgré ce trait de fine politique, jamais M. de Rênal n'avait voulu les recevoir
chez lui. Ces braves gens qui ne connaissaient Julien que de réputation et pour
l'avoir vu à cheval le jour de l'entrée du roi de ***, étaient ses plus bruyants
admirateurs. Quand ces sots se lasseront-ils d'écouter ce style biblique, auquel
ils ne comprennent rien? pensait-il. Mais au contraire ce style les amusait par
son étrangeté; ils en riaient. Mais Julien se lassa.
Il se leva
gravement comme six heures sonnaient et parla d'un chapitre de la nouvelle
théologie de Ligorio, qu'il avait à apprendre pour le réciter le lendemain à M.
Chélan. Car mon métier, ajouta-t-il agréablement, est de faire réciter des
leçons et d'en réciter moi-même.
On rit beaucoup, on admira; tel est
l'esprit à l'usage de Verrières. Julien était déjà debout, tout le monde se leva
malgré le décorum; tel est l'empire du génie. Mme Valenod le retint encore un
quart d'heure; il fallait bien qu'il entendît les enfants réciter leur
catéchisme; ils firent les plus drôles de confusions, dont lui seul s'aperçut.
Il n'eut garde de les relever. Quelle ignorance des premiers principes de la
religion! pensait-il. Il saluait enfin et croyait pouvoir s'échapper; mais il
fallut essuyer une fable de La Fontaine.
-- Cet auteur est bien immoral,
dit Julien à Mme Valenod, certaine fable sur messire Jean Chouart ose déverser
le ridicule sur ce qu'il y a de plus vénérable. Il est vivement blâmé par les
meilleurs commentateurs.
Julien reçut avant de sortir quatre ou cinq
invitations à dîner. Ce jeune homme fait honneur au département, s'écriaient
tous à la fois les convives fort égayés. Ils allèrent jusqu'à parler d'une
pension votée sur les fonds communaux, pour le mettre à même de continuer ses
études à Paris.
Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la
salle à manger, Julien avait gagné lestement la porte cochère. Ah! canaille!
canaille! s'écria-t-il à voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant
le plaisir de respirer l'air frais.
Il se trouvait tout aristocrate en
ce moment, lui qui pendant longtemps avait été tellement choqué du sourire
dédaigneux et de la supériorité hautaine qu'il découvrait au fond de toutes les
politesses qu'on lui adressait chez M. de Rênal. Il ne put s'empêcher de sentir
l'extrême différence. Oublions même, se disait-il en s'en allant, qu'il s'agit
d'argent volé aux pauvres détenus, et encore qu'on empêche de chanter! Jamais M.
de Rênal s'avisa-t-il de dire à ses hôtes le prix de chaque bouteille de vin
qu'il leur présente? Et ce M. Valenod, dans l'énumération de ses propriétés, qui
revient sans cesse, il ne peut parler de sa maison, de son domaine, etc., si sa
femme est présente, sans dire ta maison, ton domaine.
Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la propriété, venait
de faire une scène abominable, pendant le dîner, à un domestique qui avait cassé
un verre à pied et dépareillé une de ses douzaines ; et ce domestique
avait répondu avec la dernière insolence.
Quel ensemble! se disait
Julien; ils me donneraient la moitié de tout ce qu'ils volent, que je ne
voudrais pas vivre avec eux. Un beau jour, je me trahirais; je ne pourrais
retenir l'expression du dédain qu'ils m'inspirent.
Il fallut cependant,
d'après les ordres de Mme de Rênal, assister à plusieurs dîners du même genre;
Julien fut à la mode; on lui pardonnait son habit de garde d'honneur, ou plutôt
cette imprudence était la cause véritable de ses succès. Bientôt, il ne fut plus
question dans Verrières que de voir qui l'emporterait dans la lutte pour obtenir
le savant jeune homme, de M. de Rênal, ou du directeur du dépôt. Ces messieurs
formaient avec M. Maslon un triumvirat, qui, depuis nombre d'années, tyrannisait
la ville. On jalousait le maire, les libéraux avaient à s'en plaindre; mais
après tout il était noble et fait pour la supériorité, tandis que le père de M.
Valenod ne lui avait pas laissé six cents livres de rente. Il avait fallu passer
pour lui de la pitié pour le mauvais habit vert pomme que tout le monde lui
avait connu dans sa jeunesse, à l'envie pour ses chevaux normands, pour ses
chaînes d'or, pour ses habits venus de Paris, pour toute sa prospérité actuelle.
Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut découvrir un
honnête homme; il était géomètre, s'appelait Gros et passait pour jacobin.
Julien, s'étant voué à ne jamais dire que des choses qui lui semblaient fausses
à lui-même, fut obligé de s'en tenir au soupçon à l'égard de M. Gros. Il
recevait de Vergy de gros paquets de thèmes. On lui conseillait de voir souvent
son père, il se conformait à cette triste nécessité. En un mot, il raccommodait
assez bien sa réputation, lorsqu'un matin il fut bien surpris de se sentir
réveiller par deux mains qui lui fermaient les yeux.
C'était Mme de
Rênal, qui avait fait un voyage à la ville, et qui, montant les escaliers quatre
à quatre et laissant ses enfants occupés d'un lapin favori qui était du voyage,
était parvenue à la chambre de Julien, un instant avant eux. Ce moment fut
délicieux, mais bien court: Mme de Rênal avait disparu quand les enfants
arrivèrent avec le lapin, qu'ils voulaient montrer à leur ami. Julien fit bon
accueil à tous, même au lapin. Il lui semblait retrouver sa famille; il sentit
qu'il aimait ces enfants, qu'il se plaisait à jaser avec eux. Il était étonné de
la douceur de leur voix, de la simplicité et de la noblesse de leurs petites
façons; il avait besoin de laver son imagination de toutes les façons d'agir
vulgaires, de toutes les pensées désagréables au milieu desquelles il respirait
à Verrières. C'était toujours la crainte de manquer, c'étaient toujours le luxe
et la misère se prenant aux cheveux. Les gens chez qui il dînait, à propos de
leur rôti, faisaient des confidences humiliantes pour eux, et nauséabondes pour
qui les entendait.
-- Vous autres nobles, vous avez raison d'être fiers,
disait-il à Mme de Rênal. Et il lui racontait tous les dîners qu'il avait subis.
-- Vous êtes donc à la mode! Et elle riait de bon coeur en songeant au
rouge que Mme Valenod se croyait obligée de mettre toutes les fois qu'elle
attendait Julien. Je crois qu'elle a des projets sur votre coeur, ajoutait-elle.
Le déjeuner fut délicieux. La présence des enfants, quoique gênante en
apparence, dans le fait augmentait le bonheur commun. Ces pauvres enfants ne
savaient comment témoigner leur joie de revoir Julien. Les domestiques n'avaient
pas manqué de leur conter qu'on lui offrait deux cents francs de plus pour
éduquer les petits Valenod.
Au milieu du déjeuner,
Stanislas-Xavier, encore pâle de sa grande maladie, demanda tout à coup à sa
mère combien valaient son couvert d'argent et le gobelet dans lequel il buvait.
-- Pourquoi cela?
-- Je veux les vendre pour en donner le prix à
M. Julien, et qu'il ne soit pas dupe en restant avec nous.
Julien
l'embrassa, les larmes aux yeux. Sa mère pleurait tout à fait, pendant que
Julien, qui avait pris Stanislas sur ses genoux, lui expliquait qu'il ne fallait
pas se servir de ce mot dupe , qui, employé dans ce sens, était une façon
de parler de laquais. Voyant le plaisir qu'il faisait à Mme de Rênal, il chercha
à expliquer, par des exemples pittoresques, qui amusaient les enfants, ce que
c'était qu'être dupe.
-- Je comprends, dit Stanislas, c'est le corbeau
qui a la sottise de laisser tomber son fromage, que prend le renard, qui était
un flatteur.
Mme de Rênal, folle de joie, couvrait ses enfants de
baisers, ce qui ne pouvait guère se faire sans s'appuyer un peu sur Julien.
Tout à coup la porte s'ouvrit; c'était M. de Rênal. Sa figure sévère et
mécontente fit un étrange contraste avec la douce joie que sa présence chassait.
Mme de Rênal pâlit; elle se sentait hors d'état de rien nier. Julien saisit la
parole, et, parlant très haut, se mit à raconter à M. le maire le trait du
gobelet d'argent que Stanislas voulait vendre. Il était sûr que cette histoire
serait mal accueillie. D'abord M. de Rênal fronçait le sourcil par bonne
habitude au seul nom d'argent. La mention de ce métal, disait-il, est toujours
une préface à quelque mandat tiré sur ma bourse.
Mais ici il y avait
plus qu'intérêt d'argent; il y avait augmentation de soupçons. L'air de bonheur
qui animait sa famille en son absence n'était pas fait pour arranger les choses,
auprès d'un homme dominé par une vanité aussi chatouilleuse. Comme sa femme lui
vantait la manière remplie de grâce et d'esprit avec laquelle Julien donnait des
idées nouvelles à ses élèves:
-- Oui! oui! je le sais, il me rend odieux
à mes enfants; il lui est bien aisé d'être pour eux cent fois plus aimable que
moi qui, au fond, suis le maître. Tout tend dans ce siècle à jeter de l'odieux
sur l'autorité légitime . Pauvre France!
Mme de Rênal ne s'arrêta
point à examiner les nuances de l'accueil que lui faisait son mari. Elle venait
d'entrevoir la possibilité de passer douze heures avec Julien. Elle avait une
foule d'emplettes à faire à la ville, et déclara qu'elle voulait absolument
aller dîner au cabaret; quoi que pût dire ou faire son mari, elle tint à son
idée. Les enfants étaient ravis de ce seul mot cabaret , que prononce
avec tant de plaisir la pruderie moderne.
M. de Rênal laissa sa femme
dans la première boutique de nouveautés où elle entra, pour aller faire quelques
visites. Il revint plus morose que le matin; il était convaincu que toute la
ville s'occupait de lui et de Julien. A la vérité, personne ne lui avait encore
laissé soupçonner la partie offensante des propos du public. Ceux qu'on avait
redits à M. le maire avaient trait uniquement à savoir si Julien resterait chez
lui avec six cents francs, ou accepterait les huit cents francs offerts par M.
le directeur du dépôt.
Ce directeur, qui rencontra M. de Rênal dans le
monde, lui battit froid . Cette conduite n'était pas sans habileté; il y
a peu d'étourderie en province: les sensations y sont si rares, qu'on les coule
à fond.
M. Valenod était ce qu'on appelle, à cent lieues de Paris, un
faraud : c'est une espèce d'un naturel effronté et grossier. Son existence
triomphante, depuis 1815, avait renforcé ses belles dispositions. Il régnait,
pour ainsi dire, à Verrières, sous les ordres de M. de Rênal; mais beaucoup plus
actif, ne rougissant de rien, se mêlant de tout, sans cesse allant, écrivant,
parlant, oubliant les humiliations, n'ayant aucune prétention personnelle, il
avait fini par balancer le crédit de son maire aux yeux du pouvoir
ecclésiastique. M. Valenod avait dit en quelque sorte aux épiciers du pays:
donnez-moi les deux plus sots d'entre vous; aux gens de loi: indiquez-moi les
deux plus ignares; aux officiers de santé: désignez-moi les deux plus
charlatans. Quand il avait eu rassemblé les plus effrontés de chaque métier, il
leur avait dit: régnons ensemble.
Les façons de ces gens-là blessaient
M. de Rênal. La grossièreté du Valenod n'était offensée de rien, pas même des
démentis que le petit abbé Maslon ne lui épargnait pas en public.
Mais,
au milieu de cette prospérité, M. Valenod avait besoin de se rassurer par de
petites insolences de détail contre les grosses vérités qu'il sentait bien que
tout le monde était en droit de lui adresser. Son activité avait redoublé depuis
les craintes que lui avait laissées la visite de M. Appert, il avait fait trois
voyages à Besançon; il écrivait plusieurs lettres chaque courrier; il en
envoyait d'autres par des inconnus qui passaient chez lui à la tombée de la
nuit. Il avait eu tort peut-être de faire destituer le vieux curé Chélan; car
cette démarche vindicative l'avait fait regarder, par plusieurs dévotes de bonne
naissance, comme un homme profondément méchant. D'ailleurs ce service rendu
l'avait mis dans la dépendance absolue de M. le grand vicaire de Frilair, et il
en recevait d'étranges commissions. Sa politique en était à ce point, lorsqu'il
céda au plaisir d'écrire une lettre anonyme. Pour surcroît d'embarras, sa femme
lui déclara qu'elle voulait avoir Julien chez elle; sa vanité s'en était
coiffée.
Dans cette position, M. Valenod prévoyait une scène décisive
avec son ancien confédéré M. de Rênal. Celui-ci lui adresserait des paroles
dures, ce qui lui était assez égal; mais il pouvait écrire à Besançon et même à
Paris. Un cousin de quelque ministre pouvait tomber tout à coup à Verrières, et
prendre le dépôt de mendicité. M. Valenod pensa à se rapprocher des libéraux:
c'est pour cela que plusieurs étaient invités au dîner où Julien récita. Il
aurait été puissamment soutenu contre le maire. Mais des élections pouvaient
survenir, et il était trop évident que le dépôt et un mauvais vote étaient
incompatibles. Le récit de cette politique, fort bien devinée par Mme de Rênal,
avait été fait à Julien, pendant qu'il lui donnait le bras pour aller d'une
boutique à l'autre, et peu à peu les avait entraînés au COURS DE LA FIDELITE
, où ils passèrent plusieurs heures, presque aussi tranquilles qu'à Vergy.
Pendant ce temps, M. Valenod essayait d'éloigner une scène décisive avec
son ancien patron, en prenant lui-même l'air audacieux envers lui. Ce jour-là,
ce système réussit, mais augmenta l'humeur du maire.
Jamais la vanité
aux prises avec tout ce que le petit amour de l'argent peut avoir de plus âpre
et de plus mesquin n'a mis un homme dans un plus piètre état que celui où se
trouvait M. de Rênal, en entrant au cabaret . Jamais, au contraire, ses
enfants n'avaient été plus joyeux et plus gais. Ce contraste acheva de le
piquer.
-- Je suis de trop dans ma famille, à ce que je puis voir!
dit-il en entrant, d'un ton qu'il voulut rendre imposant.
Pour toute
réponse, sa femme le prit à part et lui exprima la nécessité d'éloigner Julien.
Les heures de bonheur qu'elle venait de trouver lui avaient rendu l'aisance et
la fermeté nécessaires pour suivre le plan de conduite qu'elle méditait depuis
quinze jours. Ce qui achevait de troubler de fond en comble le pauvre maire de
Verrières, c'est qu'il savait que l'on plaisantait publiquement dans la ville
sur son attachement pour l'espèce . M. Valenod était généreux comme un
voleur, et lui, il s'était conduit d'une manière plus prudente que brillante
dans les cinq ou six dernières quêtes pour la confrérie de Saint-Joseph, pour la
congrégation de la Vierge, pour la congrégation du Saint-Sacrement, etc., etc.
Parmi les hobereaux de Verrières et des environs, adroitement classés
sur le registre des frères collecteurs, d'après le montant de leurs offrandes,
on avait vu plus d'une fois le nom de M. de Rênal occuper la dernière ligne. En
vain disait-il que lui ne gagnait rien . Le clergé ne badine pas sur cet
article.
CHAPITRE XXIII
CHAGRINS D'UN FONCTIONNAIRE
Il piacere di alzar la testa tutto l'anno è ben pagato da certi
quarti d'ora che bisogna passar.
CASTI.
Mais
laissons ce petit homme à ses petites craintes; pourquoi a-t-il pris dans sa
maison un homme de coeur, tandis qu'il lui fallait l'âme d'un valet? Que ne
sait-il choisir ses gens? La marche ordinaire du XIXe siècle est que, quand un
être puissant et noble rencontre un homme de coeur, il le tue, l'exile,
l'emprisonne ou l'humilie tellement, que l'autre a la sottise d'en mourir de
douleur. Par hasard ici, ce n'est pas encore l'homme de coeur qui souffre. Le
grand malheur des petites villes de France et des gouvernements par élections,
comme celui de New York, c'est de ne pas pouvoir oublier qu'il existe au monde
des êtres comme M. de Rênal. Au milieu d'une ville de vingt mille habitants, ces
hommes font l'opinion publique, et l'opinion publique est terrible dans un pays
qui a la charte. Un homme doué d'une âme noble, généreuse, et qui eût été votre
ami, mais qui habite à cent lieues, juge de vous par l'opinion publique de votre
ville, laquelle est faite par les sots que le hasard a fait naître nobles,
riches et modérés. Malheur à qui se distingue!
Aussitôt après le dîner,
on repartit pour Vergy; mais, dès le surlendemain, Julien vit revenir toute la
famille à Verrières.
Une heure ne s'était pas écoulée, qu'à son grand
étonnement, il découvrit que Mme de Rênal lui faisait mystère de quelque chose.
Elle interrompait ses conversations avec son mari dès qu'il paraissait, et
semblait presque désirer qu'il s'éloignât. Julien ne se fit pas donner deux fois
cet avis. Il devint froid et réservé; Mme de Rênal s'en aperçut et ne chercha
pas d'explication. Va-t-elle me donner un successeur? pensa Julien. Avant-hier
encore, si intime avec moi! Mais on dit que c'est ainsi que ces grandes dames en
agissent. C'est comme les rois, jamais plus de prévenances qu'au ministre qui,
en rentrant chez lui, va trouver sa lettre de disgrâce.
Julien remarqua
que dans ces conversations, qui cessaient brusquement à son approche, il était
souvent question d'une grande maison appartenant à la commune de Verrières,
vieille, mais vaste et commode, et située vis-à-vis l'église, dans l'endroit le
plus marchand de la ville. Que peut-il y avoir de commun entre cette maison et
un nouvel amant! se disait Julien. Dans son chagrin, il se répétait ces jolis
vers de François Ier, qui lui semblaient nouveaux, parce qu'il n'y avait pas un
mois que Mme de Rênal les lui avait appris. Alors, par combien de serments, par
combien de caresses chacun de ces vers n'était-il pas démenti!
Souvent
femme varie, Bien fol qui s'y fie.
M. de Rênal partit en poste pour
Besançon. Ce voyage se décida en deux heures, il paraissait fort tourmenté. Au
retour, il jeta un gros paquet couvert de papier gris sur la table.
--
Voilà cette sotte affaire, dit-il à sa femme.
Une heure après, Julien
vit l'afficheur qui emportait ce gros paquet; il le suivit avec empressement. Je
vais savoir le secret au premier coin de rue.
Il attendait, impatient,
derrière l'afficheur, qui, avec son gros pinceau, barbouillait le dos de
l'affiche. A peine fut-elle en place, que la curiosité de Julien y vit l'annonce
fort détaillée de la location aux enchères publiques de cette grande et vieille
maison dont le nom revenait si souvent dans les conversations de M. de Rênal
avec sa femme. L'adjudication du bail était annoncée pour le lendemain à deux
heures, en la salle de la commune, à l'extinction du troisième feu. Julien fut
fort désappointé; il trouvait bien le délai un peu court: comment tous les
concurrents auraient-ils le temps d'être avertis? Mais du reste, cette affiche,
qui était datée de quinze jours auparavant et qu'il relut tout entière en trois
endroits différents, ne lui apprenait rien.
Il alla visiter la maison à
louer. Le portier ne le voyant pas approcher disait mystérieusement à un voisin:
-- Bah! bah! peine perdue. M. Maslon lui a promis qu'il l'aura pour
trois cents francs; et comme le maire regimbait, il a été mandé à l'évêché par
M. le grand vicaire de Frilair.
L'arrivée de Julien eut l'air de
déranger beaucoup les deux amis, qui n'ajoutèrent plus un mot.
Julien ne
manqua pas l'adjudication du bail. Il y avait foule dans une salle mal éclairée;
mais tout le monde se toisait d'une façon singulière. Tous les yeux
étaient fixés sur une table, où Julien aperçut, dans un plat d'étain, trois
petits bouts de bougie allumés. L'huissier criait: Trois cents francs,
messieurs!
-- Trois cents francs! c'est trop fort, dit un homme, à
voix basse, à son voisin. Et Julien était entre eux deux. Elle en vaut plus de
huit cents; je veux couvrir cette enchère.
-- C'est cracher en l'air.
Que gagneras-tu à te mettre à dos M. Maslon, M. Valenod, l'évêque, son terrible
grand vicaire de Frilair, et toute la clique.
-- Trois cent vingt
francs, dit l'autre en criant.
-- Vilaine bête! répliqua son voisin. Et
voilà justement un espion du maire, ajouta-t-il en montrant Julien.
Julien se retourna vivement pour punir ce propos; mais les deux
Francs-Comtois ne faisaient plus aucune attention à lui. Leur sang-froid lui
rendit le sien. En ce moment, le dernier bout de bougie s'éteignit, et la voix
traînante de l'huissier adjugeait la maison, pour neuf ans, à M. de
Saint-Giraud, chef de bureau à la préfecture de ***, et pour trois cent trente
francs.
Dès que le maire fut sorti de la salle, les propos commencèrent.
-- Voilà trente francs que l'imprudence de Grogeot vaut à la commune,
disait l'un.
-- Mais M. de Saint-Giraud, répondait-on, se vengera de
Grogeot, il la sentira passer.
-- Quelle infamie! disait un gros homme à
la gauche de Julien: une maison dont j'aurais donné, moi, huit cents francs pour
ma fabrique, et j'aurais fait un bon marché.
-- Bah! lui répondait un
jeune fabricant libéral, M. de Saint-Giraud n'est-il pas de la congrégation? ses
quatre enfants n'ont-ils pas des bourses? Le pauvre homme! Il faut que la
commune de Verrières lui fasse un supplément de traitement de cinq cents francs,
voilà tout.
-- Et dire que le maire n'a pas pu l'empêcher! remarquait un
troisième. Car il est ultra, lui, à la bonne heure; mais il ne vole pas.
-- Il ne vole pas? reprit un autre; non, c'est pigeon qui vole. Tout
cela entre dans une grande bourse commune, et tout se partage au bout de l'an.
Mais voilà ce petit Sorel; allons-nous-en.
Julien rentra de très
mauvaise humeur; il trouva Mme de Rênal fort triste.
-- Vous venez de
l'adjudication? lui dit-elle.
-- Oui, madame, où j'ai eu l'honneur de
passer pour l'espion de M. le maire.
-- S'il m'avait cru, il eût fait un
voyage.
A ce moment, M. de Rênal parut; il était fort sombre. Le dîner
se passa sans mot dire. M. de Rênal ordonna à Julien de suivre les enfants à
Vergy, le voyage fut triste. Mme de Rênal consolait son mari:
-- Vous
devriez y être accoutumé, mon ami.
Le soir, on était assis en silence
autour du foyer domestique; le bruit du hêtre enflammé était la seule
distraction. C'était un des moments de tristesse qui se rencontrent dans les
familles les plus unies. Un des enfants s'écria joyeusement:
-- On
sonne! on sonne!
-- Morbleu! si c'est M. de Saint-Giraud qui vient me
relancer sous prétexte de remerciement, s'écria le maire, je lui dirai son fait;
c'est trop fort. C'est au Valenod qu'il en aura l'obligation, et c'est moi qui
suis compromis. Que dire, si ces maudits journaux jacobins vont s'emparer de
cette anecdote, et faire de moi un M. Nonante-cinq?
Un fort bel homme,
aux gros favoris noirs, entrait en ce moment à la suite du domestique.
-- Monsieur le maire, je suis il signor Geronimo. Voici une lettre que
M. le chevalier de Beauvaisis, attaché à l'ambassade de Naples, m'a remise pour
vous à mon départ; il n'y a que neuf jours, ajouta le signor Geronimo, d'un air
gai, en regardant Mme de Rênal. Le signor de Beauvaisis, votre cousin, et mon
bon ami, madame, dit que vous savez l'italien.
La bonne humeur du
Napolitain changea cette triste soirée en une soirée fort gaie. Mme de Rênal
voulut absolument lui donner à souper. Elle mit toute sa maison en mouvement;
elle voulait à tout prix distraire Julien de la qualification d'espion que, deux
fois dans cette journée, il avait entendu retentir à son oreille. Le signor
Geronimo était un chanteur célèbre, homme de bonne compagnie, et cependant fort
gai, qualités qui, en France, ne sont guère plus compatibles. Il chanta après
souper un petit duettino avec Mme de Rênal. Il fit des contes charmants. A une
heure du matin les enfants se récrièrent, quand Julien leur proposa d'aller se
coucher.
-- Encore cette histoire, dit l'aîné.
-- C'est la
mienne, signorino , reprit il signor Geronimo. Il y a huit ans, j'étais comme
vous un jeune élève du Conservatoire de Naples, j'entends j'avais votre âge;
mais je n'avais pas l'honneur d'être le fils de l'illustre maire de la jolie
ville de Verrières.
Ce mot fit soupirer M. de Rênal, il regarda sa
femme.
Le signor Zingarelli, continua le jeune chanteur, outrant un peu
son accent qui faisait pouffer de rire les enfants, le signor Zingarelli était
un maître excessivement sévère. Il n'est pas aimé au Conservatoire; mais il veut
qu'on agisse toujours comme si on l'aimait. Je sortais le plus souvent que je
pouvais; j'allais au petit théâtre de San-Carlino, où j'entendais une musique
des dieux: mais, ô ciel! comment faire pour réunir les huit sous que coûte
l'entrée du parterre? Somme énorme, dit-il en regardant les enfants, et les
enfants de rire. Le signor Giovannone, directeur de San-Carlino, m'entendit
chanter. J'avais seize ans: Cet enfant, il est un trésor, dit-il.
--
Veux-tu que je t'engage, mon cher ami? vint-il me dire.
-- Et combien me
donnerez-vous?
-- Quarante ducats par mois. Messieurs, c'est cent
soixante francs. Je crus voir les cieux ouverts.
-- Mais comment, dis-je
à Giovannone, obtenir que le sévère Zingarelli me laisse sortir?
--
Lascia fare a me.
-- Laissez faire à moi! s'écria l'aîné des
enfants.
-- Justement, mon jeune seigneur. Le signor Giovannone il me
dit: Caro, d'abord un petit bout d'engagement. Je signe: il me donne trois
ducats. Jamais je n'avais vu tant d'argent. Ensuite, il me dit ce que je dois
faire.
Le lendemain, je demande une audience au terrible signor
Zingarelli. Son vieux valet de chambre me fait entrer.
-- Que me
veux-tu, mauvais sujet? dit Zingarelli.
-- Maestro, lui fis-je, je me
repens de mes fautes; jamais je ne sortirai du conservatoire en passant
par-dessus la grille de fer. Je vais redoubler d'application.
-- Si je
ne craignais pas de gâter la plus belle voix de basse que j'aie jamais entendue,
je te mettrais en prison au pain et à l'eau pour quinze jours, polisson.
-- Maestro, repris-je, je vais être le modèle de toute l'école,
credete a me . Mais je vous demande une grâce, si quelqu'un vient me
demander pour chanter dehors, refusez-moi. De grâce, dites que vous ne pouvez
pas.
-- Et qui diable veux-tu qui demande un mauvais garnement tel que
toi? Est-ce que je permettrai jamais que tu quittes le Conservatoire? Est-ce que
tu veux te moquer de moi? Décampe, décampe! dit-il, en cherchant à me donner un
coup de pied au c... ou gare le pain sec et la prison.
Une heure après,
le signor Giovannone arrive chez le directeur:
-- Je viens vous demander
de faire ma fortune, lui dit-il, accordez-moi Geronimo. Qu'il chante à mon
théâtre, et cet hiver je marie ma fille.
-- Que veux-tu faire de ce
mauvais sujet? lui dit Zingarelli. Je ne veux pas; tu ne l'auras pas; et
d'ailleurs, quand j'y consentirais, jamais il ne voudra quitter le
conservatoire, il vient de me le jurer.
-- Si ce n'est que de sa volonté
qu'il s'agit, dit gravement Giovannone en tirant de sa poche mon engagement,
carta canta! voici sa signature.
Aussitôt Zingarelli, furieux, se
pend à sa sonnette:
-- Qu'on chasse Geronimo du Conservatoire,
cria-t-il, bouillant de colère.
On me chassa donc, moi riant aux éclats.
Le même soir, je chantai l'air del Moltiplico . Polichinelle veut se
marier et compte, sur ses doigts, les objets dont il aura besoin dans son
ménage, et il s'embrouille à chaque instant dans ce calcul.
-- Ah!
veuillez, monsieur, nous chanter cet air, dit Mme de Rênal.
Geronimo
chanta, et tout le monde pleurait à force de rire. Il signor Geronimo n'alla se
coucher qu'à deux heures du matin, laissant cette famille enchantée de ses
bonnes manières, de sa complaisance et de sa gaîté.
Le lendemain, M. et
Mme de Rênal lui remirent les lettres dont il avait besoin à la cour de France.
Ainsi, partout de la fausseté, dit Julien. Voilà il signor Geronimo qui
va à Londres avec soixante mille francs d'appointements. Sans le savoir-faire du
directeur de San-Carlino, sa voix divine n'eût peut-être été connue et admirée
que dix ans plus tard... Ma foi, j'aimerais mieux être un Geronimo qu'un Rênal.
Il n'est pas si honoré dans la société, mais il n'a pas le chagrin de faire des
adjudications comme celle d'aujourd'hui, et sa vie est gaie.
Une chose
étonnait Julien: les semaines solitaires passées à Verrières, dans la maison de
M. de Rênal avaient été pour lui une époque de bonheur. Il n'avait rencontré le
dégoût et les tristes pensées qu'aux dîners qu'on lui avait donnés; dans cette
maison solitaire, ne pouvait-il pas lire, écrire, réfléchir sans être troublé? A
chaque instant, il n'était pas tiré de ses rêveries brillantes par la cruelle
nécessité d'étudier les mouvements d'une âme basse, et encore afin de la tromper
par des démarches ou des mots hypocrites.
Le bonheur serait-il si près
de moi?... La dépense d'une telle vie est peu de chose; je puis à mon choix
épouser Mlle Elisa, ou me faire l'associé de Fouqué... Mais le voyageur qui
vient de gravir une montagne rapide s'assied au sommet, et trouve un plaisir
parfait à se reposer. Serait-il heureux si on le forçait à se reposer toujours?
L'esprit de Mme de Rênal était arrivé à des pensées fatales. Malgré ses
résolutions, elle avait avoué à Julien toute l'affaire de l'adjudication. Il me
fera donc oublier tous mes serments, pensait-elle!
Elle eût sacrifié sa
vie sans hésiter pour sauver celle de son mari, si elle l'eût vu en péril.
C'était une de ces âmes nobles et romanesques, pour qui apercevoir la
possibilité d'une action généreuse, et ne pas la faire, est la source d'un
remords presque égal à celui du crime commis. Toutefois, il y avait des jours
funestes où elle ne pouvait chasser l'image de l'excès de bonheur qu'elle
goûterait si, devenant veuve tout à coup, elle pouvait épouser Julien.
Il aimait ses fils beaucoup plus que leur père; malgré sa justice
sévère, il en était adoré. Elle sentait bien qu'épousant Julien, il fallait
quitter ce Vergy dont les ombrages lui étaient si chers. Elle se voyait vivant à
Paris, continuant à donner à ses fils cette éducation qui faisait l'admiration
de tout le monde. Ses enfants, elle, Julien, tous étaient parfaitement heureux.
Etrange effet du mariage, tel que l'a fait le XIXe siècle! L'ennui de la
vie matrimoniale fait périr l'amour sûrement, quand l'amour a précédé le
mariage. Et cependant, dirait un philosophe, il amène bientôt chez les gens
assez riches pour ne pas travailler, l'ennui profond de toutes les jouissances
tranquilles. Et ce n'est que les âmes sèches, parmi les femmes, qu'il ne
prédispose pas à l'amour.
La réflexion du philosophe me fait excuser Mme
de Rênal, mais on ne l'excusait pas à Verrières, et toute la ville, sans qu'elle
s'en doutât, n'était occupée que du scandale de ses amours. A cause de cette
grande affaire, cet automne-là on s'y ennuya moins que de coutume.
L'automne, une partie de l'hiver passèrent bien vite. Il fallut quitter
les bois de Vergy. La bonne compagnie de Verrières commençait à s'indigner de ce
que ses anathèmes faisaient si peu d'impression sur M. de Rênal. En moins de
huit jours, des personnes graves qui se dédommagent de leur sérieux habituel par
le plaisir de remplir ces sortes de missions, lui donnèrent les soupçons les
plus cruels, mais en se servant des termes les plus mesurés.
M. Valenod,
qui jouait serré, avait placé Elisa dans une famille noble et fort considérée,
où il y avait cinq femmes. Elisa craignant, disait-elle, de ne pas trouver de
place pendant l'hiver, n'avait demandé à cette famille que les deux tiers à peu
près de ce qu'elle recevait chez M. le maire. D'elle-même, cette fille avait eu
l'excellente idée d'aller se confesser à l'ancien curé Chélan et en même temps
au nouveau, afin de leur raconter à tous les deux le détail des amours de
Julien.
Le lendemain de son arrivée, dès six heures du matin, l'abbé
Chélan fit appeler Julien:
-- Je ne vous demande rien, lui dit-il, je
vous prie, et au besoin je vous ordonne de ne me rien dire, j'exige que sous
trois jours vous partiez pour le séminaire de Besançon ou pour la demeure de
votre ami Fouqué, qui est toujours disposé à vous faire un sort magnifique. J'ai
tout prévu, tout arrangé, mais il faut partir, et ne pas revenir d'un an à
Verrières.
Julien ne répondit point; il examinait si son honneur devait
s'estimer offensé des soins que M. Chélan, qui après tout n'était pas son père,
avait pris pour lui.
-- Demain à pareille heure, j'aurai l'honneur de
vous revoir, dit-il enfin au curé.
M. Chélan, qui comptait l'emporter de
haute lutte sur un si jeune homme, parla beaucoup. Enveloppé dans l'attitude et
la physionomie la plus humble, Julien n'ouvrit pas la bouche.
Il sortit
enfin, et courut prévenir Mme de Rênal, qu'il trouva au désespoir. Son mari
venait de lui parler avec une certaine franchise. La faiblesse naturelle de son
caractère s'appuyant sur la perspective de l'héritage de Besançon, l'avait
décidé à la considérer comme parfaitement innocente. Il venait de lui avouer
l'étrange état dans lequel il trouvait l'opinion publique de Verrières. Le
public avait tort, il était égaré par des envieux, mais enfin que faire?
Mme de Rênal eut un instant l'illusion que Julien pourrait accepter les
offres de M. Valenod, et rester à Verrières. Mais ce n'était plus cette femme
simple et timide de l'année précédente; sa fatale passion, ses remords l'avaient
éclairée. Elle eut bientôt la douleur de se prouver à elle-même, tout en
écoutant son mari, qu'une séparation au moins momentanée était devenue
indispensable. Loin de moi, Julien va retomber dans ses projets d'ambition si
naturels quand on n'a rien. Et moi, grand Dieu! je suis si riche! et si
inutilement pour mon bonheur! Il m'oubliera. Aimable comme il est, il sera aimé,
il aimera. Ah! malheureuse... De quoi puis-je me plaindre? Le ciel est juste, je
n'ai pas eu le mérite de faire cesser le crime, il m'ôte le jugement. Il ne
tenait qu'à moi de gagner Elisa à force d'argent, rien ne m'était plus facile.
Je n'ai pas pris la peine de réfléchir un moment, les folles imaginations de
l'amour absorbaient tout mon temps. Je péris.
Julien fut frappé d'une
chose, en apprenant la terrible nouvelle du départ à Mme de Rênal, il ne trouva
aucune objection égoïste. Elle faisait évidemment des efforts pour ne pas
pleurer.
-- Nous avons besoin de fermeté, mon ami.
Elle coupa
une mèche de ses cheveux.
-- Je ne sais pas ce que je ferai, lui
dit-elle, mais si je meurs, promets-moi de ne jamais oublier mes enfants. De
loin ou de près, tâche d'en faire d'honnêtes gens. S'il y a une nouvelle
révolution, tous les nobles seront égorgés, leur père émigrera peut-être à cause
de ce paysan tué sur un toit. Veille sur la famille... Donne-moi ta main. Adieu,
mon ami! Ce sont ici les derniers moments. Ce grand sacrifice fait, j'espère
qu'en public j'aurai le courage de penser à ma réputation.
Julien
s'attendait à du désespoir. La simplicité de ces adieux le toucha.
--
Non, je ne reçois pas ainsi vos adieux. Je partirai; ils le veulent; vous le
voulez vous-même. Mais, trois jours après mon départ, je reviendrai vous voir de
nuit.
L'existence de Mme de Rênal fut changée. Julien l'aimait donc
bien, puisque de lui-même il avait trouvé l'idée de la revoir! Son affreuse
douleur se changea en un des plus vifs mouvements de joie qu'elle eût éprouvés
de sa vie. Tout lui devint facile. La certitude de revoir son ami ôtait à ces
derniers moments tout ce qu'ils avaient de déchirant. Dès cet instant, la
conduite, comme la physionomie de Mme de Rênal fut noble, ferme et parfaitement
convenable.
M. de Rênal rentra bientôt; il était hors de lui. Il parla
enfin à sa femme de la lettre anonyme reçue deux mois auparavant.
-- Je
veux la porter au Casino, montrer à tous qu'elle est de cet infâme Valenod, que
j'ai pris à la besace pour en faire un des plus riches bourgeois de Verrières.
Je lui en ferai honte publiquement, et puis me battrai avec lui. Ceci est trop
fort.
Je pourrais être veuve, grand Dieu! pensa Mme de Rênal. Mais
presque au même instant, elle se dit: Si je n'empêche pas ce duel, comme
certainement je le puis, je serai la meurtrière de mon mari.
Jamais elle
n'avait ménagé sa vanité avec autant d'adresse. En moins de deux heures elle lui
fit voir, et toujours par des raisons trouvées par lui, qu'il fallait marquer
plus d'amitié que jamais à M. Valenod, et même reprendre Elisa dans la maison.
Mme de Rênal eut besoin de courage pour se décider à revoir cette fille, cause
de tous ses malheurs. Mais cette idée venait de Julien.
Enfin, après
avoir été mis trois ou quatre fois sur la voie, M. de Rênal arriva, tout seul, à
l'idée financièrement bien pénible, que ce qu'il y aurait de plus désagréable
pour lui, ce serait que Julien, au milieu de l'effervescence et des propos de
tout Verrières, y restât comme précepteur des enfants de M. Valenod. L'intérêt
évident de Julien était d'accepter les offres du directeur du dépôt de
mendicité. Il importait au contraire à la gloire de M. de Rênal que Julien
quittât Verrières pour entrer au séminaire de Besançon ou à celui de Dijon. Mais
comment l'y décider, et ensuite comment y vivrait-il?
M. de Rênal,
voyant l'imminence du sacrifice d'argent, était plus au désespoir que sa femme.
Pour elle, après cet entretien, elle était dans la position d'un homme de coeur
qui, las de la vie, a pris une dose de stramonium ; il n'agit plus que
par ressort, pour ainsi dire, et ne porte plus d'intérêt à rien. Ainsi il arriva
à Louis XIV mourant de dire: Quand j'étais roi . Parole admirable!
Le lendemain, dès le grand matin, M. de Rênal reçut une lettre anonyme.
Celle-ci était du style le plus insultant. Les mots les plus grossiers
applicables à sa position s'y voyaient à chaque ligne. C'était l'ouvrage de
quelque envieux subalterne. Cette lettre le ramena à la pensée de se battre avec
M. Valenod. Bientôt son courage alla jusqu'aux idées d'exécution immédiate. Il
sortit seul, et alla chez l'armurier prendre des pistolets qu'il fit charger.
Au fait, se disait-il, l'administration sévère de l'empereur Napoléon
reviendrait au monde, que moi je n'ai pas un sou de friponneries à me reprocher.
J'ai tout au plus fermé les yeux; mais j'ai de bonnes lettres dans mon bureau
qui m'y autorisent.
Mme de Rênal fut effrayée de la colère froide de son
mari, elle lui rappelait la fatale idée de veuvage qu'elle avait tant de peine à
repousser. Elle s'enferma avec lui. Pendant plusieurs heures elle lui parla en
vain, la nouvelle lettre anonyme le décidait. Enfin elle parvint à transformer
le courage de donner un soufflet à M. Valenod en celui d'offrir six cents francs
à Julien pour une année de sa pension dans un séminaire. M. de Rênal, maudissant
mille fois le jour où il avait eu la fatale idée de prendre un précepteur chez
lui, oublia la lettre anonyme.
Il se consola un peu par une idée qu'il
ne dit pas à sa femme: avec de l'adresse, et en se prévalant des idées
romanesques du jeune homme, il espérait l'engager, pour une somme moindre, à
refuser les offres de M. Valenod.
Mme de Rênal eut bien plus de peine à
prouver à Julien que, faisant aux convenances de son mari le sacrifice d'une
place de huit cents francs, que lui offrait publiquement le directeur du dépôt,
il pouvait sans honte accepter un dédommagement.
-- Mais, disait
toujours Julien, jamais je n'ai eu, même pour un instant, le projet d'accepter
ces offres. Vous m'avez trop accoutumé à la vie élégante, la grossièreté de ces
gens-là me tuerait.
La cruelle nécessité, avec sa main de fer, plia la
volonté de Julien. Son orgueil lui offrait l'illusion de n'accepter que comme un
prêt la somme offerte par le maire de Verrières, et de lui en faire un billet
portant remboursement dans cinq ans avec intérêts.
Mme de Rênal avait
toujours quelques milliers de francs cachés dans la petite grotte de la
montagne.
Elle les lui offrit en tremblant, et sentant trop qu'elle
serait refusée avec colère.
-- Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le
souvenir de nos amours abominable?
Enfin Julien quitta Verrières. M. de
Rênal fut bien heureux; au moment fatal d'accepter de l'argent de lui, ce
sacrifice se trouva trop fort pour Julien. Il refusa net. M. de Rênal lui sauta
au cou les larmes aux yeux. Julien lui ayant demandé un certificat de bonne
conduite, il ne trouva pas dans son enthousiasme de termes assez magnifiques
pour exalter sa conduite. Notre héros avait cinq louis d'économies, et comptait
demander une pareille somme à Fouqué.
Il était fort ému. Mais à une
lieue de Verrières, où il laissait tant d'amour, il ne songea plus qu'au bonheur
de voir une capitale, une grande ville de guerre comme Besançon.
Pendant
cette courte absence de trois jours, Mme de Rênal fut trompée par une des plus
cruelles déceptions de l'amour. Sa vie était passable, il y avait entre elle et
l'extrême malheur, cette dernière entrevue qu'elle devait avoir avec Julien.
Elle comptait les heures, les minutes qui l'en séparaient. Enfin, pendant la
nuit du troisième jour, elle entendit de loin le signal convenu. Après avoir
traversé mille dangers, Julien parut devant elle.
De ce moment, elle
n'eut plus qu'une pensée, c'est pour la dernière fois que je le vois. Loin de
répondre aux empressements de son ami, elle fut comme un cadavre à peine animé.
Si elle se forçait à lui dire qu'elle l'aimait, c'était d'un air gauche qui
prouvait presque le contraire. Rien ne put la distraire de l'idée cruelle de
séparation éternelle. Le méfiant Julien crut un instant être déjà oublié. Ses
mots piqués dans ce sens ne furent accueillis que par de grosses larmes coulant
en silence, et des serrements de main presque convulsifs.
-- Mais, grand
Dieu! comment voulez-vous que je vous croie? répondait Julien aux froides
protestations de son amie; vous montreriez cent fois plus d'amitié sincère à Mme
Derville, à une simple connaissance.
Mme de Rênal, pétrifiée, ne savait
que répondre:
-- Il est impossible d'être plus malheureuse... J'espère
que je vais mourir... Je sens mon coeur se glacer...
Telles furent les
réponses les plus longues qu'il put en obtenir.
Quand l'approche du jour
vint rendre le départ nécessaire, les larmes de Mme de Rênal cessèrent tout à
fait. Elle le vit attacher une corde nouée à la fenêtre sans mot dire, sans lui
rendre ses baisers. En vain Julien lui disait:
-- Nous voici arrivés à
l'état que vous avez tant souhaité. Désormais vous vivrez sans remords. A la
moindre indisposition de vos enfants, vous ne les verrez plus dans la tombe.
-- Je suis fâchée que vous ne puissiez pas embrasser Stanislas, lui
dit-elle froidement.
Julien finit par être profondément frappé des
embrassements sans chaleur de ce cadavre vivant; il ne put penser à autre chose
pendant plusieurs lieues. Son âme était navrée, et avant de passer la montagne,
tant qu'il put voir le clocher de l'église de Verrières, souvent il se retourna.
CHAPITRE XXIV
UNE CAPITALE
Que de bruit, que de gens
affairés! que d'idées pour l'avenir dans une tête de vingt ans! quelle
distraction pour l'amour !
BARNAVE.
Enfin il
aperçut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'était la citadelle de
Besançon. Quelle différence pour moi, dit-il en soupirant, si j'arrivais dans
cette noble ville de guerre pour être sous-lieutenant dans un des régiments
chargés de la défendre!
Besançon n'est pas seulement une des plus jolies
villes de France, elle abonde en gens de coeur et d'esprit. Mais Julien n'était
qu'un petit paysan et n'eut aucun moyen d'approcher les hommes distingués.
Il avait pris chez Fouqué un habit bourgeois, et c'est dans ce costume
qu'il passa les ponts-levis. Plein de l'histoire du siège de 1674, il voulut
voir, avant de s'enfermer au séminaire, les remparts et la citadelle. Deux ou
trois fois il fut sur le point de se faire arrêter par les sentinelles; il
pénétrait dans des endroits que le génie militaire interdit au public, afin de
vendre pour douze ou quinze francs de foin tous les ans.
La hauteur des
murs, la profondeur des fossés, l'air terrible des canons l'avaient occupé
pendant plusieurs heures, lorsqu'il passa devant le grand café, sur le
boulevard. Il resta immobile d'admiration; il avait beau lire le mot café, écrit
en gros caractères au-dessus des deux immenses portes, il ne pouvait en croire
ses yeux. Il fit effort sur sa timidité; il osa entrer, et se trouva dans une
salle longue de trente ou quarante pas, et dont le plafond est élevé de vingt
pieds au moins. Ce jour-là, tout était enchantement pour lui.
Deux
parties de billard étaient en train. Les garçons criaient les points; les
joueurs couraient autour des billards encombrés de spectateurs. Des flots de
fumée de tabac, s'élançant de la bouche de tous, les enveloppaient d'un nuage
bleu. La haute stature de ces hommes, leurs épaules arrondies, leur démarche
lourde, leurs énormes favoris, les longues redingotes qui les couvraient, tout
attirait l'attention de Julien. Ces nobles enfants de l'antique Bisontium ne
parlaient qu'en criant; ils se donnaient les airs de guerriers terribles. Julien
admirait, immobile; il songeait à l'immensité et à la magnificence d'une grande
capitale telle que Besançon. Il ne se sentait nullement le courage de demander
une tasse de café à un de ces messieurs au regard hautain, qui criaient les
points du billard.
Mais la demoiselle du comptoir avait remarqué la
charmante figure de ce jeune bourgeois de campagne, qui, arrêté à trois pas du
poêle, et son petit paquet sous le bras, considérait le buste du roi, en beau
plâtre blanc. Cette demoiselle, grande Franc-Comtoise, fort bien faite, et mise
comme il le faut pour faire valoir un café, avait déjà dit deux fois, d'une
petite voix qui cherchait à n'être entendue que de Julien: Monsieur! Monsieur!
Julien rencontra de grands yeux bleus fort tendres, et vit que c'était à lui
qu'on parlait.
Il s'approcha vivement du comptoir et de la jolie fille,
comme il eût marché à l'ennemi. Dans ce grand mouvement, son paquet tomba.
Quelle pitié notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux jeunes lycéens
de Paris qui, à quinze ans, savent déjà entrer dans un café d'un air si
distingué? Mais ces enfants, si bien stylés à quinze ans, à dix-huit tournent
au commun . La timidité passionnée que l'on rencontre en province se
surmonte quelquefois et alors elle enseigne à vouloir. En s'approchant de cette
jeune fille si belle, qui daignait lui adresser la parole, il faut que je lui
dise la vérité, pensa Julien, qui devenait courageux à force de timidité
vaincue.
-- Madame, je viens pour la première fois de ma vie à Besançon;
je voudrais bien avoir, en payant, un pain et une tasse de café.
La
demoiselle sourit un peu et puis rougit; elle craignait, pour ce joli jeune
homme, l'attention ironique et les plaisanteries des joueurs de billard. Il
serait effrayé et ne reparaîtrait plus.
-- Placez-vous ici, près de moi,
dit-elle en lui montrant une table de marbre, presque tout à fait cachée par
l'énorme comptoir d'acajou qui s'avance dans la salle.
La demoiselle se
pencha en dehors du comptoir, ce qui lui donna l'occasion de déployer une taille
superbe. Julien la remarqua; toutes ses idées changèrent. La belle demoiselle
venait de placer devant lui une tasse, du sucre et un petit pain. Elle hésitait
à appeler un garçon pour avoir du café, comprenant bien qu'à l'arrivée de ce
garçon, son tête-à-tête avec Julien allait finir.
Julien, pensif,
comparait cette beauté blonde et gaie à certains souvenirs qui l'agitaient
souvent. L'idée de la passion dont il avait été l'objet lui ôta presque toute sa
timidité. La belle demoiselle n'avait qu'un instant; elle lut dans les regards
de Julien.
-- Cette fumée de pipe vous fait tousser, venez déjeuner
demain avant huit heures du matin; alors, je suis presque seule.
-- Quel
est votre nom? dit Julien, avec le sourire caressant de la timidité heureuse.
-- Amanda Binet.
-- Permettez-vous que je vous envoie, dans une
heure, un petit paquet gros comme celui-ci?
La belle Amanda réfléchit un
peu.
-- Je suis surveillée: ce que vous me demandez peut me
compromettre; cependant, je m'en vais écrire mon adresse sur une carte, que vous
placerez sur votre paquet. Envoyez-le-moi hardiment.
-- Je m'appelle
Julien Sorel, dit le jeune homme; je n'ai ni parents, ni connaissance à
Besançon.
-- Ah! je comprends, dit-elle avec joie, vous venez pour
l'Ecole de droit?
-- Hélas! non, répondit Julien; on m'envoie au
séminaire.
Le découragement le plus complet éteignit les traits
d'Amanda; elle appela un garçon: elle avait du courage maintenant. Le garçon
versa du café à Julien, sans le regarder.
Amanda recevait de l'argent au
comptoir; Julien était fier d'avoir osé parler: on se disputa à l'un des
billards. Les cris et les démentis des joueurs, retentissant dans cette salle
immense, faisaient un tapage qui étonnait Julien. Amanda était rêveuse et
baissait les yeux.
-- Si vous voulez, mademoiselle, lui dit-il tout à
coup avec assurance, je dirai que je suis votre cousin.
Ce petit air
d'autorité plut à Amanda. Ce n'est pas un jeune homme de rien, pensa-t-elle.
Elle lui dit fort vite, sans le regarder, car son oeil était occupé à voir si
quelqu'un s'approchait du comptoir:
-- Moi je suis de Genlis, près de
Dijon; dites que vous êtes aussi de Genlis, et cousin de ma mère.
-- Je
n'y manquerai pas.
-- Tous les jeudis, à cinq heures, en été, MM. les
séminaristes passent ici devant le café.
-- Si vous pensez à moi, quand
je passerai, ayez un bouquet de violettes à la main.
Amanda le regarda
d'un air étonné; ce regard changea le courage de Julien en témérité; cependant
il rougit beaucoup en lui disant:
-- Je sens que je vous aime de l'amour
le plus violent.
-- Parlez donc plus bas, lui dit-elle d'un air effrayé.
Julien songeait à se rappeler les phrases d'un volume dépareillé de
La Nouvelle Héloïse , qu'il avait trouvé à Vergy. Sa mémoire le servit
bien; depuis dix minutes, il récitait La Nouvelle Héloïse à Mlle Amanda,
ravie, il était heureux de sa bravoure, quand tout à coup la belle
Franc-Comtoise prit un air glacial. Un de ses amants paraissait à la porte du
café.
Il s'approcha du comptoir, en sifflant et marchant des épaules; il
regarda Julien. A l'instant, l'imagination de celui-ci, toujours dans les
extrêmes, ne fut remplie que d'idées de duel. Il pâlit beaucoup, éloigna sa
tasse, prit une mine assurée, et regarda son rival fort attentivement. Comme ce
rival baissait la tête en se versant familièrement un verre d'eau-de-vie sur le
comptoir, d'un regard Amanda ordonna à Julien de baisser les yeux. Il obéit, et,
pendant deux minutes, se tint immobile à sa place, pâle, résolu et ne songeant
qu'à ce qui allait arriver; il était vraiment bien en cet instant. Le rival
avait été étonné des yeux de Julien; son verre d'eau-de-vie avalé d'un trait, il
dit un mot à Amanda, plaça ses deux mains dans les poches latérales de sa grosse
redingote, et s'approcha d'un billard en soufflant et regardant Julien. Celui-ci
se leva transporté de colère; mais il ne savait comment s'y prendre pour être
insolent. Il posa son petit paquet, et, de l'air le plus dandinant qu'il put,
marcha vers le billard.
En vain la prudence lui disait: Mais avec un
duel dès l'arrivée à Besançon, la carrière ecclésiastique est perdue.
--
Qu'importe, il ne sera pas dit que je manque un insolent.
Amanda vit son
courage; il faisait un joli contraste avec la naïveté de ses manières; en un
instant, elle le préféra au grand jeune homme en redingote. Elle se leva, et,
tout en ayant l'air de suivre de l'oeil quelqu'un qui passait dans la rue, elle
vint se placer rapidement entre lui et le billard:
-- Gardez-vous de
regarder de travers ce monsieur, c'est mon beau-frère.
-- Que m'importe,
il m'a regardé.
-- Voulez-vous me rendre malheureuse? Sans doute, il
vous a regardé, peut-être même il va venir vous parler. Je lui ai dit que vous
êtes un parent de ma mère, et que vous arrivez de Genlis. Lui est Franc-Comtois
et n'a jamais dépassé Dôle, sur la route de la Bourgogne; ainsi dites ce que
vous voudrez, ne craignez rien.
Julien hésitait encore; elle ajouta bien
vite, son imagination de dame de comptoir lui fournissant des mensonges en
abondance:
-- Sans doute il vous a regardé, mais c'est au moment où il
me demandait qui vous êtes; c'est un homme qui est manant avec tout le
monde, il n'a pas voulu vous insulter.
L'oeil de Julien suivait le
prétendu beau-frère; il le vit acheter un numéro à la poule que l'on jouait au
plus éloigné des deux billards. Julien entendit sa grosse voix qui criait d'un
ton menaçant: Je prends à faire! Il passa vivement derrière Mlle Amanda,
et fit un pas vers le billard. Amanda le saisit par le bras:
-- Venez me
payer d'abord, lui dit-elle.
C'est juste, pensa Julien; elle a peur que
je ne sorte sans payer. Amanda était aussi agitée que lui et fort rouge; elle
lui rendit de la monnaie le plus lentement qu'elle put, tout en lui répétant à
voix basse:
-- Sortez à l'instant du café, ou je ne vous aime plus; et
cependant je vous aime bien.
Julien sortit, en effet, mais lentement.
N'est-il pas de mon devoir, se répétait-il, d'aller regarder à mon tour en
soufflant ce grossier personnage? Cette incertitude le retint une heure, sur le
boulevard, devant le café; il regardait si son homme sortait. Il ne parut pas,
et Julien s'éloigna.
Il n'était à Besançon que depuis quelques heures,
et déjà il avait conquis un remords. Le vieux chirurgien-major lui avait donné
autrefois, malgré sa goutte, quelques leçons d'escrime; telle était toute la
science que Julien trouvait au service de sa colère. Mais cet embarras n'eût
rien été s'il eût su comment se fâcher autrement qu'en donnant un soufflet; et,
si l'on en venait aux coups de poings, son rival, homme énorme, l'eût battu et
puis planté là.
Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien, sans
protecteurs et sans argent, il n'y aura pas grande différence entre un séminaire
et une prison; il faut que je dépose mes habits bourgeois dans quelque auberge,
où je reprendrai mon habit noir. Si jamais je parviens à sortir du séminaire
pour quelques heures, je pourrai fort bien, avec mes habits bourgeois, revoir
Mlle Amanda. Ce raisonnement était beau; mais Julien, passant devant toutes les
auberges, n'osait entrer dans aucune.
Enfin, comme il repassait devant
l'hôtel des Ambassadeurs, ses yeux inquiets rencontrèrent ceux d'une grosse
femme, encore assez jeune, haute en couleur, à l'air heureux et gai. Il
s'approcha d'elle et lui raconta son histoire.
-- Certainement, mon joli
petit abbé, lui dit l'hôtesse des Ambassadeurs, je vous garderai vos habits
bourgeois et même les ferai épousseter souvent. De ce temps-ci, il ne fait pas
bon laisser un habit de drap sans le toucher.
Elle prit une clef et le
conduisit elle-même dans une chambre, en lui recommandant d'écrire la note de ce
qu'il laissait.
-- Bon Dieu! que vous avez bonne mine comme ça, monsieur
l'abbé Sorel, lui dit la grosse femme, quand il descendit à la cuisine, je m'en
vais vous faire servir un bon dîner; et, ajouta-t-elle à voix basse, il ne vous
coûtera que vingt sols, au lieu de cinquante que tout le monde paye; car il faut
bien ménager votre petit boursicot .
-- J'ai dix louis, répliqua
Julien avec une certaine fierté.
-- Ah! bon Dieu, répondit la bonne
hôtesse alarmée, ne parlez pas si haut; il y a bien des mauvais sujets dans
Besançon. On vous volera cela en moins de rien. Surtout n'entrez jamais dans les
cafés, ils sont remplis de mauvais sujets.
-- Vraiment! dit Julien, à
qui ce mot donnait à penser.
-- Ne venez jamais que chez moi, je vous
ferai faire du café. Rappelez-vous que vous trouverez toujours ici une amie et
un bon dîner à vingt sols; c'est parler ça, j'espère. Allez vous mettre à table,
je vais vous servir moi-même.
-- Je ne saurais manger, lui dit Julien,
je suis trop ému, je vais entrer au séminaire en sortant de chez vous.
La bonne femme ne le laissa partir qu'après avoir empli ses poches de
provisions. Enfin Julien s'achemina vers le lieu terrible; l'hôtesse, de dessus
sa porte, lui en indiquait la route.
CHAPITRE XXV
LE
SEMINAIRE
Trois cent trente-six dîners à 83 centimes, trois cent
trente-six soupers à 38 centimes, du chocolat à qui de droit; combien y a-t-il à
gagner sur la soumission ?
LE VALENOD, de
Besançon.
Il vit de loin la croix de fer doré sur la
porte; il approcha lentement; ses jambes semblaient se dérober sous lui. Voilà
donc cet enfer sur la terre, dont je ne pourrai sortir! Enfin il se décida à
sonner. Le bruit de la cloche retentit comme dans un lieu solitaire. Au bout de
dix minutes, un homme pâle, vêtu de noir, vint lui ouvrir. Julien le regarda et
aussitôt baissa les yeux. Ce portier avait une physionomie singulière. La
pupille saillante et verte de ses yeux s'arrondissait comme celle d'un chat; les
contours immobiles de ses paupières annonçaient l'impossibilité de toute
sympathie; ses lèvres minces se développaient en demi-cercle sur des dents qui
avançaient. Cependant cette physionomie ne montrait pas le crime, mais plutôt
cette insensibilité parfaite qui inspire bien plus de terreur à la jeunesse. Le
seul sentiment que le regard rapide de Julien put deviner sur cette longue
figure dévote fut un mépris profond pour tout ce dont on voudrait lui parler, et
qui ne serait pas l'intérêt du ciel.
Julien releva les yeux avec effort,
et d'une voix que le battement de coeur rendait tremblante, il expliqua qu'il
désirait parler à M. Pirard, le directeur du séminaire. Sans dire une parole,
l'homme noir lui fit signe de le suivre. Ils montèrent deux étages par un large
escalier à rampe de bois, dont les marches déjetées penchaient tout à fait du
côté opposé au mur, et semblaient prêtes à tomber. Une petite porte, surmontée
d'une grande croix de cimetière en bois blanc peint en noir, fut ouverte avec
difficulté, et le portier le fit entrer dans une chambre sombre et basse, dont
les murs blanchis à la chaux étaient garnis de deux grands tableaux noircis par
le temps. Là, Julien fut laissé seul; il était atterré, son coeur battait
violemment; il eût été heureux d'oser pleurer. Un silence de mort régnait dans
toute la maison.
Au bout d'un quart d'heure, qui lui parut une journée,
le portier à figure sinistre reparut sur le pas d'une porte à l'autre extrémité
de la chambre, et, sans daigner parler, lui fit signe d'avancer. Il entra dans
une pièce encore plus grande que la première et fort mal éclairée. Les murs
aussi étaient blanchis; mais il n'y avait pas de meubles. Seulement dans un coin
près de la porte, Julien vit en passant un lit de bois blanc, deux chaises de
paille, et un petit fauteuil en planches de sapin sans coussin. A l'autre
extrémité de la chambre, près d'une petite fenêtre, à vitres jaunies, garnie de
vases de fleurs tenus salement, il aperçut un homme assis devant une table, et
couvert d'une soutane délabrée; il avait l'air en colère, et prenait l'un après
l'autre une foule de petits carrés de papier qu'il rangeait sur sa table, après
y avoir écrit quelques mots. Il ne s'apercevait pas de la présence de Julien.
Celui-ci était immobile, debout vers le milieu de la chambre, là où l'avait
laissé le portier, qui était ressorti en fermant la porte.
Dix minutes
se passèrent ainsi; l'homme mal vêtu écrivait toujours. L'émotion et la terreur
de Julien étaient telles, qu'il lui semblait être sur le point de tomber. Un
philosophe eût dit, peut-être en se trompant: c'est la violente impression du
laid sur une âme faite pour aimer ce qui est beau.
L'homme qui écrivait
leva la tête; Julien ne s'en aperçut qu'au bout d'un moment, et même, après
l'avoir vu, il restait encore immobile comme frappé à mort par le regard
terrible dont il était l'objet. Les yeux troublés de Julien distinguaient à
peine une figure longue et toute couverte de taches rouges, excepté sur le
front, qui laissait voir une pâleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front
blanc, brillaient deux petits yeux noirs faits pour effrayer le plus brave. Les
vastes contours de ce front étaient marqués par des cheveux épais, plats et d'un
noir de jais.
-- Voulez-vous approcher, oui ou non? dit enfin cet homme
avec impatience.
Julien s'avança d'un pas mal assuré, et enfin, prêt à
tomber et pâle, comme de sa vie il ne l'avait été, il s'arrêta à trois pas de la
petite table de bois blanc couverte de carrés de papier.
-- Plus près,
dit l'homme.
Julien s'avança encore en étendant la main, comme cherchant
à s'appuyer sur quelque chose.
-- Votre nom?
-- Julien Sorel.
-- Vous avez bien tardé, lui dit-on, en attachant de nouveau sur lui un
oeil terrible.
Julien ne put supporter ce regard; étendant la main comme
pour se soutenir, il tomba tout de son long sur le plancher.
L'homme
sonna. Julien n'avait perdu que l'usage des yeux et la force de se mouvoir; il
entendit des pas qui s'approchaient.
On le releva, on le plaça sur le
petit fauteuil de bois blanc. Il entendit l'homme terrible qui disait au
portier:
-- Il tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus que
ça.
Quand Julien put ouvrir les yeux, l'homme à la figure rouge
continuait à écrire; le portier avait disparu. Il faut avoir du courage, se dit
notre héros, et surtout cacher ce que je sens: il éprouvait un violent mal de
coeur; s'il m'arrive un accident, Dieu sait ce qu'on pensera de moi. Enfin
l'homme cessa d'écrire, et regardant Julien de côté:
-- Etes-vous en
état de me répondre?
-- Oui, monsieur, dit Julien, d'une voix affaiblie.
-- Ah! c'est heureux.
L'homme noir s'était levé à demi et
cherchait avec impatience une lettre dans le tiroir de sa table de sapin qui
s'ouvrit en criant. Il la trouva, s'assit lentement, et regardant de nouveau
Julien, d'un air à lui arracher le peu de vie qui lui restait:
-- Vous
m'êtes recommandé par M. Chélan, c'était le meilleur curé du diocèse, homme
vertueux s'il en fut, et mon ami depuis trente ans.
-- Ah! c'est à M.
Pirard que j'ai l'honneur de parler, dit Julien d'une voix mourante.
--
Apparemment, répliqua le directeur du séminaire, en le regardant avec humeur.
Il y eut un redoublement d'éclat dans ses petits yeux, suivi d'un
mouvement involontaire des muscles des coins de la bouche. C'était la
physionomie du tigre goûtant par avance le plaisir de dévorer sa proie.
-- La lettre de Chélan est courte, dit-il, comme se parlant à lui-même.
Intelligenti pauca ; par le temps qui court, on ne saurait écrire trop
peu. Il lut haut:
« Je vous adresse Julien Sorel, de cette paroisse, que
j'ai baptisé il y aura bientôt vingt ans; fils d'un charpentier riche, mais qui
ne lui donne rien. Julien sera un ouvrier remarquable dans la vigne du Seigneur.
La mémoire, l'intelligence ne manquent point, il y a de la réflexion. Sa
vocation sera-t-elle durable? est-elle sincère ? »
-- Sincère!
répéta l'abbé Pirard, d'un air étonné, et en regardant Julien; mais déjà le
regard de l'abbé était moins dénué de toute humanité; sincère !
répéta-t-il en baissant la voix et reprenant sa lecture:
« Je vous
demande pour Julien Sorel une bourse; il la méritera en subissant les examens
nécessaires. Je lui ai montré un peu de théologie, de cette ancienne et bonne
théologie des Bossuet, des Arnault, des Fleury. Si ce sujet ne vous convient
pas, renvoyez-le-moi; le directeur du dépôt de mendicité, que vous connaissez
bien, lui offre huit cents francs pour être précepteur de ses enfants. -- Mon
intérieur est tranquille, grâce à Dieu. Je m'accoutume au coup terrible.
Vale et me ama . »
L'abbé Pirard, ralentissant la voix comme il
lisait la signature, prononça avec un soupir le mot Chélan .
--
Il est tranquille, dit-il; en effet, sa vertu méritait cette récompense; Dieu
puisse-t-il me l'accorder le cas échéant!
Il regarda le ciel et fit un
signe de croix. A la vue de ce signe sacré, Julien sentit diminuer l'horreur
profonde qui, depuis son entrée dans cette maison, l'avait glacé.
--
J'ai ici trois cent vingt et un aspirants à l'état le plus saint, dit enfin
l'abbé Pirard, d'un ton de voix sévère, mais non méchant; sept ou huit seulement
me sont recommandés par des hommes tels que l'abbé Chélan; ainsi parmi les trois
cent vingt et un, vous allez être le neuvième. Mais ma protection n'est ni
faveur, ni faiblesse, elle est redoublement de soins et de sévérité contre les
vices. Allez fermer cette porte à clef.
Julien fit un effort pour
marcher et réussit à ne pas tomber. Il remarqua qu'une petite fenêtre, voisine
de la porte d'entrée, donnait sur la campagne. Il regarda les arbres; cette vue
lui fit du bien, comme s'il eût aperçu d'anciens amis.
-- Loquerisne
linguam latinam ? (Parlez-vous latin?) lui dit l'abbé Pirard, comme il
revenait.
-- Ita, pater optime (Oui, mon excellent père),
répondit Julien, revenant un peu à lui. Certainement, jamais homme au monde ne
lui avait paru moins excellent que M. Pirard, depuis une demi-heure.
L'entretien continua en latin. L'expression des yeux de l'abbé
s'adoucissait; Julien reprenait quelque sang-froid. Que je suis faible,
pensa-t-il, de m'en laisser imposer par ces apparences de vertu! cet homme sera
tout simplement un fripon comme M. Maslon; et Julien s'applaudit d'avoir caché
presque tout son argent dans ses bottes.
L'abbé Pirard examina Julien
sur la théologie, il fut surpris de l'étendue de son savoir. Son étonnement
augmenta quand il l'interrogea en particulier sur les Saintes Écritures. Mais
quand il arriva aux questions sur la doctrine des Pères, il s'aperçut que Julien
ignorait presque jusqu'aux noms de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint
Bonaventure, de saint Basile, etc., etc.
Au fait, pensa l'abbé Pirard,
voilà bien cette tendance fatale au protestantisme que j'ai toujours reprochée à
Chélan. Une connaissance approfondie et trop approfondie des Saintes Écritures.
(Julien venait de lui parler, sans être interrogé à ce sujet, du temps
véritable où avaient été écrits la Genèse, le Pentateuque, etc.)
A quoi mène ce raisonnement infini sur les Saintes Écritures, pensa
l'abbé Pirard, si ce n'est à l'examen personnel , c'est-à-dire au plus
affreux protestantisme? Et à côté de cette science imprudente, rien sur les
Pères qui puisse compenser cette tendance.
Mais l'étonnement du
directeur du séminaire n'eut plus de bornes, lorsque, interrogeant Julien sur
l'autorité du pape, et s'attendant aux maximes de l'ancienne Église gallicane,
le jeune homme lui récita tout le livre de M. de Maistre.
Singulier
homme que ce Chélan, pensa l'abbé Pirard; lui a-t-il montré ce livre pour lui
apprendre à s'en moquer?
Ce fut en vain qu'il interrogea Julien pour
tâcher de deviner s'il croyait sérieusement à la doctrine de M. de Maistre. Le
jeune homme ne répondait qu'avec sa mémoire. De ce moment, Julien fut réellement
très bien, il sentait qu'il était maître de soi. Après un examen fort long, il
lui sembla que la sévérité de M. Pirard envers lui n'était plus qu'affectée. En
effet, sans les principes de gravité austère que, depuis quinze ans, il s'était
imposés envers ses élèves en théologie, le directeur du séminaire eût embrassé
Julien au nom de la logique, tant il trouvait de clarté, de précision et de
netteté dans ses réponses.
Voilà un esprit hardi et sain, se disait-il,
mais corpus debile (le corps est faible).
-- Tombez-vous souvent
ainsi? dit-il à Julien en français et lui montrant du doigt le plancher.
-- C'est la première fois de ma vie, la figure du portier m'avait glacé,
ajouta Julien en rougissant comme un enfant.
L'abbé Pirard sourit
presque.
-- Voilà l'effet des vaines pompes du monde; vous êtes
accoutumé apparemment à des visages riants, véritables théâtres de mensonge. La
vérité est austère, monsieur. Mais notre tâche ici-bas n'est-elle pas austère
aussi? Il faudra veiller à ce que votre conscience se tienne en garde contre
cette faiblesse: Trop de sensibilité aux vaines grâces de l'extérieur .
Si vous ne m'étiez pas recommandé, dit l'abbé Pirard en reprenant la
langue latine avec un plaisir marqué, si vous ne m'étiez pas recommandé par un
homme tel que l'abbé Chélan, je vous parlerais le vain langage de ce monde
auquel il paraît que vous êtes trop accoutumé. La bourse entière que vous
sollicitez, vous dirais-je, est la chose du monde la plus difficile à obtenir.
Mais l'abbé Chélan a mérité bien peu, par cinquante-six ans de travaux
apostoliques, s'il ne peut disposer d'une bourse au séminaire.
Après ces
mots, l'abbé Pirard recommanda à Julien de n'entrer dans aucune société ou
congrégation secrète sans son consentement.
-- Je vous en donne ma
parole d'honneur, dit Julien avec l'épanouissement de coeur d'un honnête homme.
Le directeur du séminaire sourit pour la première fois.
-- Ce
mot n'est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle trop le vain honneur des
gens du monde qui les conduit à tant de fautes, et souvent à des crimes. Vous me
devez la sainte obéissance en vertu du paragraphe dix-sept de la bulle Unam
ecclesiam de saint Pie V. Je suis votre supérieur ecclésiastique. Dans cette
maison, entendre, mon très cher fils, c'est obéir. Combien avez-vous d'argent?
Nous y voici, se dit Julien, c'était pour cela qu'était le très cher
fils.
-- Trente-cinq francs, mon père.
-- Ecrivez soigneusement
l'emploi de cet argent; vous aurez à m'en rendre compte.
Cette pénible
séance avait duré trois heures; Julien appela le portier.
-- Allez
installer Julien Sorel dans la cellule n° 103, dit l'abbé Pirard à cet homme.
Par une grande distinction, il accordait à Julien un logement séparé.
-- Portez-y sa malle, ajouta-t-il.
Julien baissa les yeux et
reconnut sa malle précisément en face de lui, il la regardait depuis trois
heures, et ne l'avait pas reconnue.
En arrivant au n° 103, c'était une
petite chambrette de huit pieds en carré, au dernier étage de la maison, Julien
remarqua qu'elle donnait sur les remparts, et par delà on apercevait la jolie
plaine que le Doubs sépare de la ville.
Quelle vue charmante! s'écria
Julien; en se parlant ainsi, il ne sentait pas ce qu'exprimaient ces mots. Les
sensations si violentes qu'il avait éprouvées depuis le peu de temps qu'il était
à Besançon avaient entièrement épuisé ses forces. Il s'assit près de la fenêtre
sur l'unique chaise de bois qui fût dans sa cellule, et tomba aussitôt dans un
profond sommeil. Il n'entendit point la cloche du souper, ni celle du salut; on
l'avait oublié.
Quand les premiers rayons du soleil le réveillèrent le
lendemain matin, il se trouva couché sur le plancher.
CHAPITRE
XXVI
LE MONDE OU CE QUI MANQUE AU RICHE
Je suis seul
sur la terre, personne ne daigne penser à moi. Tous ceux que je vois faire
fortune ont une effronterie et une dureté de coeur que je ne me sens point. Ils
me haïssent à cause de ma bonté facile. Ah! bientôt je mourrai, soit de faim,
soit du malheur de voir les hommes si durs .
YOUNG.
Il se hâta de brosser son habit et de
descendre, il était en retard. Un sous-maître le gronda sévèrement; au lieu de
chercher à se justifier, Julien croisa les bras sur sa poitrine:
--
Peccavi, pater optime (j'ai péché, j'avoue ma faute, ô mon père), dit-il
d'un air contrit.
Ce début eut un grand succès. Les gens adroits parmi
les séminaristes virent qu'ils avaient affaire à un homme qui n'en était pas aux
éléments du métier. L'heure de la récréation arriva. Julien se vit l'objet de la
curiosité générale. Mais on ne trouva chez lui que réserve et silence. Suivant
les maximes qu'il s'était faites, il considéra ses trois cent vingt et un
camarades comme des ennemis; le plus dangereux de tous à ses yeux était l'abbé
Pirard.
Peu de jours après, Julien eut à choisir un confesseur, on lui
présenta une liste.
Eh! bon Dieu! pour qui me prend-on, se dit-il,
croit-on que je ne comprenne pas ce que parler veut dire ? et il choisit
l'abbé Pirard.
Sans qu'il s'en doutât, cette démarche était décisive. Un
petit séminariste tout jeune, natif de Verrières, et qui, dès le premier jour,
s'était déclaré son ami, lui apprit que s'il eût choisi M. Castanède, le
sous-directeur du séminaire, il eût peut-être agi avec plus de prudence.
-- L'abbé Castanède est l'ennemi de M. Pirard qu'on soupçonne de
jansénisme, ajouta le petit séminariste en se penchant vers son oreille.
Toutes les premières démarches de notre héros qui se croyait si prudent
furent, comme le choix d'un confesseur, des étourderies. Egaré par toute la
présomption d'un homme à imagination, il prenait ses intentions pour des faits,
et se croyait un hypocrite consommé. Sa folie allait jusqu'à se reprocher ses
succès dans cet art de la faiblesse.
Hélas! c'est ma seule arme! à une
autre époque, se disait-il, c'est par des actions parlantes en face de l'ennemi
que j'aurais gagné mon pain .
Julien, satisfait de sa conduite,
regardait autour de lui; il trouvait partout l'apparence de la vertu la plus
pure.
Huit ou dix séminaristes vivaient en odeur de sainteté, et avaient
des visions comme sainte Thérèse et saint François lorsqu'il reçut les stigmates
sur le mont Verna dans l'Apennin. Mais c'était un grand secret, leurs
amis le cachaient. Ces pauvres jeunes gens à visions étaient presque toujours à
l'infirmerie. Une centaine d'autres réunissaient à une foi robuste une
infatigable application. Ils travaillaient au point de se rendre malades, mais
sans apprendre grand-chose. Deux ou trois se distinguaient par un talent réel,
et, entre autres, un nommé Chazel; mais Julien se sentait de l'éloignement pour
eux, et eux pour lui.
Le reste des trois cent vingt et un séminaristes
ne se composait que d'êtres grossiers qui n'étaient pas bien sûrs de comprendre
les mots latins qu'ils répétaient tout le long de la journée. Presque tous
étaient des fils de paysans, et ils aimaient mieux gagner leur pain en récitant
quelques mots latins qu'en piochant la terre. C'est d'après cette observation
que, dès les premiers jours, Julien se promit de rapides succès. Dans tout
service, il faut des gens intelligents, car enfin il y a un travail à faire, se
disait-il. Sous Napoléon, j'eusse été sergent; parmi ces futurs curés, je serai
grand vicaire.
Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, manouvriers dès
l'enfance, ont vécu, jusqu'à leur arrivée ici, de lait caillé et de pain noir.
Dans leurs chaumières, ils ne mangeaient de la viande que cinq ou six fois par
an. Semblables aux soldats romains qui trouvaient la guerre un temps de repos,
ces grossiers paysans sont enchantés des délices du séminaire.
Julien ne
lisait jamais dans leur oeil morne que le besoin physique satisfait après le
dîner, et le plaisir physique attendu avant le repas. Tels étaient les gens au
milieu desquels il fallait se distinguer; mais ce que Julien ne savait pas, ce
qu'on se gardait de lui dire, c'est que, être le premier dans les différents
cours de dogme, d'histoire ecclésiastique, etc., etc., que l'on suit au
séminaire, n'était à leurs yeux qu'un péché splendide . Depuis Voltaire,
depuis le gouvernement des deux Chambres qui n'est au fond que méfiance et
examen personnel , et donne à l'esprit des peuples cette mauvaise habitude de
se méfier , l'Eglise de France semble avoir compris que les livres sont
ses vrais ennemis. C'est la soumission de coeur qui est tout à ses yeux. Réussir
dans les études, même sacrées, lui est suspect, et à bon droit. Qui empêchera
l'homme supérieur de passer de l'autre côté comme Sieyès ou Grégoire! L'Eglise
tremblante s'attache au pape comme à la seule chance de salut. Le pape seul peut
essayer de paralyser l'examen personnel, et, par les pieuses pompes des
cérémonies de sa cour, faire impression sur l'esprit ennuyé et malade des gens
du monde.
Julien, pénétrant à demi ces diverses vérités, que cependant
toutes les paroles prononcées dans un séminaire tendent à démentir, tombait dans
une mélancolie profonde. Il travaillait beaucoup, et réussissait rapidement à
apprendre des choses très utiles à un prêtre, très fausses à ses yeux, et
auxquelles il ne mettait aucun intérêt. Il croyait n'avoir rien autre chose à
faire.
Suis-je donc oublié de toute la terre? pensait-il. Il ne savait
pas que M. Pirard avait reçu et jeté au feu quelques lettres timbrées de Dijon,
et où, malgré les formes du style le plus convenable, perçait la passion la plus
vive. De grands remords semblaient combattre cet amour. Tant mieux, pensait
l'abbé Pirard, ce n'est pas du moins une femme impie que ce jeune homme a aimée.
Un jour, l'abbé Pirard ouvrit une lettre qui semblait à demi effacée par
les larmes, c'était un éternel adieu. Enfin, disait-on à Julien, le ciel m'a
fait la grâce de haïr, non l'auteur de ma faute, il sera toujours ce que j'aurai
de plus cher au monde, mais ma faute en elle-même. Le sacrifice est fait, mon
ami. Ce n'est pas sans larmes, comme vous voyez. Le salut des êtres auxquels je
me dois, et que vous avez tant aimés, l'emporte. Un Dieu juste mais terrible ne
pourra plus se venger sur eux des crimes de leur mère. Adieu, Julien, soyez
juste envers les hommes.
Cette fin de lettre était presque absolument
illisible. On donnait une adresse à Dijon, et cependant on espérait que jamais
Julien ne répondrait, ou que du moins il se servirait de paroles qu'une femme
revenue à la vertu pourrait entendre sans rougir.
La mélancolie de
Julien, aidée par la médiocre nourriture que fournissait au séminaire
l'entrepreneur des dîners à 83 centimes, commençait à influer sur sa santé,
lorsqu'un matin Fouqué parut tout à coup dans sa chambre.
-- Enfin j'ai
pu entrer. Je suis venu cinq fois à Besançon, sans reproche, pour te voir.
Toujours visage de bois. J'ai aposté quelqu'un à la porte du séminaire; pourquoi
diable est-ce que tu ne sors jamais?
-- C'est une épreuve que je me suis
imposée.
-- Je te trouve bien changé. Enfin je te revois. Deux beaux
écus de cinq francs viennent de m'apprendre que je n'étais qu'un sot de ne pas
les avoir offerts dès le premier voyage.
La conversation fut infinie
entre les deux amis. Julien changea de couleur lorsque Fouqué lui dit:
-- A propos, sais-tu? la mère de tes élèves est tombée dans la plus
haute dévotion.
Et il parlait de cet air dégagé qui fait une si
singulière impression sur l'âme passionnée de laquelle on bouleverse, sans s'en
douter, les plus chers intérêts.
-- Oui, mon ami, dans la dévotion la
plus exaltée. On dit qu'elle fait des pèlerinages. Mais, à la honte éternelle de
l'abbé Maslon, qui a espionné si longtemps ce pauvre M. Chélan, Mme de Rênal n'a
pas voulu de lui. Elle va se confesser à Dijon ou à Besançon.
-- Elle
vient à Besançon, dit Julien, le front couvert de rougeur.
-- Assez
souvent, répondit Fouqué d'un air interrogatif.
-- As-tu des
Constitutionnels sur toi?
-- Que dis-tu? répliqua Fouqué.
-- Je te demande si tu as des Constitutionnels , reprit Julien,
du ton de voix le plus tranquille. Ils se vendent trente sous le numéro ici.
-- Quoi! même au séminaire, des libéraux! s'écria Fouqué. Pauvre France!
ajouta-t-il en prenant la voix hypocrite et le ton doux de l'abbé Maslon.
Cette visite eût fait une profonde impression sur notre héros, si, dès
le lendemain, un mot que lui adressa ce petit séminariste de Verrières qui lui
semblait si enfant, ne lui eût fait faire une importante découverte. Depuis
qu'il était au séminaire, la conduite de Julien n'avait été qu'une suite de
fausses démarches. Il se moqua de lui-même avec amertume.
A la vérité,
les actions importantes de sa vie étaient savamment conduites; mais il ne
soignait pas les détails, et les habiles au séminaire ne regardent qu'aux
détails. Aussi, passait-il déjà parmi ses camarades pour un esprit fort .
Il avait été trahi par une foule de petites actions.
A leurs yeux, il
était convaincu de ce vice énorme, il pensait, il jugeait par lui-même ,
au lieu de suivre aveuglément l'autorité et l'exemple. L'abbé Pirard ne
lui avait été d'aucun secours; il ne lui avait pas adressé une seule fois la
parole hors du tribunal de la pénitence, où encore il écoutait plus qu'il ne
parlait. Il en eût été bien autrement s'il eût choisi l'abbé Castanède.
Du moment que Julien se fut aperçu de sa folie, il ne s'ennuya plus. Il
voulut connaître toute l'étendue du mal, et, à cet effet, sortit un peu de ce
silence hautain et obstiné avec lequel il repoussait ses camarades. Ce fut alors
qu'on se vengea de lui. Ses avances furent accueillies par un mépris qui alla
jusqu'à la dérision. Il reconnut que, depuis son entrée au séminaire, il n'y
avait pas eu une heure, surtout pendant les récréations, qui n'eût porté
conséquence pour ou contre lui, qui n'eût augmenté le nombre de ses ennemis, ou
ne lui eût concilié la bienveillance de quelque séminariste sincèrement vertueux
ou un peu moins grossier que les autres. Le mal à réparer était immense, la
tâche fort difficile. Désormais l'attention de Julien fut sans cesse sur ses
gardes; il s'agissait de se dessiner un caractère tout nouveau.
Les
mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnèrent beaucoup de peine. Ce n'est
pas sans raison qu'en ces lieux-là on les porte baissés. Quelle n'était pas ma
présomption à Verrières! se disait Julien, je croyais vivre; je me préparais
seulement à la vie; me voici enfin dans le monde, tel que je le trouverai
jusqu'à la fin de mon rôle, entouré de vrais ennemis. Quelle immense difficulté,
ajoutait-il, que cette hypocrisie de chaque minute! c'est à faire pâlir les
travaux d'Hercule. L'Hercule des temps modernes, c'est Sixte-Quint trompant
quinze années de suite, par sa modestie, quarante cardinaux qui l'avaient vu vif
et hautain pendant toute sa jeunesse.
La science n'est donc rien ici! se
disait-il avec dépit; les progrès dans le dogme, dans l'histoire sacrée, etc.,
ne comptent qu'en apparence. Tout ce qu'on dit à ce sujet est destiné à faire
tomber dans le piège les fous tels que moi. Hélas! mon seul mérite consistait
dans mes progrès rapides, dans ma façon de saisir ces balivernes. Est-ce qu'au
fond ils les estimeraient à leur vraie valeur? les jugent-ils comme moi? Et
j'avais la sottise d'en être fier! Ces premières places que j'obtiens toujours
n'ont servi qu'à me donner des ennemis acharnés. Chazel, qui a plus de science
que moi, jette toujours dans ses compositions quelque balourdise qui le fait
reléguer à la cinquantième place; s'il obtient la première, c'est par
distraction. Ah! qu'un mot, un seul mot de M. Pirard m'eût été utile!
Du
moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de piété ascétique, tels que
le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au Sacré-Coeur, etc., etc., qui
lui semblaient si mortellement ennuyeux, devinrent ses moments d'action les plus
intéressants. En réfléchissant sévèrement sur lui-même, et cherchant surtout à
ne pas s'exagérer ses moyens, Julien n'aspira pas d'emblée, comme les
séminaristes qui servaient de modèles aux autres, à faire à chaque instant des
actions significatives , c'est-à-dire prouvant un genre de perfection
chrétienne. Au séminaire, il est une façon de manger un oeuf à la coque qui
annonce les progrès faits dans la vie dévote.
Le lecteur, qui sourit
peut-être, daignerait-il se souvenir de toutes les fautes que fit, en mangeant
un oeuf, l'abbé Delille invité à déjeuner chez une grande dame de la cour de
Louis XVI.
Julien chercha d'abord à arriver au non culpa ; c'est
l'état du jeune séminariste dont la démarche, dont la façon de mouvoir les bras,
les yeux, etc., n'indiquent à la vérité rien de mondain, mais ne montrent pas
encore l'être absorbé par l'idée de l'autre vie et le pur néant de
celle-ci.
Sans cesse Julien trouvait écrites au charbon, sur les murs
des corridors, des phrases telles que celle-ci: Qu'est-ce que soixante ans
d'épreuves, mis en balance avec une éternité de délices ou une éternité d'huile
bouillante en enfer? Il ne les méprisa plus; il comprit qu'il fallait les avoir
sans cesse devant les yeux. Que ferai-je toute ma vie? se disait-il; je vendrai
aux fidèles une place dans le ciel. Comment cette place leur sera-t-elle rendue
visible? par la différence de mon extérieur et de celui d'un laïc.
Après
plusieurs mois d'application de tous les instants, Julien avait encore l'air de
penser . Sa façon de remuer les yeux et de porter la bouche n'annonçait
pas la foi implicite et prête à tout croire et à tout soutenir, même par le
martyre. C'était avec colère que Julien se voyait primé dans ce genre par les
paysans les plus grossiers. Il y avait de bonnes raisons pour qu'ils n'eussent
pas l'air penseur.
Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver à
cette physionomie de foi fervente et aveugle, prête à tout croire et à tout
souffrir, que l'on trouve si fréquemment dans les couvents d'Italie, et dont à
nous autres laïcs, le Guerchin a laissé de si parfaits modèles dans ses tableaux
d'église*. [* Voir, au musée du Louvre, François duc d'Aquitaine déposant la
cuirasse et prenant l'habit de moine, n° 1130.]
Les jours de grande
fête, on donnait aux séminaristes des saucisses avec de la choucroute. Les
voisins de table de Julien observèrent qu'il était insensible à ce bonheur; ce
fut là un de ses premiers crimes. Ses camarades y virent un trait odieux de la
plus sotte hypocrisie; rien ne lui fit plus d'ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez
ce dédaigneux, disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleure
pitance , des saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain!
l'orgueilleux! le damné!
Hélas! l'ignorance de ces jeunes paysans, mes
camarades, est pour eux un avantage immense, s'écriait Julien dans ses moments
de découragement. A leur arrivée au séminaire, le professeur n'a point à les
délivrer de ce nombre effroyable d'idées mondaines que j'y apporte, et qu'ils
lisent sur ma figure, quoi que je fasse.
Julien étudiait, avec une
attention voisine de l'envie, les plus grossiers des petits paysans qui
arrivaient au séminaire. Au moment où on les dépouillait de leur veste de ratine
pour leur faire endosser la robe noire, leur éducation se bornait à un respect
immense et sans bornes pour l'argent sec et liquide , comme on dit en
Franche-Comté.
C'est la manière sacramentelle et héroïque d'exprimer
l'idée sublime d' argent comptant .
Le bonheur, pour ces
séminaristes, comme pour les héros des romans de Voltaire, consiste surtout à
bien dîner. Julien découvrait chez presque tous un respect inné pour l'homme qui
porte un habit de drap fin . Ce sentiment apprécie la justice
distributive , telle que nous la donnent nos tribunaux, à sa valeur et même
au-dessous de sa valeur. Que peut-on gagner, répétaient-ils souvent entre eux, à
plaider contre un gros ?
C'est le mot des vallées du Jura, pour
exprimer un homme riche. Qu'on juge de leur respect pour l'être le plus riche de
tous: le gouvernement!
Ne pas sourire avec respect au seul nom de M. le
préfet, passe, aux yeux des paysans de la Franche-Comté, pour une imprudence:
or, l'imprudence chez le pauvre est rapidement punie par le manque de pain.
Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temps par le sentiment
du mépris, Julien finit par éprouver de la pitié: il était arrivé souvent aux
pères de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans l'hiver à leur
chaumière, et de n'y trouver ni pain, ni châtaignes, ni pommes de terre. Qu'y
a-t-il donc d'étonnant, se disait Julien, si l'homme heureux, à leurs yeux, est
d'abord celui qui vient de bien dîner, et ensuite celui qui possède un bon
habit! Mes camarades ont une vocation ferme, c'est-à-dire qu'ils voient dans
l'état ecclésiastique une longue continuation de ce bonheur: bien dîner et avoir
un habit chaud en hiver.
Il arriva à Julien d'entendre un jeune
séminariste, doué d'imagination, dire à son compagnon:
-- Pourquoi ne
deviendrais-je pas pape comme Sixte-Quint, qui gardait les pourceaux?
--
On ne fait pape que des Italiens, répondit l'ami; mais pour sûr on tirera au
sort parmi nous pour des places de grands vicaires, de chanoines, et peut-être
d'évêques. M. P..., évêque de Châlons, est fils d'un tonnelier: c'est l'état de
mon père.
Un jour, au milieu d'une leçon de dogme, l'abbé Pirard fit
appeler Julien. Le pauvre jeune homme fut ravi de sortir de l'atmosphère
physique et morale au milieu de laquelle il était plongé.
Julien trouva
chez M. le directeur l'accueil qui l'avait tant effrayé le jour de son entrée au
séminaire.
-- Expliquez-moi ce qui est écrit sur cette carte à jouer,
lui dit-il en le regardant de façon à le faire rentrer sous terre.
Julien lut: « Amanda Binet, au café de la Girafe, avant huit heures.
Dire que l'on est de Genlis, et le cousin de ma mère ».
Julien vit
l'immensité du danger; la police de l'abbé Castanède lui avait volé cette
adresse.
-- Le jour où j'entrai ici, répondit-il en regardant le front
de l'abbé Pirard, car il ne pouvait supporter son oeil terrible, j'étais
tremblant: M. Chélan m'avait dit que c'était un lieu plein de délations et de
méchancetés de tous les genres; l'espionnage et la dénonciation entre camarades
y sont encouragés. Le ciel le veut ainsi, pour montrer la vie telle qu'elle est,
aux jeunes prêtres, et leur inspirer le dégoût du monde et de ses pompes.
-- Et c'est à moi que vous faites des phrases, dit l'abbé Pirard
furieux. Petit coquin!
-- A Verrières, reprit froidement Julien, mes
frères me battaient lorsqu'ils avaient sujet d'être jaloux de moi...
--
Au fait! au fait! s'écria M. Pirard, presque hors de lui.
Sans être le
moins du monde intimidé, Julien reprit sa narration.
-- Le jour de mon
arrivée à Besançon, vers midi, j'avais faim, j'entrai dans un café. Mon coeur
était rempli de répugnance pour un lieu si profane; mais je pensai que mon
déjeuner me coûterait moins cher là qu'à l'auberge. Une dame, qui paraissait la
maîtresse de la boutique, eut pitié de mon air novice. Besançon est rempli de
mauvais sujets, me dit-elle, je crains pour vous, monsieur. S'il vous arrivait
quelque mauvaise affaire, ayez recours à moi, envoyez chez moi avant huit
heures. Si les portiers du séminaire refusent de faire votre commission, dites
que vous êtes mon cousin, et natif de Genlis...
-- Tout ce bavardage va
être vérifié, s'écria l'abbé Pirard, qui, ne pouvant rester en place, se
promenait dans la chambre.
-- Qu'on se rende dans sa cellule!
L'abbé suivit Julien et l'enferma à clef. Celui-ci se mit aussitôt à
visiter sa malle, au fond de laquelle la fatale carte était précieusement
cachée. Rien ne manquait dans la malle, mais il y avait plusieurs dérangements;
cependant la clef ne le quittait jamais. Quel bonheur, se dit Julien, que,
pendant le temps de mon aveuglement, je n'aie jamais accepté la permission de
sortir, que M. Castanède m'offrait si souvent avec une bonté que je comprends
maintenant. Peut-être j'aurais eu la faiblesse de changer d'habits et d'aller
voir la belle Amanda, je me serais perdu. Quand on a désespéré de tirer parti du
renseignement de cette manière, pour ne pas le perdre, on en a fait une
dénonciation.
Deux heures après, le directeur le fit appeler.
--
Vous n'avez pas menti, lui dit-il avec un regard moins sévère; mais garder une
telle adresse est une imprudence dont vous ne pouvez concevoir la gravité.
Malheureux enfant! dans dix ans, peut-être, elle vous portera dommage.
CHAPITRE XXVII
PREMIERE EXPERIENCE DE LA VIE
Le
temps présent, grand Dieu! c'est l'arche du Seigneur. Malheur à qui y touche.
DIDEROT.
Le lecteur voudra bien nous permettre
de donner très peu de faits clairs et précis sur cette époque de la vie de
Julien. Ce n'est pas qu'ils nous manquent, bien au contraire; mais, peut-être ce
qu'il vit au séminaire est-il trop noir pour le coloris modéré que l'on a
cherché à conserver dans ces feuilles. Les contemporains qui souffrent de
certaines choses ne peuvent s'en souvenir qu'avec une horreur qui paralyse tout
autre plaisir, même celui de lire un conte.
Julien réussissait peu dans
ses essais d'hypocrisie de gestes; il tomba dans des moments de dégoût et même
de découragement complet. Il n'avait pas de succès, et encore dans une vilaine
carrière. Le moindre secours extérieur eût suffi pour lui remettre le coeur, la
difficulté à vaincre n'était pas bien grande; mais il était seul comme une
barque abandonnée au milieu de l'Océan. Et quand je réussirais, se disait-il;
avoir toute une vie à passer en si mauvaise compagnie! Des gloutons qui ne
songent qu'à l'omelette au lard qu'ils dévoreront au dîner, ou des abbés
Castanède, pour qui aucun crime n'est trop noir! Ils parviendront au pouvoir;
mais à quel prix, grand Dieu!
La volonté de l'homme est puissante, je le
lis partout; mais suffit-elle pour surmonter un tel dégoût? La tâche des grands
hommes a été facile; quelque terrible que fût le danger, ils le trouvaient beau;
et qui peut comprendre, excepté moi, la laideur de ce qui m'environne?
Ce moment fut le plus éprouvant de sa vie. Il lui était si facile de
s'engager dans un des beaux régiments en garnison à Besançon! Il pouvait se
faire maître de latin; il lui fallait si peu pour sa subsistance! mais alors
plus de carrière, plus d'avenir pour son imagination: c'était mourir. Voici le
détail d'une de ses tristes journées.
Ma présomption s'est si souvent
applaudie de ce que j'étais différent des autres jeunes paysans! Eh bien, j'ai
assez vécu pour voir que différence engendre haine , se disait-il un
matin. Cette grande vérité venait de lui être montrée par une de ses plus
piquantes irréussites. Il avait travaillé huit jours à plaire à un élève qui
vivait en odeur de sainteté. Il se promenait avec lui dans la cour, écoutant
avec soumission des sottises à dormir debout. Tout à coup le temps tourna à
l'orage, le tonnerre gronda, et le saint élève s'écria, le repoussant d'une
façon grossière:
-- Ecoutez; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux
pas être brûlé par le tonnerre: Dieu peut vous foudroyer comme un impie, comme
un Voltaire.
Les dents serrées de rage et les yeux ouverts vers ce ciel
sillonné par la foudre: je mériterais d'être submergé, si je m'endors pendant la
tempête! s'écria Julien. Essayons la conquête de quelque autre cuistre.
Le cours d'histoire sacrée de l'abbé Castanède sonna.
A ces
jeunes paysans si effrayés du travail pénible et de la pauvreté de leurs pères,
l'abbé Castanède enseignait ce jour-là que cet être si terrible à leurs yeux, le
gouvernement, n'avait de pouvoir réel et légitime qu'en vertu de la délégation
du vicaire de Dieu sur la terre.
-- Rendez-vous dignes des bontés du
pape par la sainteté de votre vie, par votre obéissance, soyez comme un
bâton entre ses mains , ajoutait-il, et vous allez obtenir une place superbe
où vous commanderez en chef, loin de tout contrôle; une place inamovible, dont
le gouvernement paie le tiers des appointements, et les fidèles, formés par vos
prédications, les deux autres tiers.
Au sortir de son cours, M.
Castanède s'arrêta dans la cour. [Variante : , au milieu de ses élèves, ce
jour-là plus attentifs.]
-- C'est bien d'un curé que l'on peut dire:
tant vaut l'homme, tant vaut la place, disait-il aux élèves qui faisaient cercle
autour de lui. J'ai connu, moi qui vous parle, des paroisses de montagne dont le
casuel valait mieux que celui de bien des curés de ville. Il y avait autant
d'argent, sans compter les chapons gras, les oeufs, le beurre frais et mille
agréments de détail; et là le curé est le premier sans contredit: point de bon
repas où il ne soit invité, fêté, etc.
A peine M. Castanède fut-il
remonté chez lui, que les élèves se divisèrent en groupes. Julien n'était
d'aucun; on le laissait comme une brebis galeuse. Dans tous les groupes, il
voyait un élève jeter un sol en l'air, et s'il devinait juste au jeu de croix ou
pile, ses camarades en concluaient qu'il aurait bientôt une de ces cures à riche
casuel.
Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune prêtre, à peine ordonné
depuis un an, ayant offert un lapin privé à la servante d'un vieux curé, il
avait obtenu d'être demandé pour vicaire, et, peu de mois après, car le curé
était mort bien vite, l'avait remplacé dans la bonne cure. Tel autre avait
réussi à se faire désigner pour successeur à la cure d'un gros bourg fort riche,
en assistant à tous les repas du vieux curé paralytique, et lui découpant ses
poulets avec grâce.
Les séminaristes, comme les gens dans toutes les
carrières, s'exagèrent l'effet de ces petits moyens qui ont de l'extraordinaire
et frappent l'imagination.
Il faut, se disait Julien, que je me fasse à
ces conversations. Quand on ne parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on
s'entretenait de la partie mondaine des doctrines ecclésiastiques; des
différends des évêques et des préfets, des maires et des curés. Julien voyait
apparaître l'idée d'un second Dieu, mais d'un Dieu bien plus à craindre et bien
plus puissant que l'autre; ce second Dieu était le pape. On se disait, mais en
baissant la voix, et quand on était bien sûr de n'être pas entendu par M.
Pirard, que si le pape ne se donne pas la peine de nommer tous les préfets et
tous les maires de France, c'est qu'il a commis à ce soin le roi de France, en
le nommant fils aîné de l'Eglise.
Ce fut vers ce temps que Julien crut
pouvoir tirer parti pour sa considération du livre Du Pape , par M. de
Maistre. A vrai dire, il étonna ses camarades; mais ce fut encore un malheur. Il
leur déplut en exposant mieux qu'eux-mêmes leurs propres opinions. M. Chélan
avait été imprudent pour Julien comme il l'était pour lui-même. Après lui avoir
donné l'habitude de raisonner juste et de ne pas se laisser payer de vaines
paroles, il avait négligé de lui dire que, chez l'être peu considéré, cette
habitude est un crime; car tout bon raisonnement offense.
Le bien dire
de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses camarades, à force de songer à lui,
parvinrent à exprimer d'un seul mot toute l'horreur qu'il leur inspirait: ils le
surnommèrent MARTIN LUTHER ; surtout, disaient-ils, à cause de cette infernale
logique qui le rend si fier.
Plusieurs jeunes séminaristes avaient des
couleurs plus fraîches et pouvaient passer pour plus jolis garçons que Julien;
mais il avait les mains blanches et ne pouvait cacher certaines habitudes de
propreté délicate. Cet avantage n'en était pas un dans la triste maison où le
sort l'avait jeté. Les sales paysans au milieu desquels il vivait déclarèrent
qu'il avait des moeurs fort relâchées. Nous craignons de fatiguer le lecteur du
récit des mille infortunes de notre héros. Par exemple, les plus vigoureux de
ses camarades voulurent prendre l'habitude de le battre; il fut obligé de
s'armer d'un compas de fer et d'annoncer, mais par signes, qu'il en ferait
usage. Les signes ne peuvent pas figurer, dans un rapport d'espion, aussi
avantageusement que des paroles.
CHAPITRE XXVIII
UNE
PROCESSION
Tous les coeurs étaient émus. La présence de Dieu
semblait descendue dans ces rues étroites et gothiques, tendues de toutes parts,
et bien sablées par les soins des fidèles.
YOUNG.
Julien avait beau se faire petit et
sot, il ne pouvait plaire, il était trop différent. Cependant, se disait-il,
tous ces professeurs sont gens très fins et choisis entre mille; comment
n'aiment-ils pas mon humilité? Un seul lui semblait abuser de sa complaisance à
tout croire et à sembler dupe de tout. C'était l'abbé Chas-Bernard, directeur
des cérémonies de la cathédrale, où, depuis quinze ans, on lui faisait espérer
une place de chanoine; en attendant, il enseignait l'éloquence sacrée au
séminaire. Dans le temps de son aveuglement, ce cours était un de ceux où Julien
se trouvait le plus habituellement le premier. L'abbé Chas était parti de là
pour lui témoigner de l'amitié, et, à la sortie de son cours, il le prenait
volontiers sous le bras pour faire quelques tours de jardin.
Où veut-il
en venir? se disait Julien. Il voyait avec étonnement que, pendant des heures
entières, l'abbé Chas lui parlait des ornements possédés par la cathédrale. Elle
avait dix-sept chasubles galonnées, outre les ornements de deuil. On espérait
beaucoup de la vieille présidente de Rubempré, cette dame, âgée de
quatre-vingt-dix ans, conservait, depuis soixante-dix au moins, ses robes de
noce, en superbes étoffes de Lyon, brochées d'or. Figurez-vous, mon ami, disait
l'abbé Chas en s'arrêtant tout court et ouvrant de grands yeux, que ces étoffes
se tiennent droites, tant il y a d'or. On croit généralement dans Besançon que,
par le testament de la présidente, le trésor de la cathédrale sera
augmenté de plus de dix chasubles, sans compter quatre ou cinq chapes pour les
grandes fêtes. Je vais plus loin, ajoutait l'abbé Chas en baissant la voix, j'ai
des raisons pour penser que la présidente nous laissera huit magnifiques
flambeaux d'argent doré, que l'on suppose avoir été achetés en Italie, par le
duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, dont un de ses ancêtres fut le ministre
favori.
Mais où cet homme veut-il en venir avec toute cette friperie?
pensait Julien. Cette préparation adroite dure depuis un siècle, et rien ne
paraît. Il faut qu'il se méfie bien de moi! Il est plus adroit que tous les
autres, dont en quinze jours on devine si bien le but secret. Je comprends,
l'ambition de celui-ci souffre depuis quinze ans!
Un soir, au milieu de
la leçon d'armes, Julien fut appelé chez l'abbé Pirard, qui lui dit:
--
C'est demain la fête du Corpus Domini (la Fête-Dieu). M. l'abbé
Chas-Bernard a besoin de vous pour l'aider à orner la cathédrale, allez et
obéissez.
L'abbé Pirard le rappela, et de l'air de la commisération,
ajouta:
-- C'est à vous de voir si vous voulez profiter de l'occasion
pour vous écarter dans la ville.
-- Incedo per ignes , répondit
Julien (j'ai des ennemis cachés).
Le lendemain, dès le grand matin,
Julien se rendit à la cathédrale, les yeux baissés. L'aspect des rues et de
l'activité qui commençait à régner dans la ville lui fit du bien. De toutes
parts, on tendait le devant des maisons pour la procession. Tout le temps qu'il
avait passé au séminaire ne lui sembla plus qu'un instant. Sa pensée était à
Vergy et à cette jolie Amanda Binet qu'il pouvait rencontrer, car son café
n'était pas bien éloigné. Il aperçut de loin l'abbé Chas-Bernard sur la porte de
sa chère cathédrale; c'était un gros homme à face réjouie et à l'air ouvert. Ce
jour-là il était triomphant: Je vous attendais, mon cher fils, s'écria-t-il, du
plus loin qu'il vit Julien, soyez le bienvenu. La besogne de cette journée sera
longue et rude, fortifions-nous par un premier déjeuner; le second viendra à dix
heures pendant la grand'messe.
-- Je désire, monsieur, lui dit Julien
d'un air grave, n'être pas un instant seul; daignez remarquer, ajouta-t-il en
lui montrant l'horloge au-dessus de leur tête, que j'arrive à cinq heures moins
une minute.
-- Ah! ces petits méchants du séminaire vous font peur! Vous
êtes bien bon de penser à eux, dit l'abbé Chas; un chemin est-il moins beau
parce qu'il y a des épines dans les haies qui le bordent? Les voyageurs font
route et laissent les épines méchantes se morfondre à leur place. Du reste, à
l'ouvrage, mon cher ami, à l'ouvrage!
L'abbé Chas avait raison de dire
que la besogne serait rude. Il y avait eu la veille une grande cérémonie funèbre
à la cathédrale; l'on n'avait pu rien préparer; il fallait donc, en une seule
matinée, revêtir tous les piliers gothiques qui forment les trois nefs d'une
sorte d'habit de damas rouge qui monte à trente pieds de hauteur. M. l'évêque
avait fait venir par la malle-poste quatre tapissiers de Paris, mais ces
messieurs ne pouvaient suffire à tout, et loin d'encourager la maladresse de
leurs camarades bisontins, ils la redoublaient en se moquant d'eux.
Julien vit qu'il fallait monter à l'échelle lui-même, son agilité le
servit bien. Il se chargea de diriger les tapissiers de la ville. L'abbé Chas
enchanté le regardait voltiger d'échelle en échelle. Quand tous les piliers
furent revêtus de damas, il fut question d'aller placer cinq énormes bouquets de
plumes sur le grand baldaquin, au-dessus du maître-autel. Un riche couronnement
de bois doré est soutenu par huit grandes colonnes torses en marbre d'Italie.
Mais, pour arriver au centre du baldaquin, au-dessus du tabernacle, il fallait
marcher sur une vieille corniche en bois, peut-être vermoulue et à quarante
pieds d'élévation.
L'aspect de ce chemin ardu avait éteint la gaîté si
brillante jusque-là des tapissiers parisiens; ils regardaient d'en bas,
discutaient beaucoup et ne montaient pas. Julien se saisit des bouquets de
plumes, et monta l'échelle en courant. Il les plaça fort bien sur l'ornement en
forme de couronne, au centre du baldaquin. Comme il descendait de l'échelle,
l'abbé Chas-Bernard le serra dans ses bras.
-- Optime , s'écria
le bon prêtre, je conterai ça à Monseigneur.
Le déjeuner de dix heures
fut très gai. Jamais l'abbé Chas n'avait vu son église si belle.
-- Cher
disciple, disait-il à Julien, ma mère était loueuse de chaises dans cette
vénérable basilique, de sorte que j'ai été nourri dans ce grand édifice. La
Terreur de Robespierre nous ruina; mais, à huit ans que j'avais alors, je
servais déjà des messes en chambre, et l'on me nourrissait le jour de la messe.
Personne ne savait plier une chasuble mieux que moi, jamais les galons n'étaient
coupés. Depuis le rétablissement du culte par Napoléon, j'ai le bonheur de tout
diriger dans cette vénérable métropole. Cinq fois par an, mes yeux la voient
parée de ces ornements si beaux. Mais jamais elle n'a été si resplendissante,
jamais les lés de damas n'ont été aussi bien attachés qu'aujourd'hui, aussi
collants aux piliers.
-- Enfin il va me dire son secret, pensa Julien,
le voilà qui me parle de lui; il y a épanchement. Mais rien d'imprudent ne fut
dit par cet homme évidemment exalté. Et pourtant il a beaucoup travaillé, il est
heureux, se dit Julien, le bon vin n'a pas été épargné. Quel homme! quel exemple
pour moi! à lui le pompon. (C'était un mauvais mot qu'il tenait du vieux
chirurgien.)
Comme le Sanctus de la grand'messe sonna, Julien
voulut prendre un surplis pour suivre l'évêque à la superbe procession.
-- Et les voleurs, mon ami, et les voleurs! s'écria l'abbé Chas, vous
n'y pensez pas. La procession va sortir; l'église restera déserte; nous
veillerons, vous et moi. Nous serons bien heureux s'il ne nous manque qu'une
couple d'aunes de ce beau galon qui environne le bas des piliers. C'est encore
un don de Mme de Rubempré; il provient du fameux comte son bisaïeul; c'est de
l'or pur, mon cher ami, ajouta l'abbé en lui parlant à l'oreille, et d'un air
évidemment exalté, rien de faux! Je vous charge de l'inspection de l'aile du
nord, n'en sortez pas. Je garde pour moi l'aile du midi et la grand'nef.
Attention aux confessionnaux; c'est de là que les espionnes des voleurs épient
le moment où nous avons le dos tourné.
Comme il achevait de parler, onze
heures trois quarts sonnèrent, aussitôt la grosse cloche se fit entendre. Elle
sonnait à pleine volée; ces sons si pleins et si solennels émurent Julien. Son
imagination n'était plus sur la terre.
L'odeur de l'encens et des
feuilles de roses jetées devant le saint sacrement par les petits enfants
déguisés en saint Jean, acheva de l'exalter.
Les sons si graves de cette
cloche n'auraient dû réveiller chez Julien que l'idée du travail de vingt hommes
payés à cinquante centimes, et aidés peut-être par quinze ou vingt fidèles. Il
eût dû penser à l'usure des cordes, à celle de la charpente, au danger de la
cloche elle-même qui tombe tous les deux siècles, et réfléchir au moyen de
diminuer le salaire des sonneurs, ou de les payer par quelque indulgence ou
autre grâce tirée des trésors de l'Eglise, et qui n'aplatit pas sa bourse.
Au lieu de ces sages réflexions, l'âme de Julien, exaltée par ces sons
si mâles et si pleins, errait dans les espaces imaginaires. Jamais il ne fera ni
un bon prêtre, ni un grand administrateur. Les âmes qui s'émeuvent ainsi sont
bonnes tout au plus à produire un artiste. Ici éclate dans tout son jour la
présomption de Julien. Cinquante, peut-être, des séminaristes ses camarades,
rendus attentifs au réel de la vie par la haine publique et le jacobinisme qu'on
leur montre en embuscade derrière chaque haie, en entendant la grosse cloche de
la cathédrale, n'auraient songé qu'au salaire des sonneurs. Ils auraient examiné
avec le génie de Barrême si le degré d'émotion du public valait l'argent qu'on
donnait aux sonneurs. Si Julien eût voulu songer aux intérêts matériels de la
cathédrale, son imagination, s'élançant au-delà du but, aurait pensé à
économiser quarante francs à la fabrique, et laissé perdre l'occasion d'éviter
une dépense de vingt-cinq centimes.
Tandis que, par le plus beau jour du
monde, la procession parcourait lentement Besançon, et s'arrêtait aux brillants
reposoirs élevés à l'envi par toutes les autorités, l'église était restée dans
un profond silence. Une demi-obscurité, une agréable fraîcheur y régnaient; elle
était encore embaumée par le parfum des fleurs et de l'encens.
Le
silence, la solitude profonde, la fraîcheur des longues nefs rendaient plus
douce la rêverie de Julien. Il ne craignait point d'être troublé par l'abbé
Chas, occupé dans une autre partie de l'édifice. Son âme avait presque abandonné
son enveloppe mortelle, qui se promenait à pas lents dans l'aile du nord confiée
à sa surveillance. Il était d'autant plus tranquille, qu'il s'était assuré qu'il
n'y avait dans les confessionnaux que quelques femmes pieuses; son oeil
regardait sans voir.
Cependant sa distraction fut à demi vaincue par
l'aspect de deux femmes fort bien mises qui étaient à genoux, l'une dans un
confessionnal, et l'autre, tout près de la première, sur une chaise. Il
regardait sans voir; cependant, soit sentiment vague de ses devoirs, soit
admiration pour la mise noble et simple de ces dames, il remarqua qu'il n'y
avait pas de prêtre dans ce confessionnal. Il est singulier, pensa-t-il, que ces
belles dames ne soient pas à genoux devant quelque reposoir, si elles sont
dévotes; ou placées avantageusement au premier rang de quelque balcon, si elles
sont du monde. Comme cette robe est bien prise! quelle grâce! Il ralentit le pas
pour chercher à les voir.
Celle qui était à genoux dans le confessionnal
détourna un peu la tête en entendant le bruit des pas de Julien au milieu de ce
grand silence. Tout à coup elle jeta un petit cri, et se trouva mal.
En
perdant ses forces, cette dame à genoux tomba en arrière; son amie, qui était
près d'elle, s'élança pour la secourir. En même temps Julien vit les épaules de
la dame qui tombait en arrière. Un collier de grosses perles fines en torsade,
de lui bien connu, frappa ses regards. Que devint-il en reconnaissant la
chevelure de Mme de Rênal! c'était elle. La dame qui cherchait à lui soutenir la
tête et à l'empêcher de tomber tout à fait, était Mme Derville. Julien, hors de
lui, s'élança; la chute de Mme de Rênal eût peut-être entraîné son amie si
Julien ne les eût soutenues. Il vit la tête de Mme de Rénal pâle, absolument
privée de sentiment, flottant sur son épaule. Il aida Mme Derville à placer
cette tête charmante sur l'appui d'une chaise de paille; il était à genoux.
Mme Derville se retourna et le reconnut:
-- Fuyez, monsieur,
fuyez! lui dit-elle avec l'accent de la plus vive colère. Que surtout elle ne
vous revoie pas. Votre vue doit en effet lui faire horreur, elle était si
heureuse avant vous! Votre procédé est atroce. Fuyez; éloignez-vous, s'il vous
reste quelque pudeur.
Ce mot fut dit avec tant d'autorité, et Julien
était si faible dans ce moment, qu'il s'éloigna. Elle m'a toujours haï, se
dit-il en pensant à Mme Derville.
Au même instant, le chant nasillard
des premiers prêtres de la procession retentit dans l'église; elle rentrait.
L'abbé Chas-Bernard appela plusieurs fois Julien, qui d'abord ne l'entendit pas:
il vint enfin le prendre par le bras derrière un pilier où Julien s'était
réfugié à demi mort. Il voulait le présenter à l'évêque.
-- Vous vous
trouvez mal, mon enfant, lui dit l'abbé en le voyant si pâle et presque hors
d'état de marcher; vous avez trop travaillé.
L'abbé lui donna le bras.
-- Venez, asseyez-vous sur ce petit banc du donneur d'eau bénite,
derrière moi; je vous cacherai. Ils étaient alors à côté de la grande porte.
Tranquillisez-vous, nous avons encore vingt bonnes minutes avant que Monseigneur
ne paraisse. Tâchez de vous remettre; quand il passera, je vous soulèverai, car
je suis fort et vigoureux, malgré mon âge.
Mais quand l'évêque passa,
Julien était tellement tremblant, que l'abbé Chas renonça à l'idée de le
présenter.
-- Ne vous affligez pas trop, lui dit-il, je retrouverai une
occasion.
Le soir, il fit porter à la chapelle du séminaire dix livres
de cierges économisés, dit-il, par les soins de Julien, et la rapidité avec
laquelle il avait fait éteindre. Rien de moins vrai. Le pauvre garçon était
éteint lui-même; il n'avait pas eu une idée depuis la vue de Mme de Rênal.
CHAPITRE XXIX
LE PREMIER AVANCEMENT
Il a
connu son siècle, il a connu son département, et il est riche.
LE
PRECURSEUR.
Julien n'était pas encore revenu de la
rêverie profonde où l'avait plongé l'événement de la cathédrale, lorsqu'un matin
le sévère abbé Pirard le fit appeler.
-- Voilà M. l'abbé Chas-Bernard
qui m'écrit en votre faveur. Je suis assez content de l'ensemble de votre
conduite. Vous êtes extrêmement imprudent et même étourdi, sans qu'il y
paraisse; cependant, jusqu'ici le coeur est bon et même généreux; l'esprit est
supérieur. Au total, je vois en vous une étincelle qu'il ne faut pas négliger.
Après quinze ans de travaux, je suis sur le point de sortir de cette
maison: mon crime est d'avoir laissé les séminaristes à leur libre arbitre, et
de n'avoir ni protégé, ni desservi cette société secrète dont vous m'avez parlé
au tribunal de la pénitence. Avant de partir, je veux faire quelque chose pour
vous; j'aurais agi deux mois plus tôt, car vous le méritez, sans la dénonciation
fondée sur l'adresse d'Amanda Binet, trouvée chez vous. Je vous fais répétiteur
pour le Nouveau et l'Ancien Testament.
Julien, transporté de
reconnaissance, eut bien l'idée de se jeter à genoux et de remercier Dieu; mais
il céda à un mouvement plus vrai. Il s'approcha de l'abbé Pirard et lui prit la
main, qu'il porta à ses lèvres.
-- Qu'est ceci? s'écria le directeur
d'un air fâché; mais les yeux de Julien en disaient encore plus que son action.
L'abbé Pirard le regarda avec étonnement, tel qu'un homme qui, depuis de
longues années, a perdu l'habitude de rencontrer des émotions délicates. Cette
attention trahit le directeur; sa voix s'altéra.
-- Eh bien! oui, mon
enfant, je te suis attaché. Le ciel sait que c'est bien malgré moi. Je devrais
être juste, et n'avoir ni haine, ni amour pour personne. Ta carrière sera
pénible. Je vois en toi quelque chose qui offense le vulgaire. La jalousie et la
calomnie te poursuivront. En quelque lieu que la Providence te place, tes
compagnons ne te verront jamais sans te haïr; et s'ils feignent de t'aimer, ce
sera pour te trahir plus sûrement. A cela il n'y a qu'un remède: n'aie recours
qu'à Dieu, qui t'a donné, pour te punir de ta présomption, cette nécessité
d'être haï; que ta conduite soit pure; c'est la seule ressource que je te voie.
Si tu tiens à la vérité d'une étreinte invincible, tôt ou tard tes ennemis
seront confondus.
Il y avait si longtemps que Julien n'avait entendu une
voix amie, qu'il faut lui pardonner une faiblesse: il fondit en larmes. L'abbé
Pirard lui ouvrit les bras; ce moment fut bien doux pour tous les deux.
Julien était fou de joie; cet avancement était le premier qu'il
obtenait; les avantages étaient immenses. Pour les concevoir, il faut avoir été
condamné à passer des mois entiers sans un instant de solitude, et dans un
contact immédiat avec des camarades pour le moins importuns, et la plupart
intolérables. Leurs cris seuls eussent suffi pour porter le désordre dans une
organisation délicate. La joie bruyante de ces paysans bien nourris et bien
vêtus ne savait jouir d'elle-même, ne se croyait entière que lorsqu'ils criaient
de toute la force de leurs poumons.
Maintenant, Julien dînait seul, ou à
peu près, une heure plus tard que les autres séminaristes. Il avait une clef du
jardin et pouvait s'y promener aux heures où il est désert.
A son grand
étonnement, Julien s'aperçut qu'on le haïssait moins; il s'attendait, au
contraire, à un redoublement de haine. Ce désir secret qu'on ne lui adressât pas
la parole, qui était trop évident et lui valait tant d'ennemis, ne fut plus une
marque de hauteur ridicule. Aux yeux des êtres grossiers qui l'entouraient, ce
fut un juste sentiment de sa dignité. La haine diminua sensiblement, surtout
parmi les plus jeunes de ses camarades devenus ses élèves, et qu'il traitait
avec beaucoup de politesse. Peu à peu il eut même des partisans; il devint de
mauvais ton de l'appeler Martin Luther.
Mais à quoi bon nommer ses amis,
ses ennemis? Tout cela est laid, et d'autant plus laid que le dessein est plus
vrai. Ce sont cependant là les seuls professeurs de morale qu'ait le peuple, et
sans eux que deviendrait-il? Le journal pourra-t-il jamais remplacer le curé?
Depuis la nouvelle dignité de Julien, le directeur du séminaire affecta
de ne lui parler jamais sans témoins. Il y avait dans cette conduite prudence
pour le maître, comme pour le disciple; mais il y avait surtout épreuve .
Le principe invariable du sévère janséniste Pirard était: Un homme a-t-il du
mérite à vos yeux? mettez obstacle à tout ce qu'il désire, à tout ce qu'il
entreprend. Si le mérite est réel, il saura bien renverser ou tourner les
obstacles.
C'était le temps de la chasse. Fouqué eut l'idée d'envoyer au
séminaire un cerf et un sanglier de la part des parents de Julien. Les animaux
morts furent déposés dans le passage, entre la cuisine et le réfectoire. Ce fut
là que tous les séminaristes les virent en allant dîner. Ce fut un grand objet
de curiosité. Le sanglier, tout mort qu'il était, faisait peur aux plus jeunes;
ils touchaient ses défenses. On ne parla d'autre chose pendant huit jours.
Ce don, qui classait la famille de Julien dans la partie de la société
qu'il faut respecter, porta un coup mortel à l'envie. Il fut une supériorité
consacrée par la fortune. Chazel et les plus distingués des séminaristes lui
firent des avances, et se seraient presque plaints à lui de ce qu'il ne les
avait pas avertis de la fortune de ses parents, et les avait ainsi exposés à
manquer de respect à l'argent.
Il y eut une conscription dont Julien fut
exempté en sa qualité de séminariste. Cette circonstance l'émut profondément.
Voilà donc passé à jamais l'instant où, vingt ans plus tôt, une vie héroïque eût
commencé pour moi!
Il se promenait seul dans le jardin du séminaire, il
entendit parler entre eux des maçons qui travaillaient au mur de clôture.
-- Eh bien! y faut partir, v'là une nouvelle conscription.
--
Dans le temps de l'autre à la bonne heure! un maçon y devenait officier,
y devenait général, on a vu ça.
-- Va-t'en voir maintenant! il n'y a que
les gueux qui partent. Celui qui a de quoi reste au pays.
-- Ah
çà, est-ce bien vrai, ce qu'ils disent, que l'autre est mort? reprit un
troisième maçon.
-- Ce sont les gros qui disent ça, vois-tu! l'autre
leur faisait peur.
-- Quelle différence, comme l'ouvrage allait de son
temps! Et dire qu'il a été trahi par ses maréchaux! Faut-y être traître!
Cette conversation consola un peu Julien. En s'éloignant, il répétait
avec un soupir:
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire!
Le temps des examens arriva. Julien répondit d'une façon brillante; il
vit que Chazel lui-même cherchait à montrer tout son savoir.
Le premier
jour, les examinateurs nommés par le fameux grand vicaire de Frilair furent très
contrariés de devoir toujours porter le premier, ou tout au plus le second, sur
leur liste, ce Julien Sorel, qui leur était signalé comme le benjamin de l'abbé
Pirard. Il y eut des paris au séminaire, que, dans la liste de l'examen général,
Julien aurait le numéro premier, ce qui emportait l'honneur de dîner chez
Monseigneur l'évêque. Mais à la fin d'une séance, où il avait été question des
Pères de l'Eglise, un examinateur adroit, après avoir interrogé Julien sur saint
Jérôme, et sa passion pour Cicéron, vint à parler d'Horace, de Virgile et des
autres auteurs profanes. A l'insu de ses camarades, Julien avait appris par
coeur un grand nombre de passages de ces auteurs. Entraîné par ses succès, il
oublia le lieu où il était, et, sur la demande réitérée de l'examinateur, récita
et paraphrasa avec feu plusieurs odes d'Horace. Après l'avoir laissé s'enferrer
pendant vingt minutes, tout à coup l'examinateur changea de visage et lui
reprocha avec aigreur le temps qu'il avait perdu à ces études profanes, et les
idées inutiles ou criminelles qu'il s'était mises dans la tête.
-- Je
suis un sot, monsieur, et vous avez raison, dit Julien d'un air modeste, en
reconnaissant le stratagème adroit dont il était victime.
Cette ruse de
l'examinateur fut trouvée sale, même au séminaire, ce qui n'empêcha pas M.
l'abbé de Frilair, cet homme adroit qui avait organisé si savamment le réseau de
la congrégation bisontine, et dont les dépêches à Paris faisaient trembler
juges, préfet, et jusqu'aux officiers généraux de la garnison, de placer, de sa
main puissante, le numéro 198 à côté du nom de Julien. Il avait de la joie à
mortifier ainsi son ennemi, le janséniste Pirard.
Depuis dix ans, sa
grande affaire était de lui enlever la direction du séminaire. Cet abbé, suivant
pour lui-même le plan de conduite qu'il avait indiqué à Julien, était sincère,
pieux, sans intrigues, attaché à ses devoirs. Mais le ciel, dans sa colère, lui
avait donné ce tempérament bilieux, fait pour sentir profondément les injures et
la haine. Aucun des outrages qu'on lui adressait n'était perdu pour cette âme
ardente. Il eût cent fois donné sa démission, mais il se croyait utile dans le
poste où la Providence l'avait placé. J'empêche les progrès du jésuitisme et de
l'idolâtrie, se disait-il.
A l'époque des examens, il y avait deux mois
peut-être qu'il n'avait parlé à Julien, et cependant il fut malade pendant huit
jours, quand, en recevant la lettre officielle annonçant le résultat du
concours, il vit le numéro 198 placé à côté du nom de cet élève qu'il regardait
comme la gloire de sa maison. La seule consolation pour ce caractère sévère fut
de concentrer sur Julien tous ses moyens de surveillance. Ce fut avec
ravissement qu'il ne découvrit en lui ni colère, ni projets de vengeance, ni
découragement.
Quelques semaines après, Julien tressaillit en recevant
une lettre; elle portait le timbre de Paris. Enfin, pensa-t-il, Mme de Rênal se
souvient de ses promesses. Un monsieur qui signait Paul Sorel, et qui se disait
son parent, lui envoyait une lettre de change de cinq cents francs. On ajoutait
que si Julien continuait à étudier avec succès les bons auteurs latins, une
somme pareille lui serait adressée chaque année.
C'est elle, c'est sa
bonté! se dit Julien attendri, elle veut me consoler; mais pourquoi pas une
seule parole d'amitié?
Il se trompait sur cette lettre, Mme de Rênal,
dirigée par son amie Mme Derville, était tout entière à ses remords profonds.
Malgré elle, elle pensait souvent à l'être singulier dont la rencontre avait
bouleversé son existence, mais se fût bien gardée de lui écrire.
Si nous
parlions le langage du séminaire, nous pourrions reconnaître un miracle dans cet
envoi de cinq cents francs, et dire que c'était de M. de Frilair lui-même, que
le ciel se servait pour faire ce don à Julien.
Douze années auparavant,
M. l'abbé de Frilair était arrivé à Besançon avec un portemanteau des plus
exigus, lequel, suivant la chronique, contenait toute sa fortune. Il se trouvait
maintenant l'un des plus riches propriétaires du département. Dans le cours de
ses prospérités, il avait acheté la moitié d'une terre, dont l'autre partie
échut par héritage à M. de La Mole. De là un grand procès entre ces personnages.
Malgré sa brillante existence à Paris, et les emplois qu'il avait à la
Cour, M. le marquis de La Mole sentit qu'il était dangereux de lutter à Besançon
contre un grand vicaire qui passait pour faire et défaire les préfets. Au lieu
de solliciter une gratification de cinquante mille francs, déguisée sous un nom
quelconque admis par le budget, et d'abandonner à l'abbé de Frilair ce chétif
procès de cinquante mille francs, le marquis se piqua. Il croyait avoir raison:
belle raison!
Or, s'il est permis de le dire: quel est le juge qui n'a
pas un fils ou du moins un cousin à pousser dans le monde?
Pour éclairer
les plus aveugles, huit jours après le premier arrêt qu'il obtint, M. l'abbé de
Frilair prit le carrosse de Monseigneur l'évêque, et alla lui-même porter la
croix de la Légion d'honneur à son avocat. M. de La Mole un peu étourdi de la
contenance de sa partie adverse, et sentant faiblir ses avocats, demanda des
conseils à l'abbé Chélan, qui le mit en relation avec M. Pirard.
Ces
relations avaient duré plusieurs années à l'époque de notre histoire. L'abbé
Pirard porta son caractère passionné dans cette affaire. Voyant sans cesse les
avocats du marquis, il étudia sa cause, et la trouvant juste, il devint
ouvertement le solliciteur du marquis de La Mole contre le tout-puissant grand
vicaire. Celui-ci fut outré de l'insolence, et de la part d'un petit janséniste
encore!
-- Voyez ce que c'est que cette noblesse de cour qui se prétend
si puissante! disait, à ses intimes, l'abbé de Frilair. M. de La Mole n'a pas
seulement envoyé une misérable croix à son agent à Besançon, et va le laisser
platement destituer. Cependant, m'écrit-on, ce noble pair ne laisse pas passer
de semaine sans aller étaler son cordon bleu dans le salon du garde des sceaux,
quel qu'il soit.
Malgré toute l'activité de l'abbé Pirard, et quoique M.
de La Mole fût toujours au mieux avec le ministre de la Justice et surtout avec
ses bureaux, tout ce qu'il avait pu faire, après six années de soins, avait été
de ne pas perdre absolument son procès.
Sans cesse en correspondance
avec l'abbé Pirard, pour une affaire qu'ils suivaient tous les deux avec
passion, le marquis finit par goûter le genre d'esprit de l'abbé. Peu à peu,
malgré l'immense distance des positions sociales, leur correspondance prit le
ton de l'amitié. L'abbé Pirard disait au marquis qu'on voulait l'obliger, à
force d'avanies, à donner sa démission. Dans la colère que lui inspira le
stratagème infâme, suivant lui, employé contre Julien, il conta son histoire au
marquis.
Quoique fort riche, ce grand seigneur n'était point avare. De
la vie, il n'avait pu faire accepter à l'abbé Pirard, même le remboursement des
frais de poste occasionnés par le procès. Il saisit l'idée d'envoyer cinq cents
francs à son élève favori.
M. de La Mole se donna la peine d'écrire
lui-même la lettre d'envoi. Cela le fit penser à l'abbé.
Un jour,
celui-ci reçut un petit billet qui, pour affaire pressante, l'engageait à
passer, sans délai, dans une auberge du faubourg de Besançon. Il y trouva
l'intendant de M. de La Mole.
-- M. le marquis m'a chargé de vous amener
sa calèche, lui dit cet homme. Il espère qu'après avoir lu cette lettre, il vous
conviendra de partir pour Paris, dans quatre ou cinq jours. Je vais employer le
temps que vous voudrez bien m'indiquer à parcourir les terres de M. le marquis,
en Franche-Comté. Après quoi, le jour qui vous conviendra, nous partirons pour
Paris.
La lettre était courte:
« Débarrassez-vous, mon cher
monsieur, de toutes les tracasseries de province, venez respirer un air
tranquille, à Paris. Je vous envoie ma voiture, qui a l'ordre d'attendre votre
détermination, pendant quatre jours. Je vous attendrai moi-même, à Paris,
jusqu'à mardi. Il ne me faut qu'un oui, de votre part, monsieur, pour accepter
en votre nom une des meilleures cures des environs de Paris. Le plus riche de
vos futurs paroissiens ne vous a jamais vu, mais vous est dévoué plus que vous
ne pouvez croire, c'est le marquis de La Mole. »
Sans s'en douter, le
sévère abbé Pirard aimait ce séminaire, peuplé de ses ennemis, et auquel, depuis
quinze ans, il consacrait toutes ses pensées. La lettre de M. de La Mole fut
pour lui comme l'apparition du chirurgien chargé de faire une opération cruelle
et nécessaire. Sa destitution était certaine. Il donna rendez-vous à l'intendant
à trois jours de là.
Pendant quarante-huit heures, il eut la fièvre
d'incertitude. Enfin, il écrivit à M. de La Mole, et composa, pour Monseigneur
l'évêque une lettre, chef-d'oeuvre de style ecclésiastique, mais un peu longue.
Il eût été difficile de trouver des phrases plus irréprochables et respirant un
respect plus sincère. Et toutefois, cette lettre, destinée à donner une heure
difficile à M. de Frilair, vis-à-vis de son patron, articulait tous les sujets
de plaintes graves, et descendait jusqu'aux petites tracasseries sales qui,
après avoir été endurées avec résignation pendant six ans, forçaient l'abbé
Pirard à quitter le diocèse.
On lui volait son bois dans son bûcher, on
empoisonnait son chien, etc., etc.
Cette lettre finie, il fit réveiller
Julien qui, à huit heures du soir, dormait déjà, ainsi que tous les
séminaristes.
-- Vous savez où est l'évêché? lui dit-il en beau style
latin; portez cette lettre à Monseigneur. Je ne vous dissimulerai point que je
vous envoie au milieu des loups. Soyez tout yeux et tout oreilles. Point de
mensonges dans vos réponses; mais songez que qui vous interroge éprouverait
peut-être une joie véritable à pouvoir vous nuire. Je suis bien aise, mon
enfant, de vous donner cette expérience avant de vous quitter, car je ne vous le
cache point, la lettre que vous portez est ma démission.
Julien resta
immobile, il aimait l'abbé Pirard. La prudence avait beau lui dire: Après le
départ de cet honnête homme, le parti du Sacré-Coeur va me dégrader et peut-être
me chasser.
Il ne pouvait penser à lui. Ce qui l'embarrassait, c'était
une phrase qu'il voulait arranger d'une manière polie, et réellement il ne s'en
trouvait pas l'esprit.
-- Eh bien! mon ami, ne partez-vous pas?
-- C'est qu'on dit, monsieur, dit timidement Julien, que pendant votre
longue administration, vous n'avez rien mis de côté. J'ai six cents francs.
Les larmes l'empêchèrent de continuer.
-- Cela aussi sera
marqué , dit froidement l'ex-directeur du séminaire. Allez à l'évêché, il se
fait tard.
Le hasard voulut que ce soir-là, M. l'abbé de Frilair fût de
service dans le salon de l'évêché; Monseigneur dînait à la préfecture. Ce fut
donc à M. de Frilair lui-même que Julien remit la lettre, mais il ne le
connaissait pas.
Julien vit, avec étonnement, cet abbé ouvrir hardiment
la lettre adressée à l'évêque. La belle figure du grand vicaire exprima bientôt
une surprise mêlée de vif plaisir, et redoubla de gravité. Pendant qu'il lisait,
Julien, frappé de sa bonne mine, eut le temps de l'examiner. Cette figure eût eu
plus de gravité, sans la finesse extrême qui apparaissait dans certains traits,
et qui fût allée jusqu'à dénoter la fausseté, si le possesseur de ce beau visage
eût cessé un instant de s'en occuper. Le nez, très avancé, formait une seule
ligne parfaitement droite, et donnait, par malheur, à un profil, fort distingué
d'ailleurs, une ressemblance irrémédiable avec la physionomie d'un renard. Du
reste, cet abbé qui paraissait si occupé de la démission de M. Pirard, était mis
avec une élégance qui plut beaucoup à Julien, et qu'il n'avait jamais vue à
aucun prêtre.
Julien ne sut que plus tard quel était le talent spécial
de l'abbé de Frilair. Il savait amuser son évêque, vieillard aimable, fait pour
le séjour de Paris, et qui regardait Besançon comme un exil. Cet évêque avait
une fort mauvaise vue, et aimait passionnément le poisson. L'abbé de Frilair
ôtait les arêtes du poisson qu'on servait à Monseigneur.
Julien
regardait en silence l'abbé qui relisait la démission, lorsque tout à coup la
porte s'ouvrit avec fracas. Un laquais, richement vêtu, passa rapidement. Julien
n'eut que le temps de se retourner vers la porte; il aperçut un petit vieillard
portant une croix pectorale. Il se prosterna: l'évêque lui adressa un sourire de
bonté et passa. Le bel abbé le suivit, et Julien resta seul dans le salon dont
il put à loisir admirer la magnificence pieuse.
L'évêque de Besançon,
homme d'esprit éprouvé, mais non pas éteint par les longues misères de
l'émigration, avait plus de soixante-quinze ans, et s'inquiétait infiniment peu
de ce qui arriverait dans dix ans.
-- Quel est ce séminariste au regard
fin, que je crois avoir vu en passant? dit l'évêque. Ne doivent-ils pas, suivant
mon règlement, être couchés à l'heure qu'il est?
-- Celui-ci est fort
éveillé, je vous jure, Monseigneur, et il apporte une grande nouvelle: c'est la
démission du seul janséniste qui restât dans votre diocèse. Ce terrible abbé
Pirard comprend enfin ce que parler veut dire.
-- Eh bien! dit l'évêque
en riant, je vous défie de le remplacer par un homme qui le vaille. Et pour vous
montrer tout le prix de cet homme, je l'invite à dîner pour demain.
Le
grand vicaire voulut glisser quelques mots sur le choix du successeur. Le
prélat, peu disposé à parler d'affaires, lui dit:
-- Avant de faire
entrer cet autre, sachons un peu comment celui-ci s'en va. Faites-moi venir ce
séminariste, la vérité est dans la bouche des enfants.
Julien fut
appelé: Je vais me trouver au milieu de deux inquisiteurs, pensa-t-il. Jamais il
ne s'était senti plus de courage.
Au moment où il entra, deux grands
valets de chambre, mieux mis que M. Valenod lui-même, déshabillaient
Monseigneur. Ce prélat, avant d'en venir à M. Pirard, crut devoir interroger
Julien sur ses études. Il parla un peu de dogme, et fut étonné. Bientôt il en
vint aux humanités, à Virgile, à Horace, à Cicéron. Ces noms-là, pensa Julien,
m'ont valu mon numéro 198. Je n'ai rien à perdre, essayons de briller. Il
réussit; le prélat, excellent humaniste lui-même, fut enchanté.
Au dîner
de la préfecture, une jeune fille, justement célèbre, avait récité le poème de
la Madeleine. Il était en train de parler littérature, et oublia bien vite
l'abbé Pirard et toutes les affaires, pour discuter, avec le séminariste, la
question de savoir si Horace était riche ou pauvre. Le prélat cita plusieurs
odes, mais quelquefois sa mémoire était paresseuse, et sur-le-champ Julien
récitait l'ode tout entière, d'un air modeste; ce qui frappa l'évêque fut que
Julien ne sortait point du ton de la conversation; il disait ses vingt ou trente
vers latins comme il eût parlé de ce qui se passait dans son séminaire. On parla
longtemps de Virgile, de Cicéron. Enfin le prélat ne put s'empêcher de faire
compliment au jeune séminariste.
-- Il est impossible d'avoir fait de
meilleures études.
-- Monseigneur, dit Julien, votre séminaire peut vous
offrir cent quatre-vingt-dix-sept sujets bien moins indignes de votre haute
approbation.
-- Comment cela? dit le prélat étonné de ce chiffre.
-- Je puis appuyer d'une preuve officielle ce que j'ai l'honneur de dire
devant Monseigneur.
A l'examen annuel du séminaire, répondant
précisément sur les matières qui me valent, dans ce moment, l'approbation de
Monseigneur, j'ai obtenu le n° 198.
-- Ah! c'est le benjamin de l'abbé
Pirard, s'écria l'évêque en riant et regardant M. de Frilair; nous aurions dû
nous y attendre; mais c'est de bonne guerre. N'est-ce pas, mon ami, ajouta-t-il
en s'adressant à Julien, qu'on vous a fait réveiller pour vous envoyer ici?
-- Oui, Monseigneur. Je ne suis sorti seul du séminaire qu'une seule
fois en ma vie, pour aller aider M. l'abbé Chas-Bernard à orner la cathédrale,
le jour de la Fête-Dieu.
-- Optime , dit l'évêque; quoi, c'est
vous qui avez fait preuve de tant de courage, en plaçant les bouquets de plumes
sur le baldaquin? Ils me font frémir chaque année; je crains toujours qu'ils ne
me coûtent la vie d'un homme. Mon ami, vous irez loin; mais je ne veux pas
arrêter votre carrière, qui sera brillante, en vous faisant mourir de faim.
Et sur l'ordre de l'évêque, on apporta des biscuits et du vin de Malaga,
auxquels Julien fit honneur, et encore plus l'abbé de Frilair, qui savait que
son évêque aimait à voir manger gaiement et de bon appétit.
Le prélat,
de plus en plus content de la fin de sa soirée, parla un instant d'histoire
ecclésiastique. Il vit que Julien ne comprenait pas. Le prélat passa à l'état
moral de l'Empire romain, sous les empereurs du siècle de Constantin. La fin du
paganisme était accompagnée de cet état d'inquiétude et de doute qui, au XIXe
siècle, désole les esprits tristes et ennuyés. Monseigneur remarqua que Julien
ignorait presque jusqu'au nom de Tacite.
Julien répondit avec candeur, à
l'étonnement du prélat, que cet auteur ne se trouvait pas dans la bibliothèque
du séminaire.
-- J'en suis vraiment bien aise, dit l'évêque gaiement.
Vous me tirez d'embarras: depuis dix minutes, je cherche le moyen de vous
remercier de la soirée aimable que vous m'avez procurée, et certes d'une manière
bien imprévue. Je ne m'attendais pas à trouver un docteur dans un élève de mon
séminaire. Quoique le don ne soit pas trop canonique, je veux vous donner un
Tacite.
Le prélat se fit apporter huit volumes supérieurement reliés, et
voulut écrire lui-même, sur le titre du premier, un compliment latin pour Julien
Sorel. L'évêque se piquait de belle latinité; il finit par lui dire, d'un ton
sérieux, qui tranchait tout à fait avec celui du reste de la conversation:
-- Jeune homme, si vous êtes sage , vous aurez un jour la
meilleure cure de mon diocèse, et pas à cent lieues de mon palais épiscopal;
mais il faut être sage .
Julien, chargé de ses volumes, sortit de
l'évêché, fort étonné, comme minuit sonnait.
Monseigneur ne lui avait
pas dit un mot de l'abbé Pirard. Julien était surtout étonné de l'extrême
politesse de l'évêque. Il n'avait pas l'idée d'une telle urbanité de formes,
réunie à un air de dignité aussi naturel. Julien fut surtout frappé du contraste
en revoyant le sombre abbé Pirard qui l'attendait en s'impatientant.
--
Quid tibi dixerunt? (Que vous ont-ils dit?) lui cria-t-il d'une voix
forte, du plus loin qu'il l'aperçut.
Julien s'embrouillant un peu à
traduire en latin les discours de l'évêque:
-- Parlez français, et
répétez les propres paroles de Monseigneur, sans y ajouter rien, ni rien
retrancher, dit l'ex-directeur du séminaire, avec son ton dur et ses manières
profondément inélégantes.
-- Quel étrange cadeau de la part d'un évêque
à un jeune séminariste! disait-il en feuilletant le superbe Tacite , dont
la tranche dorée avait l'air de lui faire horreur.
Deux heures
sonnaient, lorsque après un compte rendu fort détaillé, il permit à son élève
favori de regagner sa chambre.
-- Laissez-moi le premier volume de votre
Tacite, où est le compliment de Monseigneur l'évêque, lui dit-il. Cette ligne
latine sera votre paratonnerre dans cette maison, après mon départ.
Erit tibi, fili mi, successor meus tanquam leo quaerens quem
devoret. (Car pour toi, mon fils, mon successeur sera comme un lion furieux,
et qui cherche à dévorer.)
Le lendemain matin, Julien trouva quelque
chose d'étrange dans la manière dont ses camarades lui parlaient. Il n'en fut
que plus réservé. Voilà, pensa-t-il, l'effet de la démission de M. Pirard. Elle
est connue de toute la maison, et je passe pour son favori. Il doit y avoir de
l'insulte dans ces façons; mais il ne pouvait l'y voir. Il y avait, au
contraire, absence de haine dans les yeux de tous ceux qu'il rencontrait le long
des dortoirs: Que veut dire ceci? c'est un piège sans doute, jouons serré. Enfin
le petit séminariste de Verrières lui dit en riant: Cornelii Taciti opera
omnia (Oeuvres complètes de Tacite).
A ce mot, qui fut entendu, tous
comme à l'envi firent compliment à Julien, non seulement sur le magnifique
cadeau qu'il avait reçu de Monseigneur, mais aussi de la conversation de deux
heures dont il avait été honoré. On savait jusqu'aux plus petits détails. De ce
moment, il n'y eut plus d'envie; on lui fit la cour bassement: l'abbé Castanède,
qui, la veille encore, était de la dernière insolence envers lui, vint le
prendre par le bras et l'invita à déjeuner.
Par une fatalité du
caractère de Julien, l'insolence de ces êtres grossiers lui avait fait beaucoup
de peine; leur bassesse lui causa du dégoût et aucun plaisir.
Vers midi,
l'abbé Pirard quitta ses élèves non sans leur adresser une allocution sévère.
Voulez-vous les honneurs du monde, leur dit-il, tous les avantages sociaux, le
plaisir de commander, celui de se moquer des lois et d'être insolent impunément
envers tous? ou bien voulez-vous votre salut éternel? les moins avancés d'entre
vous n'ont qu'à ouvrir les yeux pour distinguer les deux routes.
A peine
fut-il sorti que les dévots du Sacré-Coeur de Jésus allèrent entonner un
Te Deum dans la chapelle. Personne au séminaire ne prit au sérieux
l'allocution de l'ex-directeur. Il a beaucoup d'humeur de sa destitution,
disait-on de toutes parts; pas un seul séminariste n'eut la simplicité de croire
à la démission volontaire d'une place qui donnait tant de relations avec de gros
fournisseurs.
L'abbé Pirard alla s'établir dans la plus belle auberge de
Besançon; et sous prétexte d'affaires qu'il n'avait pas, voulut y passer deux
jours.
L'évêque l'avait invité à dîner; et, pour plaisanter son grand
vicaire de Frilair, cherchait à le faire briller. On était au dessert, lorsque
arriva de Paris l'étrange nouvelle que l'abbé Pirard était nommé à la magnifique
cure de N..., à quatre lieues de la capitale. Le bon prélat l'en félicita
sincèrement. Il vit dans toute cette affaire un bien joué qui le mit de
bonne humeur et lui donna la plus haute opinion des talents de l'abbé. Il lui
donna un certificat latin magnifique, et imposa silence à l'abbé de Frilair, qui
se permettait des remontrances.
Le soir, Monseigneur porta son
admiration chez la marquise de Rubempré. Ce fut une grande nouvelle pour la
haute société de Besançon; on se perdait en conjectures sur cette faveur
extraordinaire. On voyait déjà l'abbé Pirard, évêque. Les plus fins crurent M.
de La Mole ministre, et se permirent ce jour-là de sourire des airs impérieux
que M. l'abbé de Frilair portait dans le monde.
Le lendemain matin, on
suivait presque l'abbé Pirard dans les rues, et les marchands venaient sur la
porte de leurs boutiques, lorsqu'il alla solliciter les juges du marquis. Pour
la première fois, il en fut reçu avec politesse. Le sévère janséniste, indigné
de tout ce qu'il voyait, fit un long travail avec les avocats qu'il avait
choisis pour le marquis de La Mole et partit pour Paris. Il eut la faiblesse de
dire à deux ou trois amis de collège, qui l'accompagnaient jusqu'à la calèche
dont ils admirèrent les armoiries, qu'après avoir administré le séminaire
pendant quinze ans, il quittait Besançon avec cinq cent vingt francs d'économie.
Ces amis l'embrassèrent en pleurant, et se dirent entre eux:
-- Le bon
abbé eût pu s'épargner ce mensonge, il est aussi par trop ridicule.
Le
vulgaire, aveuglé par l'amour de l'argent, n'était pas fait pour comprendre que
c'était dans sa sincérité que l'abbé Pirard avait trouvé la force nécessaire
pour lutter seul pendant six ans contre MarieAlacoque, le Sacré-Coeur de Jésus,
les jésuites et son évêque.
CHAPITRE XXX
UN AMBITIEUX
Il n'y a plus qu'une seule noblesse, c'est le titre de
duc ; marquis est ridicule, au mot duc on tourne la tête.
EDINBURGH REVIEW.
Le marquis de La Mole reçut
l'abbé Pirard sans aucune de ces petites façons de grand seigneur, si polies,
mais si impertinentes pour qui les comprend. C'eût été du temps perdu, et le
marquis était assez avant dans les grandes affaires pour n'avoir point de temps
à perdre.
Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter à la fois
au roi et à la nation un certain ministère, qui, par reconnaissance, le ferait
duc.
Le marquis demandait en vain, depuis de longues années, à son
avocat de Besançon un travail clair et précis sur ses procès de Franche-Comté.
Comment l'avocat célèbre les lui eût-il expliqués, s'il ne les comprenait pas
lui-même?
Le petit carré de papier, que lui remit l'abbé, expliquait
tout.
-- Mon cher abbé, lui dit le marquis, après avoir expédié en moins
de cinq minutes toutes les formules de politesse et d'interrogation sur les
choses personnelles, mon cher abbé, au milieu de ma prétendue prospérité, il me
manque du temps pour m'occuper sérieusement de deux petites choses assez
importantes pourtant: ma famille et mes affaires. Je soigne en grand la fortune
de ma maison, je puis la porter loin; je soigne mes plaisirs, et c'est ce qui
doit passer avant tout, du moins à mes yeux, ajouta-t-il en surprenant de
l'étonnement dans ceux de l'abbé Pirard.
Quoique homme de sens, l'abbé
était émerveillé de voir un vieillard parler si franchement de ses plaisirs.
-- Le travail existe sans doute à Paris, continua le grand seigneur,
mais perché au cinquième étage, et dès que je me rapproche d'un homme, il prend
un appartement au second, et sa femme prend un jour; par conséquent plus de
travail, plus d'effort que pour être ou paraître un homme du monde. C'est là
leur unique affaire dès qu'ils ont du pain.
Pour mes procès, exactement
parlant, et encore pour chaque procès pris à part, j'ai des avocats qui se
tuent; il m'en est mort un de la poitrine, avant-hier. Mais, pour mes affaires
en général, croiriez-vous, monsieur, que, depuis trois ans, j'ai renoncé à
trouver un homme qui, pendant qu'il écrit pour moi, daigne songer un peu
sérieusement à ce qu'il fait? Au reste, tout ceci n'est qu'une préface.
Je vous estime, et j'oserais ajouter, quoique vous voyant pour la
première fois, je vous aime. Voulez-vous être mon secrétaire, avec huit mille
francs d'appointements ou bien avec le double? J'y gagnerai encore, je vous
jure; et je fais mon affaire de vous conserver votre belle cure, pour le jour où
nous ne nous conviendrons plus.
L'abbé refusa; mais vers la fin de la
conversation, le véritable embarras où il voyait le marquis lui suggéra une
idée.
-- J'ai laissé au fond de mon séminaire un pauvre jeune homme,
qui, si je ne me trompe, va y être rudement persécuté. S'il n'était qu'un simple
religieux, il serait déjà in pace .
Jusqu'ici ce jeune homme ne
sait que le latin et l'Ecriture sainte; mais il n'est pas impossible qu'un jour
il déploie de grands talents soit pour la prédication, soit pour la direction
des âmes. J'ignore ce qu'il fera; mais il a le feu sacré, il peut aller loin. Je
comptais le donner à notre évêque, si jamais il nous en était venu un qui eût un
peu de votre manière de voir les hommes et les affaires.
-- D'où sort
votre jeune homme? dit le marquis.
-- On le dit fils d'un charpentier de
nos montagnes, mais je le croirais plutôt fils naturel de quelque homme riche.
Je lui ai vu recevoir une lettre anonyme ou pseudonyme avec une lettre de change
de cinq cents francs.
-- Ah! c'est Julien Sorel, dit le marquis.
-- D'où savez-vous son nom? dit l'abbé étonné; et comme il rougissait de
sa question:
-- C'est ce que je ne vous dirai pas, répondit le marquis.
-- Eh bien! reprit l'abbé, vous pourriez essayer d'en faire votre
secrétaire, il a de l'énergie, de la raison; en un mot, c'est un essai à tenter.
-- Pourquoi pas? dit le marquis; mais serait-ce un homme à se laisser
graisser la patte par le préfet de police ou par tout autre pour faire l'espion
chez moi? Voilà toute mon objection.
D'après les assurances favorables
de l'abbé Pirard, le marquis prit un billet de mille francs:
-- Envoyez
ce viatique à Julien Sorel; faites-le-moi venir.
-- On voit bien, dit
l'abbé Pirard, que vous habitez Paris. [Variante : L'habitude d'habiter Paris
doit, en effet, M. le marquis, produire cette illusion dans votre esprit; vous
ne connaissez pas, parce que vous êtes dans une position sociale élevée,] Vous
ne connaissez pas la tyrannie qui pèse sur nous autres pauvres provinciaux, et
en particulier sur les prêtres non amis des jésuites. On ne voudra pas laisser
partir Julien Sorel, on saura se couvrir des prétextes les plus habiles, on me
répondra qu'il est malade, la poste aura perdu les lettres, etc., etc.
-- Je prendrai un de ces jours une lettre du ministre à l'évêque, dit le
marquis.
-- J'oubliais une précaution, dit l'abbé: ce jeune homme
quoique né bien bas a le coeur haut, il ne sera d'aucune utilité si l'on
effarouche son orgueil; vous le rendriez stupide.
-- Ceci me plaît, dit
le marquis, j'en ferai le camarade de mon fils, cela suffira-t-il?
Quelque temps après, Julien reçut une lettre d'une écriture inconnue et
portant le timbre de Châlon, il y trouva un mandat sur un marchand de Besançon,
et l'avis de se rendre à Paris sans délai. La lettre était signée d'un nom
supposé, mais en l'ouvrant Julien avait tressailli: une feuille d'arbre était
tombée à ses pieds; c'était le signal dont il était convenu avec l'abbé Pirard.
Moins d'une heure après, Julien fut appelé à l'évêché où il se vit
accueillir avec une bonté toute paternelle. Tout en citant Horace, Monseigneur
lui fit, sur les hautes destinées qui l'attendaient à Paris, des compliments
fort adroits et qui, pour remerciements, attendaient des explications. Julien ne
put rien dire, d'abord parce qu'il ne savait rien, et Monseigneur prit beaucoup
de considération pour lui. Un des petits prêtres de l'évêché écrivit au maire
qui se hâta d'apporter lui-même un passeport signé, mais où l'on avait laissé en
blanc le nom du voyageur.
Le soir avant minuit, Julien était chez
Fouqué, dont l'esprit sage fut plus étonné que charmé de l'avenir qui semblait
attendre son ami.
-- Cela finira pour toi, dit cet électeur libéral, par
une place de gouvernement, qui t'obligera à quelque démarche qui sera vilipendée
dans les journaux. C'est par ta honte que j'aurai de tes nouvelles. Rappelle-toi
que, même financièrement parlant, il vaut mieux gagner cent louis dans un bon
commerce de bois, dont on est le maître, que de recevoir quatre mille francs
d'un gouvernement, fût-il celui du roi Salomon.
Julien ne vit dans tout
cela que la petitesse d'esprit d'un bourgeois de campagne. Il allait enfin
paraître sur le théâtre des grandes choses. [Variante : Il aimait mieux moins de
certitude et des chances plus vastes. Dans ce coeur-là il n'y avait plus la
moindre peur de mourir de faim.] Le bonheur d'aller à Paris, qu'il se figurait
peuplé de gens d'esprit fort intrigants, fort hypocrites, mais aussi polis que
l'évêque de Besançon et que l'évêque d'Agde, éclipsait tout à ses yeux. Il se
représenta à son ami, comme privé de son libre arbitre par la lettre de l'abbé
Pirard.
Le lendemain vers midi, il arriva dans Verrières le plus heureux
des hommes; il comptait revoir Mme de Rênal. Il alla d'abord chez son premier
protecteur, le bon abbé Chélan. Il trouva une réception sévère.
--
Croyez-vous m'avoir quelque obligation? lui dit M. Chélan, sans répondre à son
salut. Vous allez déjeuner avec moi, pendant ce temps on ira vous louer un autre
cheval, et vous quitterez Verrières, sans y voir personne .
--
Entendre c'est obéir, répondit Julien avec une mine de séminaire; et il ne fut
plus question que de théologie et de belle latinité.
Il monta à cheval,
fit une lieue, après quoi apercevant un bois, et personne pour l'y voir entrer,
il s'y enfonça. Au coucher du soleil il renvoya le cheval. Plus tard, il entra
chez un paysan, qui consentit à lui vendreune échelle et à le suivre en la
portant jusqu'au petit bois qui domine le COURS DE LA FIDELITE, à Verrières.
-- Je suis un pauvre conscrit réfractaire... Ou un contrebandier, dit le
paysan, en prenant congé de lui, mais qu'importe! mon échelle est bien payée, et
moi-même je ne suis pas sans avoir passé quelques mouvements de montre en
ma vie.
La nuit était fort noire. Vers une heure du matin, Julien,
chargé de son échelle, entra dans Verrières. Il descendit le plus tôt qu'il put
dans le lit du torrent, qui traverse les magnifiques jardins de M. de Rênal à
une profondeur de dix pieds, et contenu entre deux murs. Julien monta facilement
avec l'échelle. Quel accueil me feront les chiens de garde? pensait-il. Toute la
question est là. Les chiens aboyèrent, et s'avancèrent au galop sur lui; mais il
siffla doucement, et ils vinrent le caresser.
Remontant alors de
terrasse en terrasse, quoique toutes les grilles fussent fermées, il lui fut
facile d'arriver jusque sous la fenêtre de la chambre à coucher de Mme de Rênal
qui, du côté du jardin, n'est élevée que de huit ou dix pieds au-dessus du sol.
Il y avait aux volets une petite ouverture en forme de coeur, que Julien
connaissait bien. A son grand chagrin, cette petite ouverture n'était pas
éclairée par la lumière intérieure d'une veilleuse.
Grand Dieu! se
dit-il, cette nuit, cette chambre n'est pas occupée par Mme de Rênal! Où
sera-t-elle couchée? La famille est à Verrières, puisque j'ai trouvé les chiens;
mais je puis rencontrer dans cette chambre, sans veilleuse, M. de Rênal lui-même
ou un étranger, et alors quel esclandre!
Le plus prudent était de se
retirer; mais ce parti fit horreur à Julien. Si c'est un étranger, je me
sauverai à toutes jambes, abandonnant mon échelle; mais si c'est elle, quelle
réception m'attend? Elle est tombée dans le repentir et dans la plus haute
piété, je n'en puis douter; mais enfin, elle a encore quelque souvenir de moi,
puisqu'elle vient de m'écrire. Cette raison le décida.
Le coeur
tremblant, mais cependant résolu à périr ou à la voir, il jeta de petits
cailloux contre le volet; point de réponse. Il appuya son échelle à côté de la
fenêtre, et frappa lui-même contre le volet, d'abord doucement, puis plus fort.
Quelque obscurité qu'il fasse, on peut me tirer un coup de fusil, pensa Julien.
Cette idée réduisit l'entreprise folle à une question de bravoure.
Cette
chambre est inhabitée cette nuit, pensa-t-il, ou, quelle que soit la personne
qui y couche, elle est éveillée maintenant. Ainsi plus rien à ménager envers
elle; il faut seulement tâcher de n'être pas entendu par les personnes qui
couchent dans les autres chambres.
Il descendit, plaça son échelle
contre un des volets, remonta, et passant la main dans l'ouverture en forme de
coeur, il eut le bonheur de trouver assez vite le fil de fer attaché au crochet
qui fermait le volet. Il tira ce fil de fer; ce fut avec une joie inexprimable
qu'il sentit que ce volet n'était plus retenu et cédait à son effort. Il faut
l'ouvrir petit à petit, et faire reconnaître ma voix. Il ouvrit le volet assez
pour passer la tête, et en répétant à voix basse: C'est un ami .
Il s'assura, en prêtant l'oreille, que rien ne troublait le silence
profond de la chambre. Mais décidément, il n'y avait point de veilleuse, même à
demi éteinte, dans la cheminée; c'était un bien mauvais signe.
Gare le
coup de fusil! Il réfléchit un peu; puis, avec le doigt, il osa frapper contre
la vitre: pas de réponse; il frappa plus fort. Quand je devrais casser la vitre,
il faut en finir. Comme il frappait très fort, il crut entrevoir, au milieu de
l'extrême obscurité, comme une ombre blanche qui traversait la chambre. Enfin,
il n'y eut plus de doute, il vit une ombre qui semblait s'avancer avec une
extrême lenteur. Tout à coup il vit une joue qui s'appuyait à la vitre contre
laquelle était son oeil.
Il tressaillit, et s'éloigna un peu. Mais la
nuit était tellement noire que, même à cette distance, il ne put distinguer si
c'était Mme de Rênal. Il craignait un premier cri d'alarme; il entendait les
chiens rôder et gronder à demi autour du pied de son échelle. C'est moi,
répétait-il assez haut, un ami. Pas de réponse; le fantôme blanc avait disparu.
Daignez m'ouvrir, il faut que je vous parle, je suis trop malheureux! et il
frappait de façon à briser la vitre.
Un petit bruit sec se fit entendre;
l'espagnolette de la fenêtre cédait; il poussa la croisée et sauta légèrement
dans la chambre.
Le fantôme blanc s'éloignait; il lui prit les bras;
c'était une femme. Toutes ses idées de courage s'évanouirent. Si c'est elle, que
va-t-elle dire? Que devint-il, quand il comprit à un petit cri que c'était Mme
de Rênal?
Il la serra dans ses bras; elle tremblait, et avait à peine la
force de le repousser.
-- Malheureux! que faites-vous?
A peine
si sa voix convulsive pouvait articuler ces mots. Julien y vit l'indignation la
plus vraie.
-- Je viens vous voir après quatorze mois d'une cruelle
séparation.
-- Sortez, quittez-moi à l'instant. Ah! M. Chélan, pourquoi
m'avoir empêché de lui écrire? j'aurais prévenu cette horreur. Elle le repoussa
avec une force vraiment extraordinaire. Je me repens de mon crime; le ciel a
daigné m'éclairer, répétait-elle d'une voix entrecoupée. Sortez! fuyez!
-- Après quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai certainement pas
sans vous avoir parlé. Je veux savoir tout ce que vous avez fait. Ah! je vous ai
assez aimée pour mériter cette confidence... je veux tout savoir.
Malgré
Mme de Rênal, ce ton d'autorité avait de l'empire sur son coeur.
Julien,
qui la tenait serrée avec passion, et résistait à ses efforts pour se dégager,
cessa de la presser dans ses bras. Ce mouvement rassura un peu Mme de Rênal.
-- Je vais retirer l'échelle, dit-il, pour qu'elle ne nous compromette
pas si quelque domestique, éveillé par le bruit, fait une ronde.
-- Ah!
sortez, sortez au contraire, lui dit-on avec une véritable colère. Que
m'importent les hommes? c'est Dieu qui voit l'affreuse scène que vous me faites
et qui m'en punira. Vous abusez lâchement des sentiments que j'eus pour vous,
mais que je n'ai plus. Entendez-vous, monsieur Julien?
Il retirait
l'échelle fort lentement pour ne pas faire de bruit.
-- Ton mari est-il
à la ville? lui dit-il, non pour la braver, mais emporté par l'ancienne
habitude.
-- Ne me parlez pas ainsi, de grâce, ou j'appelle mon mari. Je
ne suis déjà que trop coupable de ne pas vous avoir chassé, quoi qu'il pût en
arriver. J'ai pitié de vous, lui dit-elle, cherchant à blesser son orgueil
qu'elle connaissait si irritable.
Ce refus de tutoiement, cette façon
brusque de briser un lien si tendre, et sur lequel il comptait encore, portèrent
jusqu'au délire le transport d'amour de Julien.
-- Quoi! est-il possible
que vous ne m'aimiez plus! lui dit-il avec un de ces accents du coeur, si
difficiles à écouter de sang-froid.
Elle ne répondit pas; pour lui, il
pleurait amèrement.
Réellement, il n'avait plus la force de parler.
-- Ainsi je suis complètement oublié du seul être qui m'ait jamais aimé!
A quoi bon vivre désormais? Tout son courage l'avait quitté dès qu'il n'avait
plus eu à craindre le danger de rencontrer un homme; tout avait disparu de son
coeur, hors l'amour.
Il pleura longtemps en silence. [Variante : Elle
entendait le bruit de ses sanglots.] Il prit sa main, elle voulut la retirer; et
cependant, après quelques mouvements presque convulsifs, elle la lui laissa.
L'obscurité était extrême; ils se trouvaient l'un et l'autre assis sur le lit de
Mme de Rênal.
Quelle différence avec ce qui était il y a quatorze mois!
pensa Julien; et ses larmes redoublèrent. Ainsi l'absence détruit sûrement tous
les sentiments de l'homme! [Variante : Il vaut mieux m'en aller.]
--
Daignez me dire ce qui vous est arrivé, dit enfin Julien embarrassé de son
silence et d'une voix coupée par les larmes. [Variante : dit enfin Julien d'une
voix presque éteinte par la douleur.]
-- Sans doute, répondit Mme de
Rênal d'une voix dure, et dont l'accent avait quelque chose de sec et de
reprochant pour Julien, mes égarements étaient connus dans la ville, lors de
votre départ. Il y avait eu tant d'imprudence dans vos démarches! Quelque temps
après, alors j'étais au désespoir, le respectable M. Chélan vint me voir. Ce fut
en vain que, pendant longtemps, il voulut obtenir un aveu. Un jour, il eut
l'idée de me conduire dans cette église de Dijon, où j'ai fait ma première
communion. Là, il osa parler le premier...
Mme de Rênal fut interrompue
par ses larmes.
-- Quel moment de honte! J'avouai tout. Cet homme si bon
daigna ne point m'accabler du poids de son indignation: il s'affligea avec moi.
Dans ce temps-là, je vous écrivais tous les jours des lettres que je n'osais
vous envoyer; je les cachais soigneusement, et quand j'étais trop malheureuse,
je m'enfermais dans ma chambre et relisais mes lettres.
Enfin, M. Chélan
obtint que je les lui remettrais... Quelques-unes, écrites avec un peu plus de
prudence, vous avaient été envoyées; vous ne me répondiez point.
--
Jamais, je te jure, je n'ai reçu aucune lettre de toi au séminaire.
--
Grand Dieu! qui les aura interceptées?
-- Juge de ma douleur, avant le
jour où je te vis à la cathédrale, je ne savais si tu vivais encore.
--
Dieu me fit la grâce de comprendre combien je péchais envers lui, envers mes
enfants, envers mon mari, reprit Mme de Rênal. Il ne m'a jamais aimée comme je
croyais alors que vous m'aimiez...
Julien se précipita dans ses bras,
réellement sans projet et hors de lui. Mais Mme de Rênal le repoussa, et
continuant avec assez de fermeté:
-- Mon respectable ami, M. Chélan, me
fit comprendre qu'en épousant M. de Rênal, je lui avais engagé toutes mes
affections, même celles que je ne connaissais pas, et que je n'avais jamais
éprouvées avant une liaison fatale... Depuis le grand sacrifice de ces lettres,
qui m'étaient si chères, ma vie s'est écoulée sinon heureusement, du moins avec
assez de tranquillité. Ne la troublez point ; soyez un ami pour moi... le
meilleur de mes amis. Julien couvrit ses mains de baisers; elle sentit qu'il
pleurait encore. Ne pleurez point, vous me faites tant de peine... Dites-moi à
votre tour ce que vous avez fait. Julien ne pouvait parler. Je veux savoir votre
genre de vie au séminaire, répéta-t-elle, puis vous vous en irez.
Sans
penser à ce qu'il racontait, Julien parla des intrigues et des jalousies sans
nombre qu'il avait d'abord rencontrées, puis de sa vie plus tranquille depuis
qu'il avait été nommé répétiteur.
Ce fut alors, ajouta-t-il, qu'après un
long silence, qui sans doute était destiné à me faire comprendre ce que je vois
trop aujourd'hui, que vous ne m'aimiez plus et que j'étais devenu indifférent
pour vous...
Mme de Rênal serra ses mains.
-- Ce fut alors que
vous m'envoyâtes une somme de cinq cents francs.
-- Jamais, dit Mme de
Rênal.
-- C'était une lettre timbrée de Paris et signée Paul Sorel, afin
de déjouer tous les soupçons.
Il s'éleva une petite discussion sur
l'origine possible de cette lettre. La position morale changea. Sans le savoir,
Mme de Rênal et Julien avaient quitté le ton solennel; ils étaient revenus à
celui d'une tendre amitié. Ils ne se voyaient point, tant l'obscurité était
profonde, mais le son de la voix disait tout. Julien passa le bras autour de la
taille de son amie; ce mouvement avait bien des dangers. Elle essaya d'éloigner
le bras de Julien, qui, avec assez d'habileté, attira son attention dans ce
moment par une circonstance intéressante de son récit. Ce bras fut comme oublié
et resta dans la position qu'il occupait.
Après bien des conjectures sur
l'origine de la lettre aux cinq cents francs, Julien avait repris son récit; il
devenait un peu plus maître de lui en parlant de sa vie passée, qui, auprès de
ce qui lui arrivait en cet instant, l'intéressait si peu. Son attention se fixa
tout entière sur la manière dont allait finir sa visite.
-- Vous allez
sortir, lui disait-on toujours, de temps en temps, et avec un accent bref.
Quelle honte pour moi si je suis éconduit! ce sera un remords à
empoisonner toute ma vie, se disait-il, jamais elle ne m'écrira. Dieu sait quand
je reviendrai en ce pays! De ce moment, tout ce qu'il y avait de céleste dans la
position de Julien disparut rapidement de son coeur. Assisà côté d'une femme
qu'il adorait, la serrant presque dans ses bras, dans cette chambre où il avait
été si heureux, au milieu d'une obscurité profonde, distinguant fort bien que
depuis un moment elle pleurait, sentant, au mouvement de sa poitrine, qu'elle
avait des sanglots, il eut le malheur de devenir un froid politique, presque
aussi calculant et aussi froid que lorsque, dans la cour du séminaire, il se
voyait en butte à quelque mauvaise plaisanterie de la part d'un de ses camarades
plus fort que lui. Julien faisait durer son récit, et parlait de la vie
malheureuse qu'il avait menée depuis son départ de Verrières. Ainsi, se disait
Mme de Rênal, après un an d'absence, privé presque entièrement de marques de
souvenir, tandis que moi je l'oubliais, il n'était occupé que des jours heureux
qu'il avait trouvés à Vergy. Ses sanglots redoublaient. Julien vit le succès de
son récit. Il comprit qu'il fallait tenter la dernière ressource: il arriva
brusquement à la lettre qu'il venait de recevoir de Paris.
-- J'ai pris
congé de Monseigneur l'évêque.
-- Quoi! vous ne retournez pas à
Besançon! vous nous quittez pour toujours?
-- Oui, répondit Julien d'un
ton résolu; oui, j'abandonne un pays où je suis oublié même de ce que j'ai le
plus aimé en ma vie, et je le quitte pour ne jamais le revoir. Je vais à
Paris...
-- Tu vas à Paris! s'écria assez haut Mme de Rênal.
Sa
voix était presque étouffée par les larmes, et montrait tout l'excès de son
trouble. Julien avait besoin de cet encouragement: il allait tenter une démarche
qui pouvait tout décider contre lui; et avant cette exclamation, n'y voyant
point, il ignorait absolument l'effet qu'il parvenait à produire. Il n'hésita
plus; la crainte du remords lui donnait tout empire sur lui-même; il ajouta
froidement en se levant:
-- Oui, madame, je vous quitte pour toujours,
soyez heureuse; adieu.
Il fit quelques pas vers la fenêtre; déjà il
l'ouvrait. Mme de Rênal s'élança vers lui et se précipita dans ses bras.
[Variante : Il sentit sa tête sur son épaule et qu'elle le serrait dans ses
bras, en collant sa joue contre la sienne.]
Ainsi, après trois heures de
dialogue, Julien obtint ce qu'il avait désiré avec tant de passion pendant les
deux premières. Un peu plus tôt arrivés, le retour aux sentiments tendres,
l'éclipse des remords chez Mme de Rênal eussent été un bonheur divin; ainsi
obtenus avec art, ce ne fut plus qu'un plaisir. Julien voulut absolument, contre
les instances de son amie, allumer la veilleuse.
-- Veux-tu donc, lui
disait-il, qu'il ne me reste aucun souvenir de t'avoir vue? L'amour qui est sans
doute dans ces yeux charmants sera donc perdu pour moi? la blancheur de cette
jolie main me sera donc invisible? Songe que je te quitte pour bien longtemps
peut-être!
Mme de Rênal n'avait rien à refuser à cette idée qui la
faisait fondre en larmes. [Variante : Quelle honte! se disait Mme de Rênal, mais
elle n'avait rien à refuser à cette idée de séparation pour toujours. Mais]
L'aube commençait à dessiner vivement les contours des sapins sur la montagne à
l'orient de Verrières. Au lieu de s'en aller, Julien ivre de volupté demanda à
Mme de Rênal de passer toute la journée caché dans sa chambre, et de ne partir
que la nuit suivante.
-- Et pourquoi pas? répondit-elle. Cette fatale
rechute m'ôte toute estime pour moi, et fait à jamais mon malheur, et elle le
pressait contre son coeur [Variante : avec ravissement]. Mon mari n'est plus le
même, il a des soupçons; il croit que je l'ai mené dans toute cette affaire, et
se montre fort piqué contre moi. S'il entend le moindre bruit je suis perdue, il
me chassera comme une malheureuse que je suis.
-- Ah! voilà une phrase
de M. Chélan, dit Julien; tu ne m'aurais pas parlé ainsi avant ce cruel départ
pour le séminaire: tu m'aimais alors!
Julien fut récompensé du
sang-froid qu'il avait mis dans ce mot: il vit son amie oublier rapidement le
danger que la présence de son mari lui faisait courir, pour songer au danger
bien plus grand de voir Julien douter de son amour. Le jour croissait rapidement
et éclairait vivement la chambre; Julien retrouva toutes les voluptés de
l'orgueil, lorsqu'il put revoir dans ses bras et presque à ses pieds, cette
femme charmante, la seule qu'il eût aimée et qui, peu d'heures auparavant, était
tout entière à la crainte d'un Dieu terrible et à l'amour de ses devoirs. Des
résolutions fortifiées par un an de constance n'avaient pu tenir devant son
courage.
Bientôt on entendit du bruit dans la maison; une chose à
laquelle elle n'avait pas songé vint troubler Mme de Rênal.
-- Cette
méchante Elisa va entrer dans la chambre, que faire de cette énorme échelle?
dit-elle à son ami; où la cacher? Je vais la porter au grenier, s'écria-t-elle
tout à coup, avec une sorte d'enjouement.
-- [Variante : C'est là ta
physionomie d'autrefois! dit Julien ravi.] Mais il faut passer dans la chambre
du domestique, dit Julien étonné.
-- Je laisserai l'échelle dans le
corridor, j'appellerai le domestique et lui donnerai une commission.
--
Songe à préparer un mot pour le cas où le domestique passant devant l'échelle,
dans le corridor, la remarquera.
-- Oui, mon ange, dit Mme de Rênal en
lui donnant un baiser. Toi, songe à te cacher bien vite sous le lit, si, pendant
mon absence, Elisa entre ici.
Julien fut étonné de cette gaîté soudaine.
Ainsi, pensa-t-il, l'approche d'un danger matériel, loin de la troubler, lui
rend sa gaîté, parce qu'elle oublie ses remords! Femme vraiment supérieure! ah!
voilà un coeur dans lequel il est glorieux de régner! Julien était ravi.
Mme de Rênal prit l'échelle; elle était évidemment trop pesante pour
elle. Julien allait à son secours; il admirait cette taille élégante et qui
était si loin d'annoncer de la force, lorsque tout à coup, sans aide, elle
saisit l'échelle, et l'enleva comme elle eût fait une chaise. Elle la porta
rapidement dans le corridor du troisième étage où elle la coucha le long du mur.
Elle appela le domestique, et pour lui laisser le temps de s'habiller, monta au
colombier. Cinq minutes après, à son retour dans le corridor, elle ne trouva
plus l'échelle. Qu'était-elle devenue? Si Julien eût été hors de la maison, ce
danger ne l'eût guère touchée. Mais, dans ce moment, si son mari voyait cette
échelle! cet incident pouvait être abominable. Mme de Rênal courait partout.
Enfin elle découvrit cette échelle sous le toit où le domestique l'avait portée
et même cachée. Cette circonstance était singulière, autrefois elle l'eût
alarmée.
Que m'importe, pensa-t-elle, ce qui peut arriver dans
vingt-quatre heures, quand Julien sera parti? tout ne sera-t-il pas alors pour
moi horreur et remords?
Elle avait comme une idée vague de devoir
quitter la vie, mais qu'importe! Après une séparation qu'elle avait crue
éternelle, il lui était rendu, elle le revoyait, et ce qu'il avait fait pour
parvenir jusqu'à elle montrait tant d'amour!
En racontant l'événement de
l'échelle à Julien:
-- Que répondrai-je à mon mari, lui dit-elle, si le
domestique lui conte qu'il a trouvé cette échelle? Elle rêva un instant; il leur
faudra vingt-quatre heures pour découvrir le paysan qui te l'a vendue; et se
jetant dans les bras de Julien, en le serrant d'un mouvement convulsif: Ah!
mourir, mourir ainsi! s'écriait-elle en le couvrant de baisers; mais il ne faut
pas que tu meures de faim, dit-elle en riant.
Viens; d'abord je vais te
cacher dans la chambre de Mme Derville, qui reste toujours fermée à clef. Elle
alla veiller à l'extrémité du corridor, et Julien passa en courant. Garde-toi
d'ouvrir, si l'on frappe, lui dit-elle en l'enfermant à clef; dans tous les cas,
ce ne serait qu'une plaisanterie des enfants en jouant entre eux.
--
Fais-les venir dans le jardin, sous la fenêtre, dit Julien, que j'aie le plaisir
de les voir, fais-les parler.
-- Oui, oui, lui cria Mme de Rênal en
s'éloignant.
Elle revint bientôt avec des oranges, des biscuits, une
bouteille de vin de Malaga; il lui avait été impossible de voler du pain.
-- Que fait ton mari? dit Julien.
-- Il écrit des projets de
marchés avec des paysans.
Mais huit heures avaient sonné, on faisait
beaucoup de bruit dans la maison. Si l'on n'eût pas vu Mme de Rênal, on l'eût
cherchée partout; elle fut obligée de le quitter. Bientôt elle revint, contre
toute prudence, lui apportant une tasse de café; elle tremblait qu'il ne mourût
de faim. Après le déjeuner, elle réussit à amener les enfants sous la fenêtre de
la chambre de Mme Derville. Il les trouva fort grandis, mais ils avaient pris
l'air commun, ou bien ses idées avaient changé.
Mme de Rênal leur parla
de Julien. L'aîné répondit avec amitié et regrets pour l'ancien précepteur; mais
il se trouva que les cadets l'avaient presque oublié.
M. de Rênal ne
sortit pas ce matin-là; il montait et descendait sans cesse dans la maison,
occupé à faire des marchés avec des paysans, auxquels il vendait sa récolte de
pommes de terre. Jusqu'au dîner, Mme de Rênal n'eut pas un instant à donner à
son prisonnier. Le dîner sonné et servi, elle eut l'idée de voler pour lui une
assiette de soupe chaude. Comme elle approchait sans bruit de la porte de la
chambre qu'il occupait, portant cette assiette avec précaution, elle se trouva
face à face avec le domestique qui avait caché l'échelle le matin. Dans ce
moment, il s'avançait aussi sans bruit dans le corridor et comme écoutant.
Probablement Julien avait marché avec imprudence. Le domestique s'éloigna un peu
confus. Mme de Rênal entra hardiment chez Julien; cette rencontre le fit frémir.
-- Tu as peur, lui dit-elle; moi, je braverais tous les dangers du monde
et sans sourciller. Je ne crains qu'une chose, c'est le moment où je serai seule
après ton départ, et elle le quitta en courant.
-- Ah! se dit Julien
exalté, le remords est le seul danger que redoute cette âme sublime!
Enfin le soir vint. M. de Rênal alla au casino. Sa femme avait annoncé
une migraine affreuse, elle se retira chez elle, se hâta de renvoyer Elisa, et
se releva bien vite pour aller ouvrir à Julien.
Il se trouva que
réellement il mourait de faim. Mme de Rênal alla à l'office chercher du pain.
Julien entendit un grand cri. Mme de Rênal revint, et lui raconta qu'entrant
dans l'office sans lumière, s'approchant d'un buffet où l'on serrait le pain, et
étendant la main, elle avait touché un bras de femme. C'était Elisa qui avait
jeté le cri entendu par Julien.
-- Que faisait-elle là?
-- Elle
volait quelques sucreries, ou bien elle nous épiait, dit Mme de Rênal avec une
indifférence complète. Mais heureusement j'ai trouvé un pâté et un gros pain.
-- Qu'y a-t-il donc là? dit Julien, en lui montrant les poches de son
tablier.
Mme de Rênal avait oublié que, depuis le dîner, elles étaient
remplies de pain.
Julien la serra dans ses bras avec la plus vive
passion; jamais elle ne lui avait semblé si belle. Même à Paris, se disait-il
confusément, je ne pourrai rencontrer un plus grand caractère. Elle avait toute
la gaucherie d'une femme peu accoutumée à ces sortes de soins, et en même temps
le vrai courage d'un être qui ne craint que des dangers d'un autre ordre et bien
autrement terribles.
Pendant que Julien soupait de grand appétit, et que
son amie le plaisantait sur la simplicité de ce repas, car elle avait horreur de
parler sérieusement, la porte de la chambre fut tout à coup secouée avec force.
C'était M. de Rênal.
-- Pourquoi t'es-tu enfermée? lui criait-il.
Julien n'eut que le temps de se glisser sous le canapé.
-- Quoi!
vous êtes tout habillée, dit M. de Rênal en entrant; vous soupez, et vous avez
fermé votre porte à clef!
Les jours ordinaires, cette question, faite
avec toute la sécheresse conjugale, eût troublé Mme de Rênal, mais elle sentait
que son mari n'avait qu'à se baisser un peu pour apercevoir Julien; car M. de
Rênal s'était jeté sur la chaise que Julien occupait un moment auparavant
vis-à-vis le canapé.
La migraine servit d'excuse à tout. Pendant qu'à
son tour son mari lui contait longuement les incidents de la poule qu'il avait
gagnée au billard du casino, une poule de dix-neuf francs ma foi! ajoutait-il,
elle aperçut sur une chaise, à trois pas devant eux, le chapeau de Julien. Son
sang-froid redoubla, elle se mit à se déshabiller, et, dans un certain moment,
passant rapidement derrière son mari, jeta une robe sur la chaise au chapeau.
M. de Rênal partit enfin. Elle pria Julien de recommencer le récit de sa
vie au séminaire; hier je ne t'écoutais pas, je ne songeais, pendant que tu
parlais, qu'à obtenir de moi de te renvoyer.
Elle était l'imprudence
même. Ils parlaient très haut; et il pouvait être deux heures du matin, quand
ils furent interrompus par un coup violent à la porte. C'était encore M. de
Rênal.
-- Ouvrez-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison!
disait-il, Saint-Jean a trouvé leur échelle ce matin.
-- Voici la fin de
tout, s'écria Mme de Rênal, en se jetant dans les bras de Julien. Il va nous
tuer tous les deux, il ne croit pas aux voleurs; je vais mourir dans tes bras,
plus heureuse à ma mort que je ne le fus de la vie. Elle ne répondait nullement
à son mari qui se fâchait, elle embrassait Julien avec passion.
-- Sauve
la mère de Stanislas, lui dit-il avec le regard du commandement. Je vais sauter
dans la cour par la fenêtre du cabinet, et me sauver dans le jardin, les chiens
m'ont reconnu. Fais un paquet de mes habits, et jette-le dans le jardin aussitôt
que tu pourras. En attendant, laisse enfoncer la porte. Surtout, point d'aveux,
je le défends, il vaut mieux qu'il ait des soupçons que des certitudes.
-- Tu vas te tuer en sautant! fut sa seule réponse et sa seule
inquiétude.
Elle alla avec lui à la fenêtre du cabinet; elle prit
ensuite le temps de cacher ses habits. Elle ouvrit enfin à son mari bouillant de
colère. Il regarda dans la chambre, dans le cabinet, sans mot dire, et disparut.
Les habits de Julien lui furent jetés, il les saisit, et courut rapidement vers
le bas du jardin du côté du Doubs.
Comme il courait, il entendit siffler
une balle, et aussitôt le bruit d'un coup de fusil.
Ce n'est pas M. de
Rênal, pensa-t-il, il tire trop mal pour cela. Les chiens couraient en silence à
ses côtés, un second coup cassa apparemment la patte à un chien, car il se mit à
pousser des cris lamentables. Julien sauta le mur d'une terrasse, fit à couvert
une cinquantaine de pas, et se remit à fuir dans une autre direction. Il
entendit des voix qui s'appelaient, et vit distinctement le domestique, son
ennemi, tirer un coup de fusil; un fermier vint aussi tirailler de l'autre côté
du jardin, mais déjà Julien avait gagné la rive du Doubs où il s'habillait.
Une heure après, il était à une lieue de Verrières, sur la route de
Genève; si l'on a des soupçons, pensa Julien, c'est sur la route de Paris qu'on
me cherchera.
LIVRE SECOND
Elle n'est pas jolie,
elle n'a point de rouge. SAINTE-BEUVE.
CHAPITRE PREMIER
LES
PLAISIRS DE LA CAMPAGNE
O rus quando ego te aspiciam!
VIRGILE.
-- Monsieur vient sans doute attendre
la malle-poste de Paris? lui dit le maître d'une auberge où il s'arrêta pour
déjeuner.
-- Celle d'aujourd'hui ou celle de demain, peu m'importe, dit
Julien.
La malle-poste arriva comme il faisait l'indifférent. Il y avait
deux places libres.
-- Quoi! c'est toi, mon pauvre Falcoz, dit le
voyageur qui arrivait du côté de Genève à celui qui montait en voiture en même
temps que Julien.
-- Je te croyais établi aux environs de Lyon, dit
Falcoz, dans une délicieuse vallée près du Rhône?
-- Joliment établi. Je
fuis.
-- Comment! tu fuis? toi Saint-Giraud, avec cette mine sage, tu as
commis quelque crime? dit Falcoz en riant.
-- Ma foi, autant vaudrait.
Je fuis l'abominable vie que l'on mène en province. J'aime la fraîcheur des bois
et la tranquillité champêtre, comme tu sais; tu m'as souvent accusé d'être
romanesque. Je ne voulais de la vie entendre parler politique, et la politique
me chasse.
-- Mais de quel parti es-tu?
-- D'aucun, et c'est ce
qui me perd. Voici toute ma politique: J'aime la musique, la peinture; un bon
livre est un événement pour moi; je vais avoir quarante-quatre ans. Que me
reste-t-il à vivre? Quinze, vingt, trente ans tout au plus? Eh bien! je tiens
que dans trente ans, les ministres seront un peu plus adroits, mais tout aussi
honnêtes gens que ceux d'aujourd'hui. L'histoire d'Angleterre me sert de miroir
pour notre avenir. Toujours il se trouvera un roi qui voudra augmenter sa
prérogative; toujours l'ambition de devenir député, la gloire et les centaines
de mille francs gagnés par Mirabeau empêcheront de dormir les gens riches de la
province: ils appelleront cela être libéral et aimer le peuple. Toujours l'envie
de devenir pair ou gentilhomme de la Chambre galopera les ultras. Sur le
vaisseau de l'Etat, tout le monde voudra s'occuper de la manoeuvre, car elle est
bien payée. N'y aura-t-il donc jamais une pauvre petite place pour le simple
passager?
-- Au fait, au fait, qui doit être fort plaisant avec ton
caractère tranquille. Sont-ce les dernières élections qui te chassent de ta
province?
-- Mon mal vient de plus loin. J'avais, il y a quatre ans,
quarante ans et cinq cent mille francs; j'ai quatre ans de plus aujourd'hui, et
probablement cinquante mille francs de moins, que je vais perdre sur la vente de
mon château de Monfleury, près du Rhône, position superbe.
A Paris,
j'étais las de cette comédie perpétuelle, à laquelle oblige ce que vous appelez
la civilisation du XIXe siècle. J'avais soif de bonhomie et de simplicité.
J'achète une terre dans les montagnes près du Rhône, rien d'aussi beau sous le
ciel.
Le vicaire du village et les hobereaux du voisinage me font la
cour pendant six mois; je leur donne à dîner; j'ai quitté Paris, leur dis-je,
pour de ma vie ne parler ni n'entendre parler politique. Comme vous le voyez, je
ne suis abonné à aucun journal. Moins le facteur de la poste m'apporte de
lettres, plus je suis content.
Ce n'était pas le compte du vicaire;
bientôt je suis en butte à mille demandes indiscrètes, tracasseries, etc. Je
voulais donner deux ou trois cents francs par an aux pauvres, on me les demande
pour des associations pieuses: celle de Saint-Joseph, celle de la Vierge, etc.
je refuse: alors on me fait cent insultes. J'ai la bêtise d'en être piqué. Je ne
puis plus sortir le matin pour aller jouir de la beauté de nos montagnes, sans
trouver quelque ennui qui me tire de mes rêveries, et me rappelle
désagréablement les hommes et leur méchanceté. Aux processions des Rogations,
par exemple, dont le chant me plaît (c'est probablement une mélodie grecque), on
ne bénit plus mes champs, parce que, dit le vicaire, ils appartiennent à un
impie. La vache d'une vieille paysanne dévote meurt, elle dit que c'est à cause
du voisinage d'un étang qui appartient à moi impie, philosophe venant de Paris,
et huit jours après je trouve tous mes poissons le ventre en l'air empoisonnés
avec de la chaux. La tracasserie m'environne sous toutes les formes. Le juge de
paix, honnête homme, mais qui craint pour sa place, me donne toujours tort. La
paix des champs est pour moi un enfer. Une fois que l'on m'a vu abandonné par le
vicaire, chef de la congrégation du village, et non soutenu par le capitaine en
retraite, chef des libéraux, tous me sont tombés dessus, jusqu'au maçon que je
faisais vivre depuis un an, jusqu'au charron qui voulait me friponner impunément
en raccommodant mes charrues.
Afin d'avoir un appui et de gagner
pourtant quelques-uns de mes procès, je me fais libéral; mais, comme tu dis, ces
diables d'élections arrivent, on me demande ma voix...
-- Pour un
inconnu?
-- Pas du tout, pour un homme que je ne connais que trop. Je
refuse, imprudence affreuse! dès ce moment, me voilà aussi les libéraux sur les
bras, ma position devient intolérable. Je crois que s'il fût venu dans la tête
au vicaire de m'accuser d'avoir assassiné ma servante, il y aurait eu vingt
témoins des deux partis, qui auraient juré avoir vu commettre le crime.
-- Tu veux vivre à la campagne sans servir les passions de tes voisins,
sans même écouter leurs bavardages. Quelle faute!...
-- Enfin elle est
réparée. Monfleury est en vente, je perds cinquante mille francs, s'il le faut,
mais je suis tout joyeux, je quitte cet enfer d'hypocrisie et de tracasseries.
Je vais chercher la solitude et la paix champêtre au seul lieu où elles existent
en France, dans un quatrième étage donnant sur les Champs-Elysées. Et encore
j'en suis à délibérer, si je ne commencerai pas ma carrière politique, dans le
quartier du Roule, par rendre le pain bénit à la paroisse.
-- Tout cela
ne te fût pas arrivé sous Bonaparte, dit Falcoz avec des yeux brillants de
courroux et de regret.
-- A la bonne heure, mais pourquoi n'a-t-il pas
su se tenir en place, ton Bonaparte? tout ce dont je souffre aujourd'hui, c'est
lui qui l'a fait.
Ici l'attention de Julien redoubla. Il avait compris
du premier mot que le bonapartiste Falcoz était l'ancien ami d'enfance de M. de
Rênal, par lui répudié en 1816, et le philosophe Saint-Giraud devait être frère
de ce chef de bureau à la préfecture de..., qui savait se faire adjuger à bon
compte les maisons des communes.
-- Et tout cela c'est ton Bonaparte qui
l'a fait, continuait Saint-Giraud. Un honnête homme, inoffensif s'il en fut,
avec quarante ans et cinq cent mille francs, ne peut pas s'établir en province
et y trouver la paix; ses prêtres et ses nobles l'en chassent.
-- Ah! ne
dis pas de mal de lui, s'écria Falcoz, jamais la France n'a été si haut dans
l'estime des peuples que pendant les treize ans qu'il a régné. Alors, il y avait
de la grandeur dans tout ce qu'on faisait.
-- Ton Empereur, que le
diable emporte, reprit l'homme de quarante-quatre ans, n'a été grand que sur ses
champs de bataille, et lorsqu'il a rétabli les finances vers 1802. Que veut dire
toute sa conduite depuis? Avec ses chambellans, sa pompe et ses réceptions aux
Tuileries, il a donné une nouvelle édition de toutes les niaiseries
monarchiques. Elle était corrigée, elle eût pu passer encore un siècle ou deux.
Les nobles et les prêtres ont voulu revenir à l'ancienne, mais ils n'ont pas la
main de fer qu'il faut pour la débiter au public.
-- Voilà bien le
langage d'un ancien imprimeur!
-- Qui me chasse de ma terre? continua
l'imprimeur en colère. Les prêtres, que Napoléon a rappelés par son concordat,
au lieu de les traiter comme l'Etat traite les médecins, les avocats, les
astronomes, de ne voir en eux que des citoyens, sans s'inquiéter de l'industrie
par laquelle ils cherchent à gagner leur vie. Y aurait-il aujourd'hui des
gentilshommes insolents, si ton Bonaparte n'eût fait des barons et des comtes?
Non, la mode en était passée. Après les prêtres, ce sont les petits nobles
campagnards qui m'ont donné le plus d'humeur, et m'ont forcé à me faire libéral.
La conversation fut infinie, ce texte va occuper la France encore un
demi-siècle. Comme Saint-Giraud répétait toujours qu'il était impossible de
vivre en province, Julien proposa timidement l'exemple de M. de Rênal.
-- Parbleu, jeune homme, vous êtes bon! s'écria Falcoz; il s'est fait
marteau pour n'être pas enclume, et un terrible marteau encore. Mais je le vois
débordé par le Valenod. Connaissez-vous ce coquin-là? voilà le véritable. Que
dira votre M. de Rênal lorsqu'il se verra destitué un de ces quatre matins, et
le Valenod mis à sa place?
-- Il restera tête à tête avec ses crimes,
dit Saint-Giraud. Vous connaissez donc Verrières, jeune homme? Eh bien!
Bonaparte, que le ciel confonde, lui et ses friperies monarchiques, a rendu
possible le règne des Rênal et des Chélan, qui a amené le règne des Valenod et
des Maslon.
Cette conversation d'une sombre politique étonnait Julien,
et le distrayait de ses rêveries voluptueuses.
Il fut peu sensible au
premier aspect de Paris, aperçu dans le lointain. Les châteaux en Espagne sur
son sort à venir avaient à lutter avec le souvenir encore présent des
vingt-quatre heures qu'il venait de passer à Verrières. Il se jurait de ne
jamais abandonner les enfants de son amie, et de tout quitter pour les protéger,
si les impertinences des prêtres nous donnent la république et les persécutions
contre les nobles.
Que serait-il arrivé la nuit de son arrivée à
Verrières, si, au moment où il appuyait son échelle contre la croisée de la
chambre à coucher de Mme de Rênal, il avait trouvé cette chambre occupée par un
étranger, ou par M. de Rênal?
Mais aussi quelles délices les deux
premières heures, quand son amie voulait sincèrement le renvoyer et qu'il
plaidait sa cause, assis auprès d'elle dans l'obscurité! Une âme comme celle de
Julien est suivie par de tels souvenirs durant toute une vie. Le reste de
l'entrevue se confondait déjà avec les premières époques de leurs amours,
quatorze mois auparavant.
Julien fut réveillé de sa rêverie profonde,
parce que la voiture s'arrêta. On venait d'entrer dans la cour des postes, rue
J.-J.-Rousseau. -- Je veux aller à la Malmaison, dit-il à un cabriolet qui
s'approcha.
-- A cette heure, monsieur, et pour quoi faire?
--
Que vous importe! marchez.
Toute vraie passion ne songe qu'à elle. C'est
pourquoi, ce me semble, les passions sont si ridicules à Paris, où le voisin
prétend toujours qu'on pense beaucoup à lui. Je me garderai de raconter les
transports de Julien à la Malmaison. Il pleura. Quoi! malgré les vilains murs
blancs construits cette année, et qui coupent ce parc en morceaux? Oui,
monsieur: pour Julien comme pour la postérité, il n'y avait rien entre Arcole,
Sainte-Hélène et la Malmaison.
Le soir, Julien hésita beaucoup avant
d'entrer au spectacle, il avait des idées étranges sur ce lieu de perdition.
Une profonde méfiance l'empêcha d'admirer le Paris vivant, il n'était
touché que des monuments laissés par son héros.
Me voici donc dans le
centre de l'intrigue et de l'hypocrisie! Ici règnent les protecteurs de l'abbé
de Frilair.
Le soir du troisième jour, la curiosité l'emporta sur le
projet de tout voir avant de se présenter à l'abbé Pirard. Cet abbé lui
expliqua, d'un ton froid, le genre de vie qui l'attendait chez M. de La Mole.
-- Si au bout de quelques mois vous n'êtes pas utile, vous rentrerez au
séminaire, mais par la bonne porte. Vous allez loger chez le marquis, l'un des
plus grands seigneurs de France. Vous porterez l'habit noir, mais comme un homme
qui est en deuil, et non pas comme un ecclésiastique. J'exige que, trois fois la
semaine, vous suiviez vos études en théologie dans un séminaire, où je vous
ferai présenter. Chaque jour, à midi, vous vous établirez dans la bibliothèque
du marquis, qui compte vous employer à faire des lettres pour des procès et
d'autres affaires. Le marquis écrit, en deux mots, en marge de chaque lettre
qu'il reçoit, le genre de réponse qu'il faut y faire. J'ai prétendu qu'au bout
de trois mois, vous seriez en état de faire ces réponses, de façon que, sur
douze que vous présenterez à la signature du marquis, il puisse en signer huit
ou neuf. Le soir, à huit heures, vous mettrez son bureau en ordre, et à dix vous
serez libre.
Il se peut, continua l'abbé Pirard, que quelque vieille
dame ou quelque homme au ton doux vous fasse entrevoir des avantages immenses,
ou tout grossièrement vous offre de l'or pour lui montrer les lettres reçues par
le marquis...
-- Ah monsieur! s'écria Julien rougissant.
-- Il
est singulier, dit l'abbé avec un sourire amer, que pauvre comme vous l'êtes, et
après une année de séminaire, il vous reste encore de ces indignations
vertueuses. Il faut que vous ayez été bien aveugle!
Serait-ce la force
du sang? se dit l'abbé à demi-voix et comme se parlant à soi-même. Ce qu'il y a
de singulier, ajouta-t-il en regardant Julien, c'est que le marquis vous
connaît... Je ne sais comment. Il vous donne, pour commencer, cent louis
d'appointements. C'est un homme qui n'agit que par caprice, c'est là son défaut;
il luttera d'enfantillages avec vous. S'il est content, vos appointements
pourront s'élever par la suite jusqu'à huit mille francs.
Mais vous
sentez bien, reprit l'abbé d'un ton aigre, qu'il ne vous donne pas tout cet
argent pour vos beaux yeux. Il s'agit d'être utile. A votre place, moi, je
parlerais très peu, et surtout je ne parlerais jamais de ce que j'ignore.
Ah! dit l'abbé, j'ai pris des informations pour vous; j'oubliais la
famille de M. de La Mole. Il a deux enfants, une fille et un fils de dix-neuf
ans, élégant par excellence, espèce de fou, qui ne sait jamais à midi ce qu'il
fera à deux heures. Il a de l'esprit, de la bravoure; il a fait la guerre
d'Espagne. Le marquis espère, je ne sais pourquoi, que vous deviendrez l'ami du
jeune comte Norbert. J'ai dit que vous étiez un grand latiniste, peut-être
compte-t-il que vous apprendrez à son fils quelques phrases toutes faites, sur
Cicéron et Virgile.
A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter
par ce beau jeune homme; et, avant de céder à ses avances parfaitement polies,
mais un peu gâtées par l'ironie, je me les ferais répéter plus d'une fois.
Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit vous mépriser
d'abord, parce que vous n'êtes qu'un petit bourgeois. Son aïeul à lui était de
la Cour, et eut l'honneur d'avoir la tête tranchée en place de Grève le 26 avril
1574, pour une intrigue politique. Vous, vous êtes le fils d'un charpentier de
Verrières, et de plus, aux gages de son père. Pesez bien ces différences, et
étudiez l'histoire de cette famille dans Moreri; tous les flatteurs qui dînent
chez eux y font de temps en temps ce qu'ils appellent des allusions délicates.
Prenez garde à la façon dont vous répondrez aux plaisanteries de M. le
comte Norbert de La Mole, chef d'escadron de hussards et futur pair de France,
et ne venez pas me faire des doléances par la suite.
-- Il me semble,
dit Julien en rougissant beaucoup, que je ne devrais pas même répondre à un
homme qui me méprise.
-- Vous n'avez pas d'idée de ce mépris-là; il ne
se montrera que par des compliments exagérés. Si vous étiez un sot, vous
pourriez vous y laisser prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez
vous y laisser prendre.
-- Le jour où tout cela ne me conviendra plus,
dit Julien, passerai-je pour un ingrat, si je retourne à ma petite cellule n°
103?
-- Sans doute, répondit l'abbé, tous les complaisants de la maison
vous calomnieront, mais je paraîtrai, moi. Adsum qui feci . Je dirai que
c'est de moi que vient cette résolution.
Julien était navré du ton amer
et presque méchant qu'il remarquait chez M. Pirard; ce ton gâtait tout à fait sa
dernière réponse.
Le fait est que l'abbé se faisait un scrupule de
conscience d'aimer Julien, et c'est avec une sorte de terreur religieuse qu'il
se mêlait aussi directement du sort d'un autre.
-- Vous verrez encore,
ajouta-t-il avec la même mauvaise grâce, et comme accomplissant un devoir
pénible, vous verrez Mme la marquise de La Mole. C'est une grande femme blonde,
dévote, hautaine, parfaitement polie, et encore plus insignifiante. Elle est
fille du vieux duc de Chaulnes, si connu par ses préjugés nobiliaires. Cette
grande dame est une sorte d'abrégé, en haut relief, de ce qui fait au fond le
caractère des femmes de son rang. Elle ne cache pas, elle, qu'avoir eu des
ancêtres qui soient allés aux croisades est le seul avantage qu'elle estime.
L'argent ne vient que longtemps après: cela vous étonne? Nous ne sommes plus en
province, mon ami.
Vous verrez dans son salon plusieurs grands seigneurs
parler de nos princes avec un ton de légèreté singulier. Pour Mme de La Mole,
elle baisse la voix par respect toutes les fois qu'elle nomme un prince et
surtout une princesse. Je ne vous conseillerais pas de dire devant elle que
Philippe II ou Henri VIII furent des monstres. Ils ont été ROIS, ce qui leur
donne des droits imprescriptibles aux respects de tous et surtout aux respects
d'êtres sans naissance, tels que vous et moi. Cependant, ajouta M. Pirard, nous
sommes prêtres, car elle vous prendra pour tel; à ce titre elle nous considère
comme des valets de chambre nécessaires à son salut.
-- Monsieur, dit
Julien, il me semble que je ne serai pas longtemps à Paris.
-- A la
bonne heure; mais remarquez qu'il n'y a de fortune, pour un homme de notre robe,
que par les grands seigneurs. Avec ce je ne sais quoi d'indéfinissable, du moins
pour moi, qu'il y a dans votre caractère, si vous ne faites pas fortune vous
serez persécuté; il n'y a pas de moyen terme pour vous. Ne vous abusez pas. Les
hommes voient qu'ils ne vous font pas plaisir en vous adressant la parole; dans
un pays social comme celui-ci, vous êtes voué au malheur, si vous n'arrivez pas
aux respects.
Que seriez-vous devenu à Besançon, sans ce caprice du
marquis de La Mole? Un jour, vous comprendrez toute la singularité de ce qu'il
fait pour vous, et, si vous n'êtes pas un monstre, vous aurez pour lui et sa
famille une éternelle reconnaissance. Que de pauvres abbés, plus savants que
vous, ont vécu des années à Paris, avec les quinze sous de leur messe et les dix
sous de leurs arguments en Sorbonne!... Rappelez-vous ce que je vous contais,
l'hiver dernier, des premières années de ce mauvais sujet de cardinal Dubois.
Votre orgueil se croirait-il, par hasard, plus de talent que lui?
Moi,
par exemple, homme tranquille et médiocre, je comptais mourir dans mon
séminaire; j'ai eu l'enfantillage de m'y attacher. Eh bien! j'allais être
destitué quand j'ai donné ma démission. Savez-vous quelle était ma fortune?
J'avais cinq cent vingt francs de capital, ni plus ni moins; pas un ami, à peine
deux ou trois connaissances. M. de La Mole, que je n'avais jamais vu, m'a tiré
de ce mauvais pas; il n'a eu qu'un mot à dire, et l'on m'a donné une cure dont
tous les paroissiens sont des gens aisés, au-dessus des vices grossiers, et le
revenu me fait honte, tant il est peu proportionné à mon travail. Je ne vous ai
parlé aussi longtemps que pour mettre un peu de plomb dans cette tête.
Encore un mot: j'ai le malheur d'être irascible; il est possible que
vous et moi nous cessions de nous parler.
Si les hauteurs de la
marquise, ou les mauvaises plaisanteries de son fils, vous rendent cette maison
décidément insupportable, je vous conseille de finir vos études dans quelque
séminaire à trente lieues de Paris, et plutôt au nord qu'au midi. Il y a au nord
plus de civilisation et moins d'injustices; et, ajouta-t-il en baissant la voix,
il faut que je l'avoue, le voisinage des journaux de Paris fait peur aux petits
tyrans.
Si nous continuons à trouver du plaisir à nous voir, et que la
maison du marquis ne vous convienne pas, je vous offre la place de mon vicaire,
et je partagerai par moitié avec vous ce que rend cette cure. Je vous dois cela
et plus encore, ajouta-t-il en interrompant les remerciements de Julien, pour
l'offre singulière que vous m'avez faite à Besançon. Si au lieu de cinq cent
vingt francs, je n'avais rien eu, vous m'eussiez sauvé.
L'abbé avait
perdu son ton de voix cruel. A sa grande honte, Julien se sentit les larmes aux
yeux; il mourait d'envie de se jeter dans les bras de son ami: il ne put
s'empêcher de lui dire, de l'air le plus mâle qu'il put affecter:
--
J'ai été haï de mon père depuis le berceau; c'était un de mes grands malheurs;
mais je ne me plaindrai plus du hasard, j'ai retrouvé un père en vous, monsieur.
-- C'est bon, c'est bon, dit l'abbé embarrassé; puis rencontrant fort à
propos un mot de directeur de séminaire: il ne faut jamais dire le hasard, mon
enfant, dites toujours la Providence.
Le fiacre s'arrêta; le cocher
souleva le marteau de bronze d'une porte immense: c'était l'HOTEL DE LA MOLE;
et, pour que les passants ne pussent en douter, ces mots se lisaient sur un
marbre noir au-dessus de la porte.
Cette affectation déplut à Julien.
Ils ont tant de peur des jacobins! Ils voient un Robespierre et sa charrette
derrière chaque haie; ils en sont souvent à mourir de rire, et ils affichent
ainsi leur maison pour que la canaille la reconnaisse en cas d'émeute, et la
pille. Il communiqua sa pensée à l'abbé Pirard.
-- Ah! pauvre enfant,
vous serez bientôt mon vicaire. Quelle épouvantable idée vous est venue là!
-- Je ne trouve rien de si simple, dit Julien.
La gravité du
portier et surtout la propreté de la cour l'avaient frappé d'admiration. Il
faisait un beau soleil.
-- Quelle architecture magnifique! dit-il à son
ami.
Il s'agissait d'un de ces hôtels à façade si plate du faubourg
Saint-Germain, bâtis vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la mode et le
beau n'ont été si loin l'un de l'autre.
CHAPITRE II
ENTREE DANS LE MONDE
Souvenir ridicule et touchant:
le premier salon où à dix-huit ans l'on a paru seul et sans appui! le regard
d'une femme suffisait pour m'intimider. Plus je voulais plaire, plus je devenais
gauche. Je me faisais de tout les idées les plus fausses; ou je me livrais sans
motifs, ou je voyais dans un homme un ennemi parce qu'il m'avait regardé d'un
air grave. Mais alors, au milieu des affreux malheurs de ma timidité, qu'un beau
jour était beau!
KANT.
Julien s'arrêtait ébahi
au milieu de la cour.
-- Ayez donc l'air raisonnable, dit l'abbé Pirard;
il vous vient des idées horribles, et puis vous n'êtes qu'un enfant! Où est le
nil mirari d'Horace? (Jamais d'enthousiasme.) Songez que ce peuple de
laquais, vous voyant établi ici, va chercher à se moquer de vous; ils verront en
vous un égal, mis injustement au-dessus d'eux. Sous les dehors de la bonhomie,
des bons conseils, du désir de vous guider, ils vont essayer de vous faire
tomber dans quelque grosse balourdise.
-- Je les en défie, dit Julien en
se mordant la lèvre, et il reprit toute sa méfiance.
Les salons que ces
messieurs traversèrent au premier étage, avant d'arriver au cabinet du marquis,
vous eussent semblé, ô mon lecteur, aussi tristes que magnifiques. On vous les
donnerait tels qu'ils sont, que vous refuseriez de les habiter; c'est la patrie
du bâillement et du raisonnement triste. Ils redoublèrent l'enchantement de
Julien. Comment peut-on être malheureux, pensait-il, quand on habite un séjour
aussi splendide!
Enfin, ces messieurs arrivèrent à la plus laide des
pièces de ce superbe appartement: à peine s'il y faisait jour; là, se trouva un
petit homme maigre, à l'oeil vif et en perruque blonde. L'abbé se retourna vers
Julien et le présenta. C'était le marquis. Julien eut beaucoup de peine à le
reconnaître, tant il lui trouva l'air poli. Ce n'était plus le grand seigneur, à
mine si altière, de l'abbaye de Bray-le-Haut. Il sembla à Julien que sa perruque
avait beaucoup trop de cheveux. A l'aide de cette sensation, il ne fut point du
tout intimidé. Le descendant de l'ami de Henri III lui parut d'abord avoir une
tournure assez mesquine. Il était fort maigre et s'agitait beaucoup. Mais il
remarqua bientôt que le marquis avait une politesse encore plus agréable à
l'interlocuteur que celle de l'évêque de Besançon lui-même. L'audience ne dura
pas trois minutes. En sortant, l'abbé dit à Julien:
-- Vous avez regardé
le marquis, comme vous eussiez fait un tableau. Je ne suis pas un grand grec
dans ce que ces gens-ci appellent la politesse, bientôt vous en saurez plus que
moi; mais enfin la hardiesse de votre regard m'a semblé peu polie.
On
était remonté en fiacre; le cocher arrêta près du boulevard; l'abbé introduisit
Julien dans une suite de grands salons. Julien remarqua qu'il n'y avait pas de
meubles. Il regardait une magnifique pendule dorée, représentant un sujet très
indécent selon lui, lorsqu'un monsieur fort élégant s'approcha d'un air riant.
Julien fit un demi-salut.
Le monsieur sourit et lui mit la main sur
l'épaule. Julien tressaillit et fit un saut en arrière. Il rougit de colère.
L'abbé Pirard, malgré sa gravité, rit aux larmes. Le monsieur était un tailleur.
-- Je vous rends votre liberté pour deux jours, lui dit l'abbé en
sortant; c'est alors seulement que vous pourrez être présenté à Mme de la Mole.
Un autre vous garderait comme une jeune fille, en ces premiers moments de votre
séjour dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout de suite, si vous avez à
vous perdre, et je serai délivré de la faiblesse que j'ai de penser à vous.
Après-demain matin, ce tailleur vous portera deux habits; vous donnerez cinq
francs au garçon qui vous les essaiera. Du reste, ne faites pas connaître le son
de votre voix à ces Parisiens-là. Si vous dites un mot, ils trouveront le secret
de se moquer de vous. C'est leur talent. Après-demain soyez chez moi à midi...
Allez, perdez-vous... J'oubliais, allez commander des bottes, des chemises, un
chapeau aux adresses que voici.
Julien regardait l'écriture de ces
adresses.
-- C'est la main du marquis, dit l'abbé; c'est un homme actif
qui prévoit tout, et qui aime mieux faire que commander. Il vous prend auprès de
lui pour que vous lui épargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez d'esprit
pour bien exécuter toutes les choses que cet homme vif vous indiquera à
demi-mot? C'est ce que montrera l'avenir: gare à vous!
Julien entra sans
dire un seul mot chez les ouvriers indiqués par les adresses; il remarqua qu'il
en était reçu avec respect, et le bottier, en écrivant son nom sur son registre,
mit M. Julien de Sorel.
Au cimetière du Père-Lachaise, un monsieur fort
obligeant, et encore plus libéral dans ses propos, s'offrit pour indiquer à
Julien le tombeau du maréchal Ney, qu'une politique savante prive de l'honneur
d'une épitaphe. Mais en se séparant de ce libéral, qui, les larmes aux yeux, le
serrait presque dans ses bras, Julien n'avait plus de montre. Ce fut riche de
cette expérience que le surlendemain, à midi, il se présenta à l'abbé Pirard,
qui le regarda beaucoup.
-- Vous allez peut-être devenir un fat, lui dit
l'abbé d'un air sévère. Julien avait l'air d'un fort jeune homme, en grand
deuil; il était à la vérité très bien, mais le bon abbé était trop provincial
lui-même pour voir que Julien avait encore cette démarche des épaules qui en
province est à la fois élégance et importance. En voyant Julien, le marquis
jugea ses grâces d'une manière si différente de celle du bon abbé, qu'il lui
dit:
-- Auriez-vous quelque objection à ce que M. Sorel prît des leçons
de danse?
L'abbé resta pétrifié.
-- Non, répondit-il enfin,
Julien n'est pas prêtre.
Le marquis montant deux à deux les marches d'un
petit escalier dérobé, alla lui-même installer notre héros dans une jolie
mansarde qui donnait sur l'immense jardin de l'hôtel. Il lui demanda combien il
avait pris de chemises chez la lingère.
-- Deux, répondit Julien,
intimidé de voir un si grand seigneur descendre à ces détails.
-- Fort
bien, reprit le marquis d'un air sérieux et avec un certain ton impératif et
bref, qui donna à penser à Julien, fort bien! prenez encore vingt-deux chemises.
Voici le premier quartier de vos appointements.
En descendant de la
mansarde, le marquis appela un homme âgé:
-- Arsène, lui dit-il, vous
servirez M. Sorel.
Peu de minutes après, Julien se trouva seul dans une
bibliothèque magnifique; ce moment fut délicieux. Pour n'être pas surpris dans
son émotion, il alla se cacher dans un petit coin sombre; de là il contemplait
avec ravissement le dos brillant des livres: Je pourrai lire tout cela, se
disait-il. Et comment me déplairais-je ici? M. de Rênal se serait cru déshonoré
à jamais de la centième partie de ce que le marquis de La Mole vient de faire
pour moi.
Mais, voyons les copies à faire. Cet ouvrage terminé, Julien
osa s'approcher des livres; il faillit devenir fou de joie en trouvant une
édition de Voltaire. Il courut ouvrir la porte de la bibliothèque pour n'être
pas surpris. Il se donna ensuite le plaisir d'ouvrir chacun des quatre-vingts
volumes. Ils étaient reliés magnifiquement, c'était le chef-d'oeuvre du meilleur
ouvrier de Londres. Il n'en fallait pas tant pour porter au comble l'admiration
de Julien.
Une heure après, le marquis entra, regarda les copies, et
remarqua avec étonnement que Julien écrivait cela avec deux ll, cella
. Tout ce que l'abbé m'a dit de sa science serait-il tout simplement un
conte! Le marquis fort découragé, lui dit avec douceur:
-- Vous n'êtes
pas sûr de votre orthographe?
-- Il est vrai, dit Julien, sans songer le
moins du monde au tort qu'il se faisait; il était attendri des bontés du
marquis, qui lui rappelait le ton rogue de M. de Rênal.
C'est du temps
perdu que toute cette expérience de petit abbé franc-comtois, pensa le marquis;
mais j'avais un si grand besoin d'un homme sûr!
-- Cela ne
s'écrit qu'avec un l , lui dit le marquis; quand vos copies seront
terminées, cherchez dans le dictionnaire les mots de l'orthographe desquels vous
ne serez pas sûr.
A six heures, le marquis le fit demander, il regarda
avec une peine évidente les bottes de Julien: J'ai un tort à me reprocher, je ne
vous ai pas dit que tous les jours à cinq heures et demie, il faut vous
habiller.
Julien le regardait sans comprendre.
-- Je veux dire
mettre des bas. Arsène vous en fera souvenir; aujourd'hui je ferai vos excuses.
En achevant ces mots, M. de La Mole faisait passer Julien dans un salon
resplendissant de dorures. Dans les occasions semblables, M. de Rênal ne
manquait jamais de doubler le pas pour avoir l'avantage de passer le premier à
la porte. La petite vanité de son ancien patron fit que Julien marcha sur les
pieds du marquis, et lui fit beaucoup de mal à cause de sa goutte. -- Ah! il est
balourd par-dessus le marché, se dit celui-ci. Il le présenta à une femme de
haute taille et d'un aspect imposant. C'était la marquise. Julien lui trouva
l'air impertinent, un peu comme Mme de Maugiron, la sous-préfète de
l'arrondissement de Verrières, quand elle assistait au dîner de la
Saint-Charles. Un peu troublé de l'extrême magnificence du salon, Julien
n'entendit pas ce que disait M. de La Mole. La marquise daigna à peine le
regarder. Il y avait quelques hommes parmi lesquels Julien reconnut avec un
plaisir indicible le jeune évêque d'Agde, qui avait daigné lui parler quelques
mois auparavant à la cérémonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prélat fut effrayé sans
doute des yeux tendres que fixait sur lui la timidité de Julien, et ne se soucia
point de reconnaître ce provincial.
Les hommes réunis dans ce salon
semblèrent à Julien avoir quelque chose de triste et de contraint; on parle bas
à Paris, et l'on n'exagère pas les petites choses.
Un joli jeune homme,
avec des moustaches, très pâle et très élancé, entra vers les six heures et
demie; il avait une tête fort petite.
-- Vous vous ferez toujours
attendre, dit la marquise, à laquelle il baisait la main.
Julien comprit
que c'était le comte de La Mole. Il le trouva charmant dès le premier abord.
Est-il possible, se dit-il, que ce soit là l'homme dont les
plaisanteries offensantes doivent me chasser de cette maison!
A force
d'examiner le comte Norbert, Julien remarqua qu'il était en bottes et en
éperons; et moi je dois être en souliers, apparemment comme inférieur. On se mit
à table. Julien entendit la marquise qui disait un mot sévère, en élevant un peu
la voix. Presque en même temps il aperçut une jeune personne, extrêmement blonde
et fort bien faite, qui vint s'asseoir vis-à-vis de lui. Elle ne lui plut point;
cependant en la regardant attentivement, il pensa qu'il n'avait jamais vu des
yeux aussi beaux; mais ils annonçaient une grande froideur d'âme. Par la suite,
Julien trouva qu'ils avaient l'expression de l'ennui qui examine, mais qui se
souvient de l'obligation d'être imposant. Mme de Rênal avait cependant de bien
beaux yeux, se disait-il, le monde lui en faisait compliment; mais ils n'avaient
rien de commun avec ceux-ci. Julien n'avait pas assez d'usage pour distinguer
que c'était du feu de la saillie que brillaient de temps en temps les yeux de
Mlle Mathilde, c'est ainsi qu'il l'entendit nommer. Quand les yeux de Mme de
Rênal s'animaient, c'était du feu des passions, ou par l'effet d'une indignation
généreuse au récit de quelque action méchante. Vers la fin du repas, Julien
trouva un mot pour exprimer le genre de beauté des yeux de Mlle de La Mole: Ils
sont scintillants, se dit-il. Du reste, elle ressemblait cruellement à sa mère,
qui lui déplaisait de plus en plus, et il cessa de la regarder. En revanche, le
comte Norbert lui semblait admirable de tous points. Julien était tellement
séduit, qu'il n'eut pas l'idée d'en être jaloux et de le haïr, parce qu'il était
plus riche et plus noble que lui.
Julien trouva que le marquis avait
l'air de s'ennuyer.
Vers le second service, il dit à son fils:
-- Norbert, je te demande tes bontés pour M. Julien Sorel que je viens
de prendre à mon état-major, et dont je prétends faire un homme, si cella
se peut.
-- C'est mon secrétaire, dit le marquis à son voisin, et il
écrit cela avec deux ll .
Tout le monde regarda Julien,
qui fit une inclination de tête un peu trop marquée à Norbert; mais en général
on fut content de son regard.
Il fallait que le marquis eût parlé du
genre d'éducation que Julien avait reçue, car un des convives l'attaqua sur
Horace: C'est précisément en parlant d'Horace que j'ai réussi auprès de l'évêque
de Besançon, se dit Julien, apparemment qu'ils ne connaissent que cet auteur. A
partir de cet instant, il fut maître de lui. Ce mouvement fut rendu facile,
parce qu'il venait de décider que Mlle de La Mole ne serait jamais une femme à
ses yeux. Depuis le séminaire, il mettait les hommes au pis, et se laissait
difficilement intimider par eux. Il eût joui de tout son sang-froid, si la salle
à manger eût été meublée avec moins de magnificence. C'était, dans le fait, deux
glaces de huit pieds de haut chacune, et dans lesquelles il regardait
quelquefois son interlocuteur en parlant d'Horace, qui lui imposaient encore.
Ses phrases n'étaient pas trop longues pour un provincial. Il avait de beaux
yeux, dont la timidité tremblante ou heureuse, quand il avait bien répondu,
redoublait l'éclat. Il fut trouvé agréable. Cette sorte d'examen jetait un peu
d'intérêt dans un dîner grave. Le marquis engagea par un signe l'interlocuteur
de Julien à le pousser vivement. Serait-il possible qu'il sût quelque chose,
pensait-il!
Julien répondit en inventant ses idées, et perdit assez de
sa timidité pour montrer, non pas de l'esprit, chose impossible à qui ne sait
pas la langue dont on se sert à Paris, mais il eut des idées nouvelles quoique
présentées sans grâce ni à-propos et l'on vit qu'il savait parfaitement le
latin.
L'adversaire de Julien était un académicien des Inscriptions,
qui, par hasard, savait le latin; il trouva en Julien un très bon humaniste,
n'eut plus la crainte de le faire rougir, et chercha réellement à l'embarrasser.
Dans la chaleur du combat, Julien oublia enfin l'ameublement magnifique de la
salle à manger, il en vint à exposer sur les poètes latins des idées que
l'interlocuteur n'avait lues nulle part. En honnête homme il en fit honneur au
jeune secrétaire. Par bonheur, on entama une discussion sur la question de
savoir si Horace a été pauvre ou riche: un homme aimable, voluptueux et
insouciant, faisant des vers pour s'amuser, comme Chapelle, l'ami de Molière et
de La Fontaine; ou un pauvre diable de poète lauréat suivant la Cour et faisant
des odes pour le jour de naissance du roi, comme Southey, l'accusateur de lord
Byron. On parla de l'état de la société sous Auguste et sous George IV; aux deux
époques l'aristocratie était toute-puissante; mais à Rome, elle se voyait
arracher le pouvoir par Mécène, qui n'était que simple chevalier; et en
Angleterre elle avait réduit George à peu près à l'état d'un doge de Venise.
Cette discussion sembla tirer le marquis de l'état de torpeur où l'ennui le
plongeait au commencement du dîner.
Julien ne comprenait rien à tous les
noms modernes, comme Southey, lord Byron, George IV, qu'il entendait prononcer
pour la première fois. Mais il n'échappa à personne que toutes les fois qu'il
était question de faits passés à Rome, et dont la connaissance pouvait se
déduire des oeuvres d'Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait une
incontestable supériorité. Julien s'empara sans façon de plusieurs idées qu'il
avait apprises de l'évêque de Besançon, dans la fameuse discussion qu'il avait
eue avec ce prélat; ce ne furent pas les moins goûtées.
Lorsqu'on fut
las de parler de poètes, la marquise, qui se faisait une loi d'admirer tout ce
qui amusait son mari, daigna regarder Julien.
-- Les manières gauches de
ce jeune abbé cachent peut-être un homme instruit, dit à la marquise
l'académicien qui se trouvait près d'elle; et Julien en entendit quelque chose.
Les phrases toutes faites convenaient assez à l'esprit de la maîtresse de la
maison; elle adopta celle-ci sur Julien, et se sut bon gré d'avoir engagé
l'académicien à dîner. Il amuse M. de La Mole, pensait-elle.
CHAPITRE III
LES PREMIERS PAS
Cette
immense vallée remplie de lumières éclatantes et de tant de milliers d'hommes
éblouit ma vue. Pas un ne me connaît, tous me sont supérieurs. Ma tête se perd.
Poemi dell'av. REINA.
Le lendemain, de fort
bonne heure, Julien faisait des copies de lettres dans la bibliothèque, lorsque
Mlle Mathilde y entra par une petite porte de dégagement, fort bien cachée avec
des dos de livres. Pendant que Julien admirait cette invention, Mlle Mathilde
paraissait fort étonnée et assez contrariée de le rencontrer là. Julien lui
trouva en papillotes l'air dur, hautain et presque masculin. Mlle de La Mole
avait le secret de voler des livres dans la bibliothèque de son père sans qu'il
y parût. La présence de Julien rendait inutile sa course de ce matin, ce qui la
contraria d'autant plus, qu'elle venait chercher le second volume de La
Princesse de Babylone de Voltaire, digne complément d'une éducation
éminemment monarchique et religieuse, chef-d'oeuvre du Sacré-Coeur! Cette pauvre
fille, à dix-neuf ans, avait déjà besoin du piquant de l'esprit pour
s'intéresser à un roman.
Le comte Norbert parut dans la bibliothèque
vers les trois heures; il venait étudier un journal, pour pouvoir parler
politique le soir, et fut bien aise de rencontrer Julien, dont il avait oublié
l'existence. Il fut parfait pour lui; il lui offrit de monter à cheval.
-- Mon père nous donne congé jusqu'au dîner.
Julien comprit ce
nous et le trouva charmant.
-- Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien,
s'il s'agissait d'abattre un arbre de quatre-vingts pieds de haut, de l'équarrir
et d'en faire des planches, je m'en tirerais bien, j'ose le dire; mais monter à
cheval, cela ne m'est pas arrivé six fois en ma vie.
-- Eh bien, ce sera
la septième, dit Norbert.
Au fond, Julien se rappelait l'entrée du roi
de***, à Verrières, et croyait monter à cheval supérieurement. Mais, en revenant
du bois de Boulogne, au beau milieu de la rue du Bac, il tomba, en voulant
éviter brusquement un cabriolet, et se couvrit de boue. Bien lui prit d'avoir
deux habits. Au dîner, le marquis voulant lui adresser la parole, lui demanda
des nouvelles de sa promenade; Norbert se hâta de répondre en termes généraux.
-- M. le comte est plein de bontés pour moi, reprit Julien, je l'en
remercie, et j'en sens tout le prix. Il a daigné me faire donner le cheval le
plus doux et le plus joli; mais enfin il ne pouvait pas m'y attacher, et, faute
de cette précaution, je suis tombé au beau milieu de cette rue si longue, près
du pont.
Mlle Mathilde essaya en vain de dissimuler un éclat de rire;
ensuite son indiscrétion demanda des détails. Julien s'en tira avec beaucoup de
simplicité; il eut de la grâce sans le savoir.
-- J'augure bien de ce
petit prêtre, dit le marquis à l'académicien; un provincial simple en pareille
occurrence! c'est ce qui ne s'est jamais vu et ne se verra plus; et encore il
raconte son malheur devant des dames !
Julien mit tellement les
auditeurs à leur aise sur son infortune, qu'à la fin du dîner, lorsque la
conversation générale eut pris un autre cours, Mlle Mathilde faisait des
questions à son frère sur les détails de l'événement malheureux. Ses questions
se prolongeant, et Julien rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa répondre
directement, quoiqu'il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent par rire,
comme auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond d'un bois.
Le lendemain, Julien assista à deux cours de théologie, et revint
ensuite transcrire une vingtaine de lettres. Il trouva établi près de lui, dans
la bibliothèque, un jeune homme mis avec beaucoup de soin, mais la tournure
était mesquine, et la physionomie celle de l'envie.
Le marquis entra.
-- Que faites-vous ici, monsieur Tanbeau? dit-il au nouveau venu d'un
ton sévère.
-- Je croyais..., reprit le jeune homme en souriant
bassement.
-- Non monsieur, vous ne croyiez pas . Ceci est un
essai, mais il est malheureux.
Le jeune Tanbeau se leva furieux et
disparut. C'était un neveu de l'académicien, ami de Mme de La Mole, il se
destinait aux lettres. L'académicien avait obtenu que le marquis le prendrait
pour secrétaire. Tanbeau, qui travaillait dans une chambre écartée, ayant su la
faveur dont Julien était l'objet, voulut la partager et le matin il était venu
établir son écritoire dans la bibliothèque.
A quatre heures, Julien osa,
après un peu d'hésitation, paraître chez le comte Norbert. Celui-ci allait
monter à cheval, et fut embarrassé, car il était parfaitement poli.
--
Je pense, dit-il à Julien, que bientôt vous irez au manège; et après quelques
semaines, je serai ravi de monter à cheval avec vous.
-- Je voulais
avoir l'honneur de vous remercier des bontés que vous avez eues pour moi;
croyez, monsieur, ajouta Julien d'un air fort sérieux, que je sens tout ce que
je vous dois. Si votre cheval n'est pas blessé par suite de ma maladresse
d'hier, et s'il est libre, je désirerais le monter ce matin.
-- Ma foi,
mon cher Sorel, à vos risques et périls. Supposez que je vous ai fait toutes les
objections que réclame la prudence; le fait est qu'il est quatre heures, nous
n'avons pas de temps à perdre.
Une fois qu'il fut à cheval:
--
Que faut-il faire pour ne pas tomber? dit Julien au jeune comte.
-- Bien
des choses, répondit Norbert en riant aux éclats: par exemple, tenir le corps en
arrière.
Julien prit le grand trot. On était sur la place Louis XVI.
-- Ah! jeune téméraire, dit Norbert, il y a trop de voitures, et encore
menées par des imprudents! Une fois par terre, leurs tilburys vont vous passer
sur le corps; ils n'iront pas risquer de gâter la bouche de leur cheval en
l'arrêtant tout court.
Vingt fois Norbert vit Julien sur le point de
tomber; mais enfin la promenade finit sans accident. En rentrant, le jeune comte
dit à sa soeur:
-- Je vous présente un hardi casse-cou.
A dîner,
parlant à son père, d'un bout de la table à l'autre, il rendit justice à la
hardiesse de Julien; c'était tout ce qu'on pouvait louer dans sa façon de monter
à cheval. Le jeune comte avait entendu le matin les gens qui pansaient les
chevaux dans la cour prendre texte de la chute de Julien pour se moquer de lui
outrageusement.
Malgré tant de bonté, Julien se sentit bientôt
parfaitement isolé au milieu de cette famille. Tous les usages lui semblaient
singuliers, et il manquait à tous. Ses bévues faisaient la joie des valets de
chambre.
L'abbé Pirard était parti pour sa cure. Si Julien est un faible
roseau, qu'il périsse; si c'est un homme de coeur, qu'il se tire d'affaire tout
seul, pensait-il.
CHAPITRE IV
L'HOTEL DE LA MOLE
Que fait-il ici? s'y plairait-il? penserait-il y plaire?
RONSARD.
Si tout semblait étrange à Julien,
dans le noble salon de l'hôtel de La Mole, ce jeune homme, pâle et vêtu de noir,
semblait à son tour fort singulier aux personnes qui daignaient le remarquer.
Mme de La Mole proposa à son mari de l'envoyer en mission les jours où l'on
avait à dîner certains personnages.
-- J'ai envie de pousser
l'expérience jusqu'au bout, répondit le marquis. L'abbé Pirard prétend que nous
avons tort de briser l'amour-propre des gens que nous admettons auprès de nous.
On ne s'appuieque sur ce qui résiste , etc. Celui-ci n'est inconvenant
que par sa figure inconnue, c'est du reste un sourd-muet.
Pour que je
puisse m'y reconnaître, il faut, se dit Julien, que j'écrive les noms et un mot
sur le caractère des personnages que je vois arriver dans ce salon.
Il
plaça en première ligne cinq ou six amis de la maison, qui lui faisaient la cour
à tout hasard, le croyant protégé par un caprice du marquis. C'étaient de
pauvres hères, plus ou moins plats; mais, il faut le dire à la louange de cette
classe d'hommes telle qu'on la trouve aujourd'hui dans les salons de
l'aristocratie, ils n'étaient pas plats également pour tous. Tel d'entre eux se
fût laissé malmener par le marquis, qui se fût révolté contre un mot dur à lui
adressé par Mme de La Mole.
Il y avait trop de fierté et trop d'ennui au
fond du caractère des maîtres de la maison; ils étaient trop accoutumés à
outrager pour se désennuyer, pour qu'ils pussent espérer de vrais amis. Mais,
excepté les jours de pluie, et dans les moments d'ennui féroce, qui étaient
rares, on les trouvait toujours d'une politesse parfaite.
Si les cinq ou
six complaisants qui témoignaient une amitié si paternelle à Julien eussent
déserté l'hôtel de La Mole, la marquise eût été exposée à de grands moments de
solitude; et, aux yeux des femmes de ce rang, la solitude est affreuse: c'est
l'emblème de la disgrâce .
Le marquis était parfait pour sa
femme; il veillait à ce que son salon fût suffisamment garni; non pas de pairs,
il trouvait ses nouveaux collègues pas assez nobles pour venir chez lui comme
amis, pas assez amusants pour y être admis comme subalternes.
Ce ne fut
que bien plus tard que Julien pénétra ces secrets. La politique dirigeante qui
fait l'entretien des maisons bourgeoises n'est abordée dans celles de la classe
du marquis, que dans les instants de détresse.
Tel est encore, même dans
ce siècle ennuyé, l'empire de la nécessité de s'amuser que même les jours de
dîners, à peine le marquis avait-il quitté le salon, tout le monde s'enfuyait.
Pourvu qu'on ne plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres, ni du roi, ni des gens en
place, ni des artistes protégés par la Cour, ni de tout ce qui est établi;
pourvu qu'on ne dît du bien ni de Béranger, ni des journaux de l'opposition, ni
de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout ce qui se permet un peu de franc-parler;
pourvu surtout qu'on ne parlât jamais politique, on pouvait librement raisonner
de tout.
Il n'y a pas de cent mille écus de rentes ni de cordon bleu qui
puissent lutter contre une telle charte de salon. La moindre idée vive semblait
une grossièreté. Malgré le bon ton, la politesse parfaite, l'envie d'être
agréable, l'ennui se lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens qui venaient
rendre des devoirs, ayant peur de parler de quelque chose qui fît soupçonner une
pensée, ou de trahir quelque lecture prohibée, se taisaient après quelques mots
bien élégants sur Rossini et le temps qu'il faisait.
Julien observa que
la conversation était ordinairement maintenue vivante par deux vicomtes et cinq
barons que M. de La Mole avait connus dans l'émigration. Ces messieurs
jouissaient de six à huit mille livres de rente; quatre tenaient pour La
Quotidienne , et trois pour La Gazette de France . L'un d'eux avait
tous les jours à raconter quelque anecdote du Château où le mot admirable
n'était pas épargné. Julien remarqua qu'il avait cinq croix, les autres n'en
avaient en général que trois.
En revanche, on voyait dans l'antichambre
dix laquais en livrée, et toute la soirée, on avait des glaces ou du thé tous
les quarts d'heure; et, sur le minuit, une espèce de souper avec du vin de
Champagne.
C'était la raison qui quelquefois faisait rester Julien
jusqu'à la fin; du reste, il ne comprenait presque pas que l'on pût écouter
sérieusement la conversation ordinaire de ce salon, si magnifiquement doré.
Quelquefois, il regardait les interlocuteurs, pour voir si eux-mêmes ne se
moquaient pas de ce qu'ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sais par coeur, a
dit cent fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien ennuyeux.
Julien
n'était pas le seul à s'apercevoir de l'asphyxie morale. Les uns se consolaient
en prenant force glaces; les autres par le plaisir de dire tout le reste de la
soirée: Je sors de l'hôtel de La Mole, où j'ai su que la Russie, etc.
Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six
mois que Mme de La Mole avait récompensé une assiduité de plus de vingt années
en faisant préfet le pauvre baron Le Bourguignon, sous-préfet depuis la
Restauration.
Ce grand événement avait retrempé le zèle de tous ces
messieurs; ils se seraient fâchés de bien peu de chose auparavant, ils ne se
fâchèrent plus de rien. Rarement, le manque d'égards était direct, mais Julien
avait déjà surpris à table deux ou trois petits dialogues brefs, entre le
marquis et sa femme, cruels pour ceux qui étaient placés auprès d'eux. Ces
nobles personnages ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout ce qui
n'était pas issu de gens montant dans les carrosses du roi . Julien
observa que le mot croisade était le seul qui donnât à leur figure
l'expression du sérieux profond, mêlé de respect. Le respect ordinaire avait
toujours une nuance de complaisance.
Au milieu de cette magnificence et
de cet ennui, Julien ne s'intéressait à rien qu'à M. de La Mole; il l'entendit
avec plaisir protester un jour qu'il n'était pour rien dans l'avancement de ce
pauvre Le Bourguignon. C'était une attention pour la marquise: Julien savait la
vérité par l'abbé Pirard.
Un matin que l'abbé travaillait avec Julien,
dans la bibliothèque du marquis, à l'éternel procès de Frilair:
--
Monsieur, dit Julien tout à coup, dîner tous les jours avec Mme la marquise,
est-ce un de mes devoirs, ou est-ce une bonté que l'on a pour moi?
--
C'est un honneur insigne! reprit l'abbé, scandalisé. Jamais M. N...
l'académicien, qui, depuis quinze ans, fait une cour assidue, n'a pu l'obtenir
pour son neveu M. Tanbeau.
-- C'est pour moi, monsieur, la partie la
plus pénible de mon emploi. Je m'ennuyais moins au séminaire. Je vois bâiller
quelquefois jusqu'à Mlle de La Mole, qui pourtant doit être accoutumée à
l'amabilité des amis de la maison. J'ai peur de m'endormir. De grâce,
obtenez-moi la permission d'aller dîner à quarante sous dans quelque auberge
obscure.
L'abbé, véritable parvenu, était fort sensible à l'honneur de
dîner avec un grand seigneur. Pendant qu'il s'efforçait de faire comprendre ce
sentiment par Julien, un bruit léger leur fit tourner la tête. Julien vit Mlle
de La Mole qui écoutait. Il rougit. Elle était venue chercher un livre et avait
tout entendu; elle prit quelque considération pour Julien. Celui-là n'est pas né
à genoux, pensa-t-elle, comme ce vieil abbé. Dieu! qu'il est laid.
A
dîner, Julien n'osait pas regarder Mlle de La Mole, mais elle eut la bonté de
lui adresser la parole. Ce jour-là, on attendait beaucoup de monde, elle
l'engagea à rester. Les jeunes filles de Paris n'aiment guère les gens d'un
certain âge, surtout quand ils sont mis sans soin. Julien n'avait pas eu besoin
de beaucoup de sagacité pour s'apercevoir que les collègues de M. Le
Bourguignon, restés dans le salon, avaient l'honneur d'être l'objet ordinaire
des plaisanteries de Mlle de La Mole. Ce jour-là, qu'il y eût ou non de
l'affectation de sa part, elle fut cruelle pour les ennuyeux.
Mlle de La
Mole était le centre d'un petit groupe qui se formait presque tous les soirs
derrière l'immense bergère de la marquise. Là, se trouvaient le marquis de
Croisenois, le comte de Caylus, le vicomte de Luz et deux ou trois autres jeunes
officiers, amis de Norbert ou de sa soeur. Ces messieurs s'asseyaient sur un
grand canapé bleu. A l'extrémité du canapé, opposée à celle qu'occupait la
brillante Mathilde, Julien était placé silencieusement sur une petite chaise de
paille assez basse. Ce poste modeste était envié par tous les complaisants;
Norbert y maintenait décemment le jeune secrétaire de son père, en lui adressant
la parole ou en le nommant une ou deux fois par soirée. Ce jour-là, Mlle de La
Mole lui demanda quelle pouvait être la hauteur de la montagne sur laquelle est
placée la citadelle de Besançon. Jamais Julien ne put dire si cette montagne
était plus ou moins haute que Montmartre. Souvent il riait de grand coeur de ce
qu'on disait dans ce petit groupe; mais il se sentait incapable de rien inventer
de semblable. C'était comme une langue étrangère qu'il eût comprise [Variante :
et admirée], mais qu'il n'eût pu parler.
Les amis de Mathilde étaient ce
jour-là en hostilité continue avec les gens qui arrivaient dans ce vaste salon.
Les amis de la maison eurent d'abord la préférence, comme étant mieux connus. On
peut juger si Julien était attentif; tout l'intéressait, et le fond des choses
et la manière d'en plaisanter.
-- Ah! voici M. Descoulis, dit Mathilde,
il n'a plus de perruque; est-ce qu'il voudrait arriver à la préfecture par le
génie? Il étale ce front chauve qu'il dit rempli de hautes pensées.
--
C'est un homme qui connaît toute la terre, dit le marquis de Croisenois; il
vient aussi chez mon oncle le cardinal. Il est capable de cultiver un mensonge
auprès de chacun de ses amis, pendant des années de suite, et il a deux ou trois
cents amis. Il sait alimenter l'amitié, c'est son talent. Tel que vous le voyez,
il est déjà crotté, à la porte d'un de ses amis, dès les sept heures du matin,
en hiver.
Il se brouille de temps en temps, et il écrit sept ou huit
lettres pour la brouillerie. Puis il se réconcilie, et il a sept ou huit lettres
pour les transports d'amitié. Mais c'est dans l'épanchement franc et sincère de
l'honnête homme qui ne garde rien sur le coeur, qu'il brille le plus. Cette
manoeuvre paraît, quand il a quelque service à demander. Un des grands vicaires
de mon oncle est admirable quand il raconte la vie de M. Descoulis depuis la
Restauration. Je vous l'amènerai.
-- Bah! je ne croirais pas à ces
propos; c'est jalousie de métier entre petites gens, dit le comte de Caylus.
-- M. Descoulis aura un nom dans l'histoire, reprit le marquis; il a
fait la Restauration avec l'abbé de Pradt et MM. de Talleyrand et Pozzo di
Borgo.
-- Cet homme a manié des millions, dit Norbert, et je ne conçois
pas qu'il vienne ici embourser les épigrammes de mon père, souvent abominables.
Combien avez-vous trahi de fois vos amis, mon cher Descoulis? lui criait-il
l'autre jour, d'un bout de la table à l'autre.
-- Mais est-il vrai qu'il
ait trahi? dit Mlle de La Mole. Qui n'a pas trahi?
-- Quoi! dit le comte
de Caylus à Norbert, vous avez chez vous M. Sainclair, ce fameux libéral; et que
diable vient-il y faire? Il faut que je l'approche, que je lui parle, que je le
fasse parler; on dit qu'il a tant d'esprit.
-- Mais comment ta mère
va-t-elle le recevoir? dit M. de Croisenois. Il a des idées si extravagantes, si
généreuses, si indépendantes...
-- Voyez, dit Mlle de La Mole, voilà
l'homme indépendant, qui salue jusqu'à terre M. Descoulis, et qui saisit sa
main. J'ai presque cru qu'il allait la porter à ses lèvres.
-- Sainclair
vient ici pour être de l'Académie, dit Norbert; voyez comme il salue le baron
L..., Croisenois.
-- Il serait moins bas de se mettre à genoux, reprit
M. de Luz.
-- Mon cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de l'esprit,
mais qui arrivez de vos montagnes, tâchez de ne jamais saluer comme fait ce
grand poète, fût-ce Dieu le père.
-- Ah! voici l'homme d'esprit par
excellence, M. le baron Bâton, dit Mlle de La Mole, imitant un peu la voix du
laquais qui venait de l'annoncer.
-- Je crois que même vos gens se
moquent de lui. Quel nom, baron Bâton! dit M. de Caylus.
-- Que fait le
nom? nous disait-il l'autre jour, reprit Mathilde. Figurez-vous le duc de
Bouillon annoncé pour la première fois; il ne manque au public, à mon égard,
qu'un peu d'habitude...
Julien quitta le voisinage du canapé. Peu
sensible encore aux charmantes finesses d'une moquerie légère, pour rire d'une
plaisanterie, il prétendait qu'elle fût fondée en raison. Il ne voyait dans les
propos de ces jeunes gens, que le ton de dénigrement général, et en était
choqué. Sa pruderie provinciale ou anglaise allait jusqu'à y voir de l'envie, en
quoi assurément il se trompait.
Le comte Norbert, se disait-il, à qui
j'ai vu faire trois brouillons pour une lettre de vingt lignes à son colonel,
serait bien heureux s'il avait écrit de sa vie une page comme celles de M.
Sainclair.
Passant inaperçu à cause de son peu d'importance, Julien
s'approcha successivement de plusieurs groupes; il suivait de loin le baron
Bâton et voulait l'entendre. Cet homme de tant d'esprit avait l'air inquiet, et
Julien ne le vit se remettre un peu que lorsqu'il eut trouvé trois ou quatre
phrases piquantes. Il sembla à Julien que ce genre d'esprit avait besoin
d'espace.
Le baron ne pouvait pas dire des mots; il lui fallait au moins
quatre phrases de six lignes chacune pour être brillant.
-- Cet
homme disserte, il ne cause pas , disait quelqu'un derrière Julien.
Il se retourna et rougit de plaisir quand il entendit nommer le comte
Chalvet. C'est l'homme le plus fin du siècle. Julien avait souvent trouvé son
nom dans le Mémorial de Sainte-Hélène et dans les morceaux d'histoire
dictés par Napoléon. Le comte Chalvet était bref dans sa parole; ses traits
étaient des éclairs, justes, vifs, profonds. S'il parlait d'une affaire,
sur-le-champ on voyait la discussion faire un pas. Il y portait des faits,
c'était plaisir de l'entendre. Du reste, en politique, il était cynique
effronté.
-- Je suis indépendant, moi, disait-il à un monsieur portant
trois plaques, et dont apparemment il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois
aujourd'hui de la même opinion qu'il y a six semaines? En ce cas, mon opinion
serait mon tyran.
Quatre jeunes gens graves, qui l'entouraient, firent
la mine; ces messieurs n'aiment pas le genre plaisant. Le comte vit qu'il était
allé trop loin. Heureusement il aperçut l'honnête M. Balland, tartufe
d'honnêteté. Le comte se mit à lui parler: on se rapprocha, on comprit que le
pauvre Balland allait être immolé. A force de morale et de moralité, quoique
horriblement laid, et après des premiers pas dans le monde difficiles à
raconter, M. Balland a épousé une femme fort riche, qui est morte; ensuite une
seconde femme fort riche, que l'on ne voit point dans le monde. Il jouit en
toute humilité de soixante mille livres de rentes, et a lui-même des flatteurs.
Le comte Chalvet lui parla de tout cela et sans pitié. Il y eut bientôt autour
d'eux un cercle de trente personnes. Tout le monde souriait, même les jeunes
gens graves, l'espoir du siècle.
Pourquoi vient-il chez M. de La Mole,
où il est le plastron évidemment? pensa Julien. Il se rapprocha de l'abbé
Pirard, pour le lui demander.
M. Balland s'esquiva.
-- Bon! dit
Norbert, voilà un des espions de mon père parti; il ne reste plus que le petit
boiteux Napier.
Serait-ce là le mot de l'énigme? pensa Julien. Mais, en
ce cas, pourquoi le marquis reçoit-il M. Balland?
Le sévère abbé Pirard
faisait la mine dans un coin du salon, en entendant les laquais annoncer.
-- C'est donc une caverne, disait-il comme Basile, je ne vois arriver
que des gens tarés.
C'est que le sévère abbé ne connaissait pas ce qui
tient à la haute société. Mais, par ses amis les jansénistes, il avait des
notions fort exactes sur ces hommes qui n'arrivent dans les salons que par leur
extrême finesse au service de tous les partis, ou leur fortune scandaleuse.
Pendant quelques minutes, ce soir-là, il répondit d'abondance de coeur aux
questions empressées de Julien, puis s'arrêta tout court, désolé d'avoir
toujours du mal à dire de tout le monde, et se l'imputant à péché. Bilieux,
janséniste, et croyant au devoir de la charité chrétienne, sa vie dans le monde
était un combat.
-- Quelle figure a cet abbé Pirard! disait Mlle de La
Mole, comme Julien se rapprochait du canapé.
Julien se sentit irrité,
mais pourtant elle avait raison. M. Pirard était sans contredit le plus honnête
homme du salon, mais sa figure couperosée, qui s'agitait des bourrèlements de sa
conscience, le rendait hideux en ce moment. Croyez après cela aux physionomies,
pensa Julien; c'est dans le moment où la délicatesse de l'abbé Pirard se
reproche quelque peccadille, qu'il a l'air atroce; tandis que sur la figure de
ce Napier, espion connu de tous, on lit un bonheur pur et tranquille. L'abbé
Pirard avait fait cependant de grandes concessions à son parti, il avait pris un
domestique, il était fort bien vêtu.
Julien remarqua quelque chose de
singulier dans le salon: c'était un mouvement de tous les yeux vers la porte, et
un demi-silence subit. Le laquais annonçait le fameux baron de Tolly, sur lequel
les élections venaient de fixer tous les regards. Julien s'avança et le vit fort
bien. Le baron présidait un collège: il eut l'idée lumineuse d'escamoter les
petits carrés de papier portant les votes d'un des partis. Mais, pour qu'il y
eût compensation, il les remplaçait à mesure par d'autres petits morceaux de
papier portant un nom qui lui était agréable. Cette manoeuvre décisive fut
aperçue par quelques électeurs qui s'empressèrent de faire compliment au baron
de Tolly. Le bonhomme était encore pâle de cette grande affaire. Des esprits mal
faits avaient prononcé le mot de galères. M. de La Mole le reçut froidement. Le
pauvre baron s'échappa.
-- S'il nous quitte si vite, c'est pour aller
chez M. Comte, dit le comte Chalvet, et l'on rit.
Au milieu de quelques
grands seigneurs muets et des intrigants, la plupart tarés, mais tous gens
d'esprit, qui, ce soir-là, abordaient successivement dans le salon de M. de La
Mole (on parlait de lui pour un ministère), le petit Tanbeau faisait ses
premières armes. S'il n'avait pas encore la finesse des aperçus, il s'en
dédommageait, comme on va voir, par l'énergie des paroles.
-- Pourquoi
ne pas condamner cet homme à dix ans de prison? disait-il au moment où Julien
approcha de son groupe; c'est dans un fond de basse-fosse qu'il faut confiner
les reptiles; on doit les faire mourir à l'ombre, autrement leur venin s'exalte
et devient plus dangereux. A quoi bon le condamner à mille écus d'amende? II est
pauvre, soit, tant mieux; mais son parti payera pour lui. Il fallait cinq cents
francs d'amende et dix ans de basse-fosse.
Eh! bon dieu! quel est donc
le monstre dont on parle? pensa Julien, qui admirait le ton véhément et les
gestes saccadés de son collègue. La petite figure maigre et tirée du neveu
favori de l'académicien était hideuse en ce moment. Julien apprit bientôt qu'il
s'agissait du plus grand poète de l'époque.
-- Ah! monstre! s'écria
Julien à demi haut, et des larmes généreuses vinrent mouiller ses yeux. Ah!
petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai ce propos.
Voilà pourtant,
pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis est un des chefs! Et cet
homme illustre qu'il calomnie, que de croix, que de sinécures n'eût-il pas
accumulées, s'il se fût vendu, je ne dis pas au plat ministère de M. de Nerval,
mais à quelqu'un de ces ministres passablement honnêtes que nous avons vus se
succéder?
L'abbé Pirard fit signe de loin à Julien; M. de La Mole venait
de lui dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment écoutait, les yeux
baissés, les gémissements d'un évêque, fut libre enfin, et put approcher de son
ami, il le trouva accaparé par cet abominable petit Tanbeau. Ce petit monstre
l'exécrait comme la source de la faveur de Julien, et venait lui faire la cour.
Quand la mort nous délivrera-t-elle de cette vieille pourriture?
C'était dans ces termes, d'une énergie biblique, que le petit homme de
lettres parlait en ce moment du respectable lord Holland. Son mérite était de
savoir très bien la biographie des hommes vivants, et il venait de faire une
revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer à quelque influence sous
le règne du nouveau roi d'Angleterre.
L'abbé Pirard passa dans un salon
voisin; Julien le suivit:
-- Le marquis n'aime pas les écrivailleurs, je
vous en avertis; c'est sa seule antipathie. Sachez le latin, le grec si vous
pouvez, l'histoire des Egyptiens, des Perses, etc., il vous honorera et vous
protégera comme un savant. Mais n'allez pas écrire une page en français, et
surtout sur des matières graves et au-dessus de votre position dans le monde, il
vous appellerait écrivailleur, et vous prendrait en guignon. Comment, habitant
l'hôtel d'un grand seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc de Castries sur
d'Alembert et Rousseau: « Cela veut raisonner de tout, et n'a pas mille écus de
rente! »
Tout se sait, pensa Julien, ici comme au séminaire! II avait
écrit huit ou dix pages assez emphatiques: c'était une sorte d'éloge historique
du vieux chirurgien-major qui, disait-il, l'avait fait homme. Et ce petit
cahier, se dit Julien, a toujours été fermé à clef! Il monta chez lui, brûla son
manuscrit, et revint au salon. Les coquins brillants l'avaient quitté, il ne
restait que les hommes à plaques.
Autour de la table, que les gens
venaient d'apporter toute servie, se trouvaient sept à huit femmes fort nobles,
fort dévotes, fort affectées, âgées de trente à trente-cinq ans. La brillante
maréchale de Fervaques entra en faisant des excuses sur l'heure tardive. Il
était plus de minuit; elle alla prendre place auprès de la marquise. Julien fut
profondément ému; elle avait les yeux et le regard de Mme de Rênal.
Le
groupe de Mlle de La Mole était encore peuplé. Elle était occupée avec ses amis
à se moquer du malheureux comte de Thaler. C'était le fils unique de ce fameux
juif, célèbre par les richesses qu'il avait acquises en prêtant de l'argent aux
rois pour faire la guerre aux peuples. Le juif venait de mourir laissant à son
fils cent mille écus de rente par mois, et un nom, hélas, trop connu! Cette
position singulière eût exigé de la simplicité dans le caractère, ou beaucoup de
force de volonté.
Malheureusement, le comte n'était qu'un bon homme
garni de toutes sortes de prétentions qui lui étaient inspirées par ses
flatteurs.
M. de Caylus prétendait qu'on lui avait donné la volonté de
demander en mariage Mlle de La Mole (à laquelle le marquis de Croisenois, qui
devait être duc avec cent mille livres de rente, faisait la cour).
--
Ah! ne l'accusez pas d'avoir une volonté, disait piteusement Norbert.
Ce
qui manquait peut-être le plus à ce pauvre comte de Thaler, c'était la faculté
de vouloir. Par ce côté de son caractère il eût été digne d'être roi. Prenant
sans cesse conseil de tout le monde, il n'avait le courage de suivre aucun avis
jusqu'au bout.
Sa physionomie eût suffi à elle seule, disait Mlle de La
Mole, pour lui inspirer une joie éternelle. C'était un mélange singulier
d'inquiétude et de désappointement; mais de temps à autre on y distinguait fort
bien des bouffées d'importance et de ce ton tranchant que doit avoir l'homme le
plus riche de France, quand surtout il est assez bien fait de sa personne et n'a
pas encore trente-six ans. Il est timidement insolent, disait M. de Croisenois.
Le comte de Caylus, Norbert et deux ou trois jeunes gens à moustaches le
persiflèrent tant qu'ils voulurent, sans qu'il s'en doutât, et enfin le
renvoyèrent comme une heure sonnait:
-- Sont-ce vos fameux chevaux
arabes qui vous attendent à la porte par le temps qu'il fait? lui dit Norbert.
-- Non, c'est un nouvel attelage bien moins cher, répondit M. de Thaler.
Le cheval de gauche me coûte cinq mille francs, et celui de droite ne vaut que
cent louis; mais je vous prie de croire qu'on ne l'attelle que de nuit. C'est
que son trot est parfaitement semblable à celui de l'autre.
La réflexion
de Norbert fit penser au comte qu'il était décent pour un homme comme lui
d'avoir la passion des chevaux, et qu'il ne fallait pas laisser mouiller les
siens. Il partit, et ces messieurs sortirent un instant après en se moquant de
lui.
Ainsi, pensait Julien en les entendant rire dans l'escalier, il m'a
été donné de voir l'autre extrême de ma situation! Je n'ai pas vingt louis de
rente, et je me suis trouvé côte à côte avec un homme qui a vingt louis de rente
par heure, et l'on se moquait de lui... Une telle vue guérit de l'envie.
CHAPITRE V
LA SENSIBILITE ET UNE GRANDE DAME DEVOTE
Une idée un peu vive y a l'air d'une grossièreté, tant on y est
accoutumé aux mots sans relief. Malheur à qui invente en parlant!
FAUBLAS.
Après plusieurs mois d'épreuves,
voici où en était Julien le jour où l'intendant de la maison lui remit le
troisième quartier de ses appointements. M. de La Mole l'avait chargé de suivre
l'administration de ses terres en Bretagne et enNormandie. Julien y faisait de
fréquents voyages. Il était chargé, en chef, de la correspondance relative au
fameux procès avec l'abbé de Frilair. M. Pirard l'avait instruit.
Sur
les courtes notes que le marquis griffonnait en marge des papiers de tout genre
qui lui étaient adressés, Julien composait des lettres qui presque toutes
étaient signées.
A l'école de théologie, ses professeurs se plaignaient
de son peu d'assiduité, mais ne l'en regardaient pas moins comme un de leurs
élèves les plus distingués. Ces différents travaux, saisis avec toute l'ardeur
de l'ambition souffrante, avaient bien vite enlevé à Julien les fraîches
couleurs qu'il avait apportées de la province. Sa pâleur était un mérite aux
yeux des jeunes séminaristes ses camarades; il les trouvait beaucoup moins
méchants, beaucoup moins à genoux devant un écu que ceux de Besançon; eux le
croyaient attaqué de la poitrine. Le marquis lui avait donné un cheval.
Craignant d'être rencontré dans ses courses à cheval, Julien leur avait
dit que cet exercice lui était prescrit par les médecins. L'abbé Pirard l'avait
mené dans plusieurs sociétés de jansénistes. Julien fut étonné; l'idée de la
religion était invinciblement liée dans son esprit à celle d'hypocrisie et
d'espoir de gagner de l'argent. Il admira ces hommes pieux et sévères qui ne
songent pas au budget. Plusieurs jansénistes l'avaient pris en amitié et lui
donnaient des conseils. Un monde nouveau s'ouvrait devant lui. Il connut chez
les jansénistes un comte Altamira qui avait près de six pieds de haut, libéral
condamné à mort dans son pays, et dévot. Cet étrange contraste, la dévotion et
l'amour de la liberté, le frappa.
Julien était en froid avec le jeune
comte. Norbert avait trouvé qu'il répondait trop vivement aux plaisanteries de
quelques-uns de ses amis. Julien, ayant manqué une ou deux fois aux convenances,
s'était prescrit de ne jamais adresser la parole à Mlle Mathilde. On était
toujours parfaitement poli à son égard à l'hôtel de La Mole; mais il se sentait
déchu. Son bon sens de province expliquait cet effet par le proverbe vulgaire,
tout beau tout nouveau .
Peut-être était-il un peu plus
clairvoyant que les premiers jours, ou bien le premier enchantement produit par
l'urbanité parisienne était passé.
Dès qu'il cessait de travailler, il
était en proie à un ennui mortel; c'est l'effet desséchant de la politesse
admirable, mais si mesurée, si parfaitement graduée suivant les positions, qui
distingue la haute société. Un coeur un peu sensible voit l'artifice.
Sans doute, on peut reprocher à la province un ton commun ou peu poli;
mais on se passionne un peu en vous répondant. Jamais à l'hôtel de La Mole
l'amour-propre de Julien n'était blessé; mais souvent, à la fin de la journée,
en prenant sa bougie dans l'antichambre, il se sentait l'envie de pleurer. En
province, un garçon de café prend intérêt à vous, s'il vous arrive un accident
en entrant dans son café; mais si cet accident offre quelque chose de
désagréable pour l'amour-propre, en vous plaignant, il répétera dix fois le mot
qui vous torture. A Paris, on a l'attention de se cacher pour rire, mais vous
êtes toujours un étranger.
Nous passons sous silence une foule de
petites aventures qui eussent donné des ridicules à Julien, s'il n'eût pas été
en quelque sorte au-dessous du ridicule. Une sensibilité folle lui faisait
commettre des milliers de gaucheries. Tous ses plaisirs étaient de précaution:
il tirait le pistolet tous les jours, il était un des bons élèves des plus
fameux maîtres d'armes. Dès qu'il pouvait disposer d'un instant, au lieu de
l'employer à lire comme autrefois, il courait au manège et demandait les chevaux
les plus vicieux. Dans les promenades avec le maître du manège, il était presque
régulièrement jeté par terre.
Le marquis le trouvait commode à cause de
son travail obstiné, de son silence, de son intelligence, et, peu à peu, lui
confia la suite de toutes les affaires un peu difficiles à débrouiller. Dans les
moments où sa haute ambition lui laissait quelque relâche, le marquis faisait
des affaires avec sagacité; àportée de savoir des nouvelles, il jouait à la
rente avec bonheur. Il achetait des maisons, des bois; mais il prenait
facilement de l'humeur. Il donnait des centaines de louis et plaidait pour des
centaines de francs. Les hommes riches qui ont le coeur haut cherchent dans les
affaires de l'amusement et non des résultats. Le marquis avait besoin d'un chef
d'état-major qui mît un ordre clair et facile à saisir dans toutes ses affaires
d'argent.
Mme de La Mole, quoique d'un caractère si mesuré, se moquait
quelquefois de Julien. L'imprévu , produit par la sensibilité, est
l'horreur des grandes dames; c'est l'antipode des convenances. Deux ou trois
fois le marquis prit son parti: S'il est ridicule dans votre salon, il triomphe
dans son bureau. Julien, de son côté, crut saisir le secret de la marquise. Elle
daignait s'intéresser à tout dès qu'on annonçait le baron de La Joumate. C'était
un être froid, à physionomie impassible. Il était petit, mince, laid, fort bien
mis, passait sa vie au Château, et, en général, ne disait rien sur rien. Telle
était sa façon de penser. Mme de La Mole eût été passionnément heureuse, pour la
première fois de sa vie, si elle eût pu en faire le mari de sa fille.
CHAPITRE VI
MANIERE DE PRONONCER
Leur haute
mission est de juger avec calme les petits événements de la vie journalière des
peuples. Leur sagesse doit prévenir les grandes colères pour les petites causes,
ou pour des événements que la voix de la renommée transfigure en les portant au
loin.
GRATIUS.
Pour un nouveau débarqué, qui,
par hauteur, ne faisait jamais de questions, Julien ne tomba pas dans de trop
grandes sottises. Un jour, poussé dans un café de la rue Saint-Honoré, par une
averse soudaine, un grand homme en redingote de castorine, étonné de son regard
sombre, le regarda à son tour, absolument comme jadis, à Besançon, l'amant de
Mlle Amanda.
Julien s'était reproché trop souvent d'avoir laissé passer
cette première insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l'explication.
L'homme en redingote lui adressa aussitôt les plus sales injures: tout ce qui
était dans le café les entoura; les passants s'arrêtaient devant la porte. Par
une précaution de provincial, Julien portait toujours des petits pistolets; sa
main les serrait dans sa poche d'un mouvement convulsif. Cependant il fut sage,
et se borna à répéter à son homme de minute en minute: Monsieur, votre
adresse? je vous méprise .
La constance avec laquelle il s'attachait
à ces six mots finit par frapper la foule.
Dame! il faut que l'autre qui
parle tout seul lui donne son adresse. L'homme à la redingote, entendant cette
décision souvent répétée, jeta au nez de Julien cinq ou six cartes. Aucune
heureusement ne l'atteignit au visage, il s'était promis de ne faire usage de
ses pistolets que dans le cas où il serait touché. L'homme s'en alla, non sans
se retourner de temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des
injures.
Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir du
dernier des hommes de m'émouvoir à ce point! se disait-il avec rage. Comment
tuer cette sensibilité si humiliante?
[Variante : Il eût voulu pouvoir
se battre à l'instant. Mais une difficulté l'arrêtait. Dans tout ce grand
Paris,] Où prendre un témoin? il n'avait pas un ami. Il avait eu plusieurs
connaissances; mais toutes, régulièrement, au bout de six semaines de relations,
s'éloignaient de lui. Je suis insociable, et m'en voilà cruellement puni,
pensa-t-il. Enfin, il eut l'idée de chercher un ancien lieutenant du 96e, nommé
Liévin, pauvre diable avec qui il faisait souvent des armes. Julien fut sincère
avec lui.
-- Je veux bien être votre témoin, dit Liévin, mais à une
condition: si vous ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi,
séance tenante.
-- Convenu, dit Julien enchanté, et ils allèrent
chercher M. C. de Beauvoisis à l'adresse indiquée par ses billets, au fond du
faubourg Saint-Germain.
Il était sept heures du matin. Ce ne fut qu'en
se faisant annoncer chez lui que Julien pensa que ce pouvait bien être le jeune
parent de Mme de Rênal, employéjadis à l'ambassade de Rome ou de Naples, et qui
avait donné une lettre de recommandation au chanteur Geronimo.
Julien
avait remis à un grand valet de chambre une des cartes jetées la veille, et une
des siennes.
On le fit attendre, lui et son témoin, trois grands quarts
d'heure; enfin ils furent introduits dans un appartement admirable d'élégance.
Ils trouvèrent un grand jeune homme, mis comme une poupée; ses traits offraient
la perfection et l'insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement
étroite, portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils étaient frisés
avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait l'autre. C'est pour se faire
friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a fait
attendre. La robe de chambre bariolée, le pantalon du matin, tout, jusqu'aux
pantoufles brodées, était correct et merveilleusement soigné. Sa physionomie,
noble et vide, annonçait des idées convenables et rares: l'idéal de l'homme
aimable, l'horreur de l'imprévu et de la plaisanterie, beaucoup de gravité.
Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliqué que se faire
attendre longtemps, après lui avoir jeté si grossièrement sa carte à la figure,
était une offense de plus, entra brusquement chez M. de Beauvoisis. Il avait
l'intention d'être insolent, mais il aurait bien voulu en même temps être de bon
ton.
Il fut si frappé de la douceur des manières de M. de Beauvoisis, de
son air à la fois compassé, important et content de soi, de l'élégance admirable
de ce qui l'entourait, qu'il perdit en un clin d'oeil toute idée d'être
insolent. Ce n'était pas son homme de la veille. Son étonnement fut tel de
rencontrer un être aussi distingué au lieu du grossier personnage rencontré au
café, qu'il ne put trouver une seule parole. Il présenta une des cartes qu'on
lui avait jetées.
-- C'est mon nom, dit l'homme à la mode, auquel
l'habit noir de Julien, dès sept heures du matin, inspirait assez peu de
considération; mais je ne comprends pas, d'honneur...
La manière de
prononcer ces derniers mots rendit à Julien une partie de son humeur.
--
Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d'un trait toute
l'affaire.
M. Charles de Beauvoisis, après y avoir mûrement pensé, était
assez content de la coupe de l'habit noir de Julien. Il est de Staub, c'est
clair, se disait-il en l'écoutant parler; ce gilet est de bon goût, ces bottes
sont bien; mais, d'un autre côté, cet habit noir dès le grand matin!... Ce sera
pour mieux échapper à la balle, se dit le chevalier de Beauvoisis.
Dès
qu'il se fut donné cette explication, il revint à une politesse parfaite, et
presque d'égal à égal envers Julien. Le colloque fut assez long, l'affaire était
délicate; mais enfin Julien ne put se refuser à l'évidence. Le jeune homme si
bien né qu'il avait devant lui n'offrait aucun point de ressemblance avec le
grossier personnage qui, la veille, l'avait insulté.
Julien éprouvait
une invincible répugnance à s'en aller, il faisait durer l'explication. Il
observait la suffisance du chevalier de Beauvoisis, c'est ainsi qu'il s'était
nommé en parlant de lui, choqué de ce que Julien l'appelait tout simplement
monsieur.
Il admirait sa gravité, mêlée d'une certaine fatuité modeste,
mais qui ne l'abandonnait pas un seul instant. Il était étonné de sa manière
singulière de remuer la langue en prononçant les mots... Mais enfin, dans tout
cela, il n'y avait pas la plus petite raison de lui chercher querelle.
Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de grâce, mais
l'ex-lieutenant du 96e, assis depuis une heure, les jambes écartées, les mains
sur les cuisses, et les coudes en dehors, décida que son ami M. Sorel n'était
point fait pour chercher une querelle d'Allemand à un homme, parce qu'on avait
volé à cet homme ses billets de visite.
Julien sortait de fort mauvaise
humeur. La voiture du chevalier de Beauvoisis l'attendait dans la cour, devant
le perron; par hasard, Julien leva les yeux et reconnut son homme de la veille
dans le cocher.
Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire
tomber de son siège et l' accabler de coups de cravache ne fut que l'affaire
d'un instant. Deux laquais voulurent défendre leur camarade; Julien reçut des
coups de poing: au même instant il arma un de ses petits pistolets et le tira
sur eux; ils prirent la fuite. Tout cela fut l'affaire d'une minute.
Le
chevalier de Beauvoisis descendait l'escalier avec la gravité la plus plaisante,
répétant avec sa prononciation de grand seigneur:
-- Qu'est ça? qu'est
ça?
Il était évidemment fort curieux, mais l'importance diplomatique ne
lui permettait pas de marquer plus d'intérêt. Quand il sut de quoi il
s'agissait, la hauteur le disputa encore dans ses traits au sang-froid
légèrement badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate.
Le
lieutenant du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se battre: il
voulut diplomatiquement aussi conserver à son ami les avantages de l'initiative.
-- Pour le coup, s'écria-t-il, il y a là matière à duel!
-- Je
le croirais assez, reprit le diplomate.
-- Je chasse ce coquin, dit-il à
ses laquais; qu'un autre monte.
On ouvrit la portière de la voiture: le
chevalier voulut absolument en faire les honneurs à Julien et à son témoin. On
alla chercher un ami de M. de Beauvoisis, qui indiqua une place tranquille. La
conversation en allant fut vraiment bien. Il n'y avait de singulier que le
diplomate en robe de chambre.
Ces messieurs, quoique très nobles, pensa
Julien, ne sont point ennuyeux comme les personnes qui viennent dîner chez M. de
La Mole; et je vois pourquoi, ajouta-t-il un instant après, ils se permettent
d'être indécents. On parlait des danseuses que le public avait distinguées dans
un ballet donné la veille. Ces messieurs faisaient allusion à des anecdotes
piquantes que Julien et son témoin, le lieutenant du 96e, ignoraient absolument.
Julien n'eut point la sottise de prétendre les savoir; il avoua de bonne grâce
son ignorance. Cette franchise plut à l'ami du chevalier; il lui raconta ces
anecdotes dans les plus grands détails, et fort bien.
Une chose étonna
infiniment Julien. Un reposoir que l'on construisait au milieu de la rue, pour
la procession de la Fête-Dieu, arrêta un instant la voiture. Ces messieurs se
permirent plusieurs plaisanteries; le curé, suivant eux, était fils d'un
archevêque. Jamais chez le marquis de La Mole, qui voulait être duc, on n'eût
osé prononcer un tel mot.
Le duel fut fini en un instant: Julien eut une
balle dans le bras; on le lui serra avec des mouchoirs; on les mouilla avec de
l'eau-de-vie, et le chevalier de Beauvoisis pria Julien très poliment de lui
permettre de le reconduire chez lui, dans la même voiture qui l'avait amené.
Quand Julien indiqua l'hôtel de La Mole, il y eut échange de regards entre le
jeune diplomate et son ami. Le fiacre de Julien était là, mais il trouvait la
conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que celle du bon
lieutenant du 96e.
Mon Dieu! un duel, n'est-ce que ça! pensait Julien.
Que je suis heureux d'avoir retrouvé ce cocher! Quel serait mon malheur, si
j'avais dû supporter encore cette injure dans un café! La conversation amusante
n'avait presque pas été interrompue. Julien comprit alors que l'affectation
diplomatique est bonne à quelque chose.
L'ennui n'est donc point
inhérent, se disait-il, à une conversation entre gens de haute naissance!
Ceux-ci plaisantent de la procession de la Fête-Dieu, ils osent raconter et avec
détails pittoresques des anecdotes fort scabreuses. Il ne leur manque absolument
que le raisonnement sur la chose politique, et ce manque-là est plus que
compensé par la grâce de leur ton et la parfaite justesse de leurs expressions.
Julien se sentait une vive inclination pour eux. Que je serais heureux de les
voir souvent!
A peine se fut-on quitté, que le chevalier de Beauvoisis
courut aux informations: elles ne furent pas brillantes.
Il était fort
curieux de connaître son homme; pouvait-il décemment lui faire une visite? Le
peu de renseignements qu'il put obtenir n'étaient pas d'une nature
encourageante.
-- Tout cela est affreux! dit-il à son témoin. Il est
impossible que j'avoue m'être battu avec un simple secrétaire de M. de La Mole,
et encore parce que mon cocher m'a volé mes cartes de visite.
-- Il est
sûr qu'il y aurait dans tout cela possibilité de ridicule.
Le soir même,
le chevalier de Beauvoisis et son ami dirent partout que ce M. Sorel, d'ailleurs
un jeune homme parfait, était fils naturel d'un ami intime du marquis de La
Mole. Ce fait passa sans difficulté. Une fois qu'il fut établi, le jeune
diplomate et son ami daignèrent faire quelques visites à Julien, pendant les
quinze jours qu'il passa dans sa chambre. Julien leur avoua qu'il n'était allé
qu'une fois en sa vie à l'Opéra.
-- Cela est épouvantable, lui dit-on,
on ne va que là; il faut que votre première sortie soit pour le Comte Ory
.
A l'Opéra, le chevalier de Beauvoisis le présenta au fameux
chanteur Geronimo, qui avait alors un immense succès.
Julien faisait
presque la cour au chevalier; ce mélange de respect pour soi-même, d'importance
mystérieuse et de fatuité de jeune homme l'enchantait. Par exemple le chevalier
bégayait un peu parce qu'il avait l'honneur de voir souvent un grand seigneur
qui avait ce défaut. Jamais Julien n'avait trouvé réunis dans un seul être le
ridicule qui amuse et la perfection des manières qu'un pauvre provincial doit
chercher à imiter.
On le voyait à l'Opéra avec le chevalier de
Beauvoisis; cette liaison fit prononcer son nom.
-- Eh bien! lui dit un
jour M. de La Mole, vous voilà donc le fils naturel d'un riche gentilhomme de
Franche-Comté, mon ami intime?
Le marquis coupa la parole à Julien, qui
voulait protester qu'il n'avait contribué en aucune façon à accréditer ce bruit.
-- M. de Beauvoisis n'a pas voulu s'être battu contre le fils d'un
charpentier.
-- Je le sais, je le sais, dit M. de La Mole; c'est à moi
maintenant de donner de la consistance à ce récit, qui me convient. Mais j'ai
une grâce à vous demander, et qui ne vous coûtera qu'une petite demi-heure de
votre temps: tous les jours d'Opéra, à onze heures et demie, allez assister dans
le vestibule à la sortie du beau monde. Je vous vois encore quelquefois des
façons de province, il faudrait vous en défaire; d'ailleurs il n'est pas mal de
connaître, au moins de vue, de grands personnages auprès desquels je puis un
jour vous donner quelque mission. Passez au bureau de location pour vous faire
reconnaître; on vous a donné les entrées.
CHAPITRE VII
UNE ATTAQUE DE GOUTTE
Et j'eus de l'avancement, non pour mon
mérite, mais parce que mon maître avait la goutte.
BERTOLOTTI.
Le lecteur est peut-être surpris
de ce ton libre et presque amical; nous avons oublié de dire que depuis six
semaines le marquis était retenu chez lui par une attaque de goutte.
Mlle de La Mole et sa mère étaient à Hyères, auprès de la mère de la
marquise. Le comte Norbert ne voyait son père que des instants; ils étaient fort
bien l'un pour l'autre, mais n'avaient rien à se dire. M. de La Mole, réduit à
Julien, fut étonné de lui trouver des idées. Il se faisait lire les journaux.
Bientôt le jeune secrétaire fut en état de choisir les passages intéressants. Il
y avait un journal nouveau que le marquis abhorrait; il avait juré de ne le
jamais lire, et chaque jour en parlait. Julien riait [Variante: et admirait la
pauvreté du duel entre le pouvoir et une idée. Cette petitesse du marquis lui
rendait tout le sang-froid qu'il était tenté de perdre en passant des soirées
tête-à-tête avec un si grand seigneur.] Le marquis, irrité contre le temps
présent, se fit lire Tite-Live; la traduction improvisée sur le texte latin
l'amusait.
Un jour le marquis dit avec ce ton de politesse excessive qui
souvent impatientait Julien:
-- Permettez, mon cher Sorel, que je vous
fasse cadeau d'un habit bleu: quand il vous conviendra de le prendre et de venir
chez moi, vous serez, à mes yeux, le frère cadet du comte de Chaulnes,
c'est-à-dire le fils de mon ami le vieux duc.
Julien ne comprenait pas
trop de quoi il s'agissait; le soir même il essaya une visite en habit bleu. Le
marquis le traita comme un égal. Julien avait un coeur digne de sentir la vraie
politesse, mais il n'avait pas d'idée des nuances. Il eût juré, avant cette
fantaisie du marquis, qu'il était impossible d'être reçu par lui avec plus
d'égards. Quel admirable talent! se dit Julien; quand il se leva pour sortir, le
marquis lui fit des excuses de ne pouvoir l'accompagner à cause de sa goutte.
Cette idée singulière occupa Julien: Se moquerait-il de moi? pensa-t-il.
Il alla demander conseil à l'abbé Pirard, qui, moins poli que le marquis, ne lui
répondit qu'en sifflant et parlant d'autre chose. Le lendemain matin Julien se
présenta au marquis, en habit noir, avec son portefeuille et ses lettres à
signer. Il en fut reçu à l'ancienne manière. Le soir en habit bleu, ce fut un
ton tout différent et absolument aussi poli que la veille.
-- Puisque
vous ne vous ennuyez pas trop dans les visites que vous avez la bonté de faire à
un pauvre vieillard malade, lui dit le marquis, il faudrait lui parler de tous
les petits incidents de votre vie, mais franchement et sans songer à autre chose
qu'à raconter clairement et d'une façon amusante. Car il faut s'amuser, continua
le marquis; il n'y a que cela de réel dans la vie. Un homme ne peut pas me
sauver la vie à la guerre tous les jours, ou me faire tous les jours cadeau d'un
million; mais si j'avais Rivarol, ici, auprès de ma chaise longue, tous les
jours il m'ôterait une heure de souffrances et d'ennui. Je l'ai beaucoup connu à
Hambourg, pendant l'émigration.
Et le marquis conta à Julien les
anecdotes de Rivarol avec les Hambourgeois qui s'associaient quatre pour
comprendre un bon mot.
M. de La Mole, réduit à la société de ce petit
abbé, voulut l'émoustiller. Il piqua d'honneur l'orgueil de Julien. Puisqu'on
lui demandait la vérité, Julien résolut de tout dire; mais en taisant deux
choses: son admiration fanatique pour un nom qui donnait de l'humeur au marquis,
et la parfaite incrédulité qui n'allait pas trop bien à un futur curé. Sa petite
affaire avec le chevalier de Beauvoisis arriva fort à propos. Le marquis rit aux
larmes de la scène dans le café de la rue Saint-Honoré, avec le cocher qui
l'accablait d'injures sales. Ce fut l'époque d'une franchise parfaite dans les
relations entre le maître et le protégé.
M. de La Mole s'intéressa à ce
caractère singulier. Dans les commencements, il caressait les ridicules de
Julien, afin d'en jouir; bientôt il trouva plus d'intérêt à corriger tout
doucement les fausses manières de voir de ce jeune homme. Les autres provinciaux
qui arrivent à Paris admirent tout, pensait le marquis; celui-ci hait tout. Ils
ont trop d'affectation, lui n'en a pas assez, et les sots le prennent pour un
sot.
L'attaque de goutte fut prolongée par les grands froids de l'hiver
et dura plusieurs mois.
On s'attache bien à un bel épagneul, se disait
le marquis, pourquoi ai-je tant de honte de m'attacher à ce petit abbé? il est
original. Je le traite comme un fils; eh bien! où est l'inconvénient? Cette
fantaisie, si elle dure, me coûtera un diamant de cinq cents louis dans mon
testament.
Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme de son
protégé, chaque jour il le chargeait de quelque nouvelle affaire.
Julien
remarqua avec effroi qu'il arrivait à ce grand seigneur de lui donner des
décisions contradictoires sur le même objet.
Ceci pouvait le
compromettre gravement. Julien ne travailla plus avec lui sans apporter un
registre sur lequel il écrivait les décisions, et le marquis les paraphait.
Julien avait pris un commis qui transcrivait les décisions relatives à chaque
affaire sur un registre particulier. Ce registre recevait aussi la copie de
toutes les lettres.
Cette idée sembla d'abord le comble du ridicule et
de l'ennui. Mais, en moins de deux mois, le marquis en sentit les avantages.
Julien lui proposa de prendre un commis sortant de chez un banquier, et qui
tiendrait en partie double le compte de toutes les recettes et de toutes les
dépenses des terres que Julien était chargé d'administrer.
Ces mesures
éclaircirent tellement aux yeux du marquis ses propres affaires, qu'il put se
donner le plaisir d'entreprendre deux ou trois nouvelles spéculations sans le
secours de son prête-nom qui le volait.
-- Prenez trois mille francs
pour vous, dit-il un jour à son jeune ministre.
-- Monsieur, ma conduite
peut être calomniée.
-- Que vous faut-il donc? reprit le marquis avec
humeur.
-- Que vous veuilliez bien prendre un arrêté et l'écrire de
votre main sur le registre: cet arrêté me donnera une somme de trois mille
francs. Au reste, c'est M. l'abbé Pirard qui a eu l'idée de toute cette
comptabilité. Le marquis, avec la mine ennuyée du marquis de Moncade écoutant
les comptes de M. Poisson, son intendant, écrivit la décision.
Le soir,
lorsque Julien paraissait en habit bleu, il n'était jamais question d'affaires.
Les bontés du marquis étaient si flatteuses pour l'amour-propre toujours
souffrant de notre héros, que bientôt, malgré lui, il éprouva une sorte
d'attachement pour ce vieillard aimable. Ce n'est pas que Julien fût sensible,
comme on l'entend à Paris; mais ce n'était pas un monstre, et personne, depuis
la mort du vieux chirurgien-major, ne lui avait parlé avec tant de bonté. Il
remarquait avec étonnement que le marquis avait pour son amour-propre des
ménagements de politesse qu'il n'avait jamais trouvés chez le vieux chirurgien.
Il comprit enfin que le chirurgien était plus fier de sa croix que le marquis de
son cordon bleu. Le père du marquis était un grand seigneur.
Un jour, à
la fin d'une audience du matin, en habit noir et pour les affaires, Julien amusa
le marquis, qui le retint deux heures, et voulut absolument lui donner quelques
billets de banque que son prête-nom venait de lui apporter de la Bourse.
-- J'espère, monsieur le marquis, ne pas m'écarter du profond respect
que je vous dois en vous suppliant de me permettre un mot.
-- Parlez,
mon ami.
-- Que monsieur le marquis daigne souffrir que je refuse ce
don. Ce n'est pas à l'homme en habit noir qu'il est adressé, et il gâterait tout
à fait les façons que l'on a la bonté de tolérer chez l'homme en habit bleu.
Il salua avec beaucoup de respect, et sortit sans regarder.
Ce
trait amusa le marquis. Il le conta le soir à l'abbé Pirard.
-- Il faut
que je vous avoue enfin une chose, mon cher abbé. Je connais la naissance de
Julien, et je vous autorise à ne pas me garder le secret sur cette confidence.
Son procédé de ce matin est noble, pensa le marquis, et moi je
l'anoblis.
Quelque temps après, le marquis put enfin sortir.
--
Allez passer deux mois à Londres, dit-il à Julien. Les courriers extraordinaires
et autres vous porteront les lettres reçues par moi avec mes notes. Vous ferez
les réponses et me les renverrez en mettant chaque lettre dans sa réponse. J'ai
calculé que le retard ne sera que de cinq jours.
En courant la poste sur
la route de Calais, Julien s'étonnait de la futilité des prétendues affaires
pour lesquelles on l'envoyait.
Nous ne dirons point avec quel sentiment
de haine et presque d'horreur il toucha le sol anglais. On connaît sa folle
passion pour Bonaparte. Il voyait dans chaque officier un sir Hudson Lowe, dans
chaque grand seigneur un lord Bathurst, ordonnant les infamies de Sainte-Hélène
et en recevant la récompense par dix années de ministère.
A Londres, il
connut enfin la haute fatuité. Il s'était lié avec de jeunes seigneurs russes
qui l'initièrent.
-- Vous êtes prédestiné, mon cher Sorel, lui
disaient-ils, vous avez naturellement cette mine froide et à mille lieues de
la sensation présente , que nous cherchons tant à nous donner.
--
Vous n'avez pas compris votre siècle, lui disait le prince Korasoff: Faites
toujours le contraire de ce qu'on attend de vous . Voilà, d'honneur, la seule
religion de l'époque. Ne soyez ni fou, ni affecté, car alors on attendrait de
vous des folies et des affectations, et le précepte ne serait plus accompli.
Julien se couvrit de gloire un jour dans le salon du duc de Fitz-Folke,
qui l'avait engagé à dîner, ainsi que le prince Korasoff. On attendit pendant
une heure. La façon dont Julien se conduisit au milieu des vingt personnes qui
attendaient est encore citée parmi les jeunes secrétaires d'ambassade à Londres.
Sa mine fut impayable.
Il voulut voir, malgré les dandys ses amis, le
célèbre Philippe Vane, le seul philosophe que l'Angleterre ait eu depuis Locke.
Il le trouva achevant sa septième année de prison. L'aristocratie ne badine pas
en ce pays-ci, pensa Julien; de plus, Vane est déshonoré, vilipendé, etc.
Julien le trouva gaillard; la rage de l'aristocratie le désennuyait.
Voilà, se dit Julien en sortant de prison, le seul homme gai que j'aie vu en
Angleterre.
L'idée la plus utile aux tyrans est celle de Dieu, lui
avait dit Vane...
Nous supprimons le reste du système comme cynique.
A son retour:
-- Quelle idée amusante m'apportez-vous
d'Angleterre? lui dit M. de La Mole...
Il se taisait.
-- Quelle
idée apportez-vous, amusante ou non? reprit le marquis vivement.
--
Primo, dit Julien, l'Anglais le plus sage est fou une heure par jour; il est
visité par le démon du suicide, qui est le dieu du pays.
2° L'esprit et
le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en débarquant en
Angleterre.
3° Rien au monde n'est beau, admirable, attendrissant comme
les paysages anglais.
-- A mon tour, dit le marquis:
Primo,
pourquoi allez-vous dire, au bal chez l'ambassadeur de Russie, qu'il y a en
France trois cent mille jeunes gens de vingt-cinq ans qui désirent passionnément
la guerre? croyez-vous que cela soit obligeant pour les rois?
-- On ne
sait comment faire en parlant à nos grands diplomates, dit Julien. Ils ont la
manie d'ouvrir des discussions sérieuses. Si l'on s'en tient aux lieux communs
des journaux, on passe pour un sot. Si l'on se permet quelque chose de vrai et
de neuf, ils sont étonnés, ne savent que répondre, et le lendemain matin à sept
heures, ils vous font dire par le premier secrétaire d'ambassade qu'on a été
inconvenant.
-- Pas mal, dit le marquis en riant. Au reste, je parie,
monsieur l'homme profond, que vous n'avez pas deviné ce que vous êtes allé faire
en Angleterre.
-- Pardonnez-moi, reprit Julien; j'y ai été pour dîner
une fois la semaine chez l'ambassadeur du roi, qui est le plus poli des hommes.
-- Vous êtes allé chercher la croix que voilà, lui dit le marquis. Je ne
veux pas vous faire quitter votre habit noir, et je suis accoutumé au ton plus
amusant que j'ai pris avec l'homme portant l'habit bleu. Jusqu'à nouvel ordre,
entendez bien ceci: quand je verrai cette croix, vous serez le fils cadet de mon
ami le duc de Chaulnes, qui sans s'en douter, est depuis six mois employé dans
la diplomatie. Remarquez, ajouta le marquis, d'un air fort sérieux, et coupant
court aux actions de grâces, que je ne veux point vous sortir de votre état.
C'est toujours une faute et un malheur pour le protecteur comme pour le protégé.
Quand mes procès vous ennuieront, ou que vous ne me conviendrez plus, je
demanderai pour vous une bonne cure, comme celle de notre ami l'abbé Pirard, et
rien de plus , ajouta le marquis d'un ton fort sec.
-- Cette
croix mit à l'aise l'orgueil de Julien; il parla beaucoup plus. Il se crut moins
souvent offensé et pris de mire par ces propos, susceptibles de quelque
explication peu polie, et qui, dans une conversation animée, peuvent échapper à
tout le monde.
Cette croix lui valut une singulière visite; ce fut celle
de M. le baron de Valenod, qui venait à Paris remercier le ministère de sa
baronnie et s'entendre avec lui. Il allait être nommé maire de Verrières en
remplacement de M. de Rênal.
Julien rit bien, intérieurement, quand M.
de Valenod lui fit entendre qu'on venait de découvrir que M. de Rênal était un
jacobin. Le fait est que, dans une réélection qui se préparait, [Variante: une
réélection générale qu'on préparait pour la Chambre des députés,] le nouveau
baron était le candidat du ministère, et au grand collège du département, à la
vérité fort ultra, c'était M. de Rênal qui était porté par les libéraux.
Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose de Mme de
Rênal; le baron parut se souvenir de leur ancienne rivalité, et fut
impénétrable. Il finit par demander à Julien la voix de son père dans les
élections qui allaient avoir lieu. Julien promit d'écrire.
-- Vous
devriez, monsieur le chevalier, me présenter à M. le marquis de La Mole.
En effet, je le devrais, pensa Julien; mais un tel coquin!...
--
En vérité, répondit-il, je suis un trop petit garçon à l'hôtel de La Mole pour
prendre sur moi de présenter.
Julien disait tout au marquis: le soir il
lui conta la prétention du Valenod, ainsi que ses faits et gestes depuis 1814.
-- Non seulement, reprit M. de La Mole, d'un air fort sérieux, vous me
présenterez demain le nouveau baron, mais je l'invite à dîner pour après-demain.
Ce sera un de nos nouveaux préfets.
-- En ce cas, reprit Julien
froidement, je demande la place de directeur du dépôt de mendicité pour mon
père.
-- A la bonne heure, dit le marquis en reprenant l'air gai;
accordé; je m'attendais à des moralités. Vous vous formez.
M. de Valenod
apprit à Julien que le titulaire du bureau de loterie de Verrières venait de
mourir: Julien trouva plaisant de donner cette place à M. de Cholin, ce vieil
imbécile dont jadis il avait ramassé la pétition dans la chambre de M. de La
Mole. Le marquis rit de bon coeur de la pétition que Julien récita en lui
faisant signer la lettre qui demandait cette place au ministre des finances.
A peine M. de Cholin nommé, Julien apprit que cette place avait été
demandée par la députation du département pour M. Gros, le célèbre géomètre: cet
homme généreux n'avait que quatorze cents francs de rente, et chaque année
prêtait six cents francs au titulaire qui venait de mourir, pour l'aider à
élever sa famille.
Julien fut étonné de ce qu'il avait fait. [Variante:
Cette famille du mort, comment vit-elle aujourd'hui? Cette idée lui serra le
coeur.] Ce n'est rien, se dit-il; il faudra en venir à bien d'autres injustices,
si je veux parvenir, et encore savoir les cacher sous de belles paroles
sentimentales: pauvre M. Gros! c'est lui qui méritait la croix, c'est moi qui
l'ai, et je dois agir dans le sens du gouvernement qui me la donne.
CHAPITRE VIII
QUELLE EST LA DECORATION QUI DISTINGUE?
Ton eau ne me rafraîchit pas, dit le génie altéré.-- C'est pourtant
le puits le plus frais de tout le Diar Békir.
PELLICO.
Un jour Julien revenait de la
charmante terre de Villequier, sur les bords de la Seine, que M. de La Mole
voyait avec intérêt, parce que, de toutes les siennes, c'était la seule qui eût
appartenu au célèbre Boniface de La Mole. Il trouva à l'hôtel la marquise et sa
fille, qui arrivaient d'Hyères.
Julien était un dandy maintenant, et
comprenait l'art de vivre à Paris. Il fut d'une froideur parfaite envers Mlle de
La Mole. Il parut n'avoir gardé aucun souvenir des temps où elle lui demandait
si gaiement des détails sur sa manière de tomber de cheval [Variante : avec
grâce].
Mlle de La Mole le trouva grandi et pâli. Sa taille, sa tournure
n'avaient plus rien du provincial; il n'en était pas ainsi de sa conversation:
on y remarquait encore trop de sérieux, trop de positif. Malgré ces qualités
raisonnables, grâce à son orgueil, elle n'avait rien de subalterne; on sentait
seulement qu'il regardait encore trop de choses comme importantes. Mais on
voyait qu'il était homme à soutenir son dire.
-- Il manque de légèreté,
mais non pas d'esprit, dit Mlle de La Mole à son père, en plaisantant avec lui
sur la croix qu'il avait donnée à Julien. Mon frère vous l'a demandée pendant
dix-huit mois, et c'est un La Mole!...
-- Oui, mais Julien a de
l'imprévu, c'est ce qui n'est jamais arrivé au La Mole dont vous me parlez.
On annonça M. le duc de Retz.
Mathilde se sentit saisie d'un
bâillement irrésistible; [Variante : à le voir, il lui semblait qu'] elle
reconnaissait les antiques dorures et les anciens habitués du salon paternel.
Elle se faisait une image parfaitement ennuyeuse de la vie qu'elle allait
reprendre à Paris. Et cependant à Hyères elle regrettait Paris.
Et
pourtant j'ai dix-neuf ans! pensait-elle: c'est l'âge du bonheur, disent tous
ces nigauds à tranches dorées. Elle regardait huit ou dix volumes de poésies
nouvelles, accumulés, pendant le voyage de Provence, sur la console du salon.
Elle avait le malheur d'avoir plus d'esprit que MM. de Croisenois, de Caylus, de
Luz, et ses autres amis. Elle se figurait tout ce qu'ils allaient lui dire sur
le beau ciel de la Provence, la poésie, le midi, etc., etc.
Ces yeux si
beaux, où respirait l'ennui le plus profond, et, pis encore, le désespoir de
trouver le plaisir, s'arrêtèrent sur Julien. Du moins, il n'était pas exactement
comme un autre.
-- Monsieur Sorel, dit-elle avec cette voix vive, brève,
et qui n'a rien de féminin, qu'emploient les jeunes femmes de la haute classe,
monsieur Sorel, venez-vous ce soir au bal de M. de Retz?
--
Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur d'être présenté à M. le duc. (On eût dit
que ces mots et ce titre écorchaient la bouche du provincial orgueilleux.)
-- Il a chargé mon frère de vous amener avec lui; et, si vous y étiez
venu, vous m'auriez donné des détails sur la terre de Villequier; il est
question d'y aller au printemps. Je voudrais savoir si le château est logeable,
et si les environs sont aussi jolis qu'on le dit. Il y a tant de réputations
usurpées!
Julien ne répondait pas.
-- Venez au bal avec mon
frère, ajouta-t-elle d'un ton fort sec.
Julien salua avec respect.
Ainsi, même au milieu du bal, je dois des comptes à tous les membres de la
famille. Ne suis-je pas payé comme homme d'affaires? Sa mauvaise humeur ajouta:
Dieu sait encore si ce que je dirai à la fille ne contrariera pas les projets du
père, du frère, de la mère! C'est une véritable cour de prince souverain. Il
faudrait y être d'une nullité parfaite, et cependant ne donner à personne le
droit de se plaindre.
Que cette grande fille me déplaît! pensa-t-il en
regardant marcher Mlle de La Mole, que sa mère avait appelée pour la présenter à
plusieurs femmes de ses amies. Elle outre toutes les modes, sa robe lui tombe
des épaules... elle est encore plus pâle qu'avant son voyage... Quels cheveux
sans couleur, à force d'être blonds! On dirait que le jour passe à travers!...
Que de hauteur dans cette façon de saluer, dans ce regard! quels gestes de
reine!
Mlle de La Mole venait d'appeler son frère, au moment où il
quittait le salon.
Le comte Norbert s'approcha de Julien:
-- Mon
cher Sorel, lui dit-il, où voulez-vous que je vous prenne à minuit pour le bal
de M. de Retz? Il m'a chargé expressément de vous amener.
-- Je sais
bien à qui je dois tant de bontés, répondit Julien, en saluant jusqu'à terre.
Sa mauvaise humeur, ne pouvant rien trouver à reprendre au ton de
politesse et même d'intérêt avec lequel Norbert lui avait parlé, se mit à
s'exercer sur la réponse que lui, Julien, avait faite à ce mot obligeant. Il y
trouvait une nuance de bassesse.
Le soir, en arrivant au bal, il fut
frappé de la magnificence de l'hôtel de Retz. La cour d'entrée était couverte
d'une immense tente de coutil cramoisi avec des étoiles en or: rien de plus
élégant. Au-dessous de cette tente, la cour était transformée en un bois
d'orangers et de lauriers-roses en fleurs. Comme on avait eu soin d'enterrer
suffisamment les vases, les lauriers et les orangers avaient l'air de sortir de
terre. Le chemin que parcouraient les voitures était sablé.
Cet ensemble
parut extraordinaire à notre provincial. Il n'avait pas l'idée d'une telle
magnificence; en un instant son imagination émue fut à mille lieues de la
mauvaise humeur. Dans la voiture, en venant au bal, Norbert était heureux, et
lui voyait tout en noir; à peine entrés dans la cour, les rôles changèrent.
Norbert n'était sensible qu'à quelques détails, qui, au milieu de tant
de magnificence, n'avaient pu être soignés. Il évaluait la dépense de chaque
chose, et, à mesure qu'il arrivait à un total élevé, Julien remarqua qu'il s'en
montrait presque jaloux et prenait de l'humeur.
Pour lui, il arriva
séduit, admirant, et presque timide à force d'émotion, dans le premier des
salons où l'on dansait. On se pressait à la porte du second, et la foule était
si grande, qu'il lui fut impossible d'avancer. La décoration de ce second salon
représentait l'Alhambra de Grenade.
-- C'est la reine du bal, il faut en
convenir, disait un jeune homme à moustaches, dont l'épaule entrait dans la
poitrine de Julien.
-- Mlle Fourmont, qui tout l'hiver a été la plus
jolie, lui répondait son voisin, s'aperçoit qu'elle descend à la seconde place:
vois son air singulier.
-- Vraiment elle met toutes voiles dehors pour
plaire. Vois, vois ce sourire gracieux au moment où elle figure seule dans cette
contredanse. C'est, d'honneur, impayable.
-- Mlle de La Mole a l'air
d'être maîtresse du plaisir que lui fait son triomphe, dont elle s'aperçoit fort
bien. On dirait qu'elle craint de plaire à qui lui parle.
-- Très bien!
voilà l'art de séduire.
Julien faisait de vains efforts pour apercevoir
cette femme séduisante; sept ou huit hommes plus grands que lui l'empêchaient de
la voir.
-- Il y a bien de la coquetterie dans cette retenue si noble,
reprit le jeune homme à moustaches.
-- Et ces grands yeux bleus qui
s'abaissent si lentement au moment où l'on dirait qu'ils sont sur le point de se
trahir, reprit le voisin. Ma foi, rien de plus habile.
-- Vois comme
auprès d'elle la belle Fourmont a l'air commun, dit un troisième.
-- Cet
air de retenue veut dire: Que d'amabilité je déploierais pour vous, si vous
étiez l'homme digne de moi!
-- Et qui peut être digne de la sublime
Mathilde? dit le premier: quelque prince souverain, beau, spirituel, bien fait,
un héros à la guerre, et âgé de vingt ans tout au plus.
-- Le fils
naturel de l'empereur de Russie... auquel, en faveur de ce mariage, on ferait
une souveraineté... ou tout simplement le comte de Thaler, avec son air de
paysan habillé...
La porte fut dégagée, Julien put entrer.
Puisqu'elle passe pour si remarquable aux yeux de ces poupées, elle vaut
la peine que je l'étudie, pensa-t-il. Je comprendrai quelle est la perfection
pour ces gens-là.
Comme il la cherchait des yeux, Mathilde le regarda.
Mon devoir m'appelle, se dit Julien; mais il n'y avait plus d'humeur que dans
son expression. La curiosité le faisait avancer avec un plaisir que la robe fort
basse des épaules de Mathilde augmenta bien vite, à la vérité d'une manière peu
flatteuse pour son amour-propre. Sa beauté a de la jeunesse, pensa-t-il. Cinq ou
six jeunes gens, parmi lesquels Julien reconnut ceux qu'il avait entendus à la
porte, étaient entre elle et lui.
-- Vous monsieur, qui avez été ici
tout l'hiver, lui dit-elle, n'est-il pas vrai que ce bal est le plus joli de la
saison?
Il ne répondait pas.
-- Ce quadrille de Coulon me semble
admirable et ces dames le dansent d'une façon parfaite.
Les jeunes gens
se retournèrent pour voir quel était l'homme heureux dont on voulait absolument
avoir une réponse. Elle ne fut pas encourageante.
-- Je ne saurais être
un bon juge, mademoiselle; je passe ma vie à écrire: c'est le premier bal de
cette magnificence que j'aie vu.
Les jeunes gens à moustaches furent
scandalisés.
-- Vous êtes un sage, monsieur Sorel, reprit-on avec un
intérêt plus marqué; vous voyez tous ces bals, toutes ces fêtes, comme un
philosophe, comme J.-J. Rousseau. Ces folies vous étonnent sans vous séduire.
Un mot venait d'éteindre l'imagination de Julien et de chasser de son
coeur toute illusion. Sa bouche prit l'expression d'un dédain un peu exagéré
peut-être.
-- J.-J. Rousseau, répondit-il, n'est à mes yeux qu'un sot,
lorsqu'il s'avise de juger le grand monde; il ne le comprenait pas, et y portait
le coeur d'un laquais parvenu.
-- Il a fait le Contrat social ,
dit Mathilde du ton de la vénération.
-- Tout en prêchant la république
et le renversement des dignités monarchiques, ce parvenu est ivre de bonheur, si
un duc change la direction de sa promenade après dîner pour accompagner un de
ses amis.
-- Ah! oui, le duc de Luxembourg à Montmorency accompagne un
M. Coindet du côté de Paris..., reprit Mlle de La Mole avec le plaisir et
l'abandon de la première jouissance de pédanterie. Elle était ivre de son
savoir, à peu près comme l'académicien qui découvrit l'existence du roi
Feretrius. L'oeil de Julien resta pénétrant et sévère. Mathilde avait eu un
moment d'enthousiasme; la froideur de son partner la déconcerta profondément.
Elle fut d'autant plus étonnée, que c'était elle qui avait coutume de produire
cet effet-là sur les autres.
Dans ce moment, le marquis de Croisenois
s'avançait avec empressement vers Mlle de La Mole. Il fut un instant à trois pas
d'elle, sans pouvoir pénétrer à cause de la foule. Il la regardait en souriant
de l'obstacle. La jeune marquise de Rouvray était près de lui, c'était une
cousine de Mathilde. Elle donnait le bras à son mari, qui ne l'était que depuis
quinze jours. Le marquis de Rouvray, fort jeune aussi, avait tout l'amour niais
qui prend un homme qui, faisant un mariage de convenance uniquement arrangé par
les notaires, trouve une personne parfaitement belle. M. de Rouvray allait être
duc à la mort d'un oncle fort âgé.
Pendant que le marquis de Croisenois,
ne pouvant percer la foule, regardait Mathilde d'un air riant, elle arrêtait ses
grands yeux, d'un bleu céleste, sur lui et ses voisins. Quoi de plus plat, se
dit-elle, que tout ce groupe! Voilà Croisenois qui prétend m'épouser; il est
doux, poli, il a des manières parfaites comme M. de Rouvray. Sans l'ennui qu'ils
donnent, ces messieurs seraient fort aimables. Lui aussi me suivra au bal avec
cet air borné et content. Un an après le mariage, ma voiture, mes chevaux, mes
robes, mon château à vingt lieues de Paris, tout cela sera aussi bien que
possible, tout à fait ce qu'il faut pour faire périr d'envie une parvenue, une
comtesse de Roiville par exemple; et après?...
Mathilde s'ennuyait en
espoir. Le marquis de Croisenois parvint à l'approcher, et lui parlait, mais
elle rêvait sans l'écouter. Le bruit de ses paroles se confondait pour elle avec
le bourdonnement du bal. Elle suivait machinalement de l'oeil Julien, qui
s'était éloigné d'un air respectueux, mais fier et mécontent. Elle aperçut dans
un coin, loin de la foule circulante, le comte Altamira, condamné à mort dans
son pays, que le lecteur connaît déjà. Sous Louis XIV, une de ses parentes avait
épousé un prince de Conti; ce souvenir le protégeait un peu contre la police de
la congrégation.
Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un
homme, pensa Mathilde: c'est la seule chose qui ne s'achète pas.
Ah!
c'est un bon mot que je viens de me dire! Quel dommage qu'il ne soit pas venu de
façon à m'en faire honneur! Mathilde avait trop de goût pour amener dans la
conversation un bon mot fait d'avance; mais elle avait aussi trop de vanité pour
ne pas être enchantée d'elle-même. Un air de bonheur remplaça dans ses traits
l'apparence de l'ennui. Le marquis de Croisenois, qui lui parlait toujours, crut
entrevoir le succès, et redoubla de faconde.
Qu'est-ce qu'un méchant
pourrait objecter à mon bon mot? se dit Mathilde. Je répondrais au critique: Un
titre de baron, de vicomte, cela s'achète; une croix, cela se donne; mon frère
vient de l'avoir, qu'a-t-il fait? un grade, cela s'obtient. Dix ans de garnison,
ou un parent ministre de la guerre, et l'on est chef d'escadron comme Norbert.
Une grande fortune!... c'est encore ce qu'il y a de plus difficile et par
conséquent de plus méritoire. Voilà qui est drôle! c'est le contraire de tout ce
que disent les livres... Eh bien! pour la fortune, on épouse la fille de M.
Rothschild.
Réellement mon mot a de la profondeur. La condamnation à
mort est encore la seule chose que l'on ne soit pas avisé de solliciter.
-- Connaissez-vous le comte Altamira? dit-elle à M. de Croisenois.
Elle avait l'air de revenir de si loin, et cette question avait si peu
de rapport avec tout ce que le pauvre marquis lui disait depuis cinq minutes,
que son amabilité en fut déconcertée. C'était pourtant un homme d'esprit et fort
renommé comme tel.
Mathilde a de la singularité, pensa-t-il; c'est un
inconvénient, mais elle donne une si belle position sociale à son mari! Je ne
sais comment fait ce marquis de La Mole; il est lié avec ce qu'il y a de mieux
dans tous les partis, c'est un homme qui ne peut sombrer. Et d'ailleurs, cette
singularité de Mathilde peut passer pour du génie. Avec une haute naissance et
beaucoup de fortune, le génie n'est point un ridicule, et alors quelle
distinction! Elle a si bien d'ailleurs, quand elle veut, ce mélange d'esprit, de
caractère et d'à-propos, qui fait l'amabilité parfaite... Comme il est difficile
de faire bien deux choses à la fois, le marquis répondait à Mathilde d'un air
vide, et comme récitant une leçon:
-- Qui ne connaît ce pauvre Altamira?
Et il lui faisait l'histoire de sa conspiration manquée, ridicule, absurde.
-- Très absurde! dit Mathilde, comme se parlant à elle-même, mais il a
agi. Je veux voir un homme; amenez-le-moi, dit-elle au marquis très choqué.
Le comte Altamira était un des admirateurs les plus déclarés de l'air
hautain et presque impertinent de Mlle de La Mole; elle était suivant lui l'une
des plus belles personnes de Paris.
-- Comme elle serait belle sur un
trône! dit-il à M. de Croisenois; et il se laissa amener sans difficulté.
Il ne manque pas de gens dans le monde qui veulent établir que rien
n'est de mauvais ton comme une conspiration; cela sent le jacobin. Et quoi de
plus laid que le jacobin sans succès?
Le regard de Mathilde se moquait
du libéralisme d'Altamira avec M. de Croisenois, mais elle l'écoutait avec
plaisir.
Un conspirateur au bal, c'est un joli contraste, pensait-elle.
Elle trouvait à celui-ci, avec ses moustaches noires, la figure du lion quand il
se repose; mais elle s'aperçut bientôt que son esprit n'avait qu'une attitude:
l'utilité, l'admiration pour l'utilité .
Excepté ce qui pouvait
donner à son pays le gouvernement de deux Chambres, le jeune comte trouvait que
rien n'était digne de son attention. Il quitta avec plaisir Mathilde, la plus
séduisante personne du bal, parce qu'il vit entrer un général péruvien.
Désespérant de l'Europe, le pauvre Altamira en était réduit à penser
que, quand les Etats de l'Amérique méridionale seront forts et puissants, ils
pourront rendre à l'Europe la liberté que Mirabeau leur a envoyée*. [* Cette
feuille, composée le 25 juillet 1830, a été imprimée le 4 août. Note de
l'éditeur (vraisembalement Stendhal)].
Un tourbillon de jeunes gens à
moustaches s'était approché de Mathilde. Elle avait bien vu qu'Altamira n'était
pas séduit, et se trouvait piquée de son départ; elle voyait son oeil noir
briller en parlant au général péruvien. Mlle de La Mole regardait [Variante :
promenait ses regards sur] les jeunes Français avec ce sérieux profond qu'aucune
de ses rivales ne pouvait imiter. Lequel d'entre eux, pensait-elle, pourrait se
faire condamner à mort, en lui supposant même toutes les chances favorables?
Ce regard singulier flattait ceux qui avaient peu d'esprit, mais
inquiétait les autres. Ils redoutaient l'explosion de quelque mot piquant et de
réponse difficile.
Une haute naissance donne cent qualités dont
l'absence m'offenserait: je le vois par l'exemple de Julien, pensait Mathilde;
mais elle étiole ces qualités de l'âme qui font condamner à mort.
En ce
moment quelqu'un disait près d'elle:
-- Ce comte Altamira est le second
fils du prince de San Nazaro-Pimentel, c'est un Pimentel qui tenta de sauver
Conradin, décapité en 1268. C'est l'une des plus nobles familles de Naples.
Voilà, se dit Mathilde, qui prouve joliment ma maxime: La haute
naissance ôte la force de caractère sans laquelle on ne se fait point condamner
à mort! Je suis donc prédestinée à déraisonner ce soir. Puisque je ne suis
qu'une femme comme une autre, eh bien! il faut danser. Elle céda aux instances
du marquis de Croisenois, qui depuis une heure sollicitait une galope. Pour se
distraire de son malheur en philosophie, Mathilde voulut être parfaitement
séduisante, M. de Croisenois fut ravi.
Mais ni la danse, ni le désir de
plaire à l'un des plus jolis hommes de la cour, rien ne put distraire Mathilde.
Il était impossible d'avoir plus de succès. Elle était la reine du bal, elle le
voyait, mais avec froideur.
Quelle vie effacée je vais passer avec un
être tel que Croisenois! se disait-elle, comme il la ramenait à sa place une
heure après... Où est le plaisir pour moi, ajouta-t-elle tristement, si, après
six mois d'absence, je ne le trouve pas au milieu d'un bal qui fait l'envie de
toutes les femmes de Paris? Et encore, j'y suis environnée des hommages d'une
société que je ne puis pas imaginer mieux composée. Il n'y a ici de bourgeois
que quelques pairs et un ou deux Julien peut-être. Et cependant, ajoutait-elle
avec une tristesse croissante, quels avantages le sort ne m'a-t-il pas donnés:
illustration, fortune, jeunesse! hélas! tout, excepté le bonheur.
Les
plus douteux de mes avantages sont encore ceux dont ils m'ont parlé toute la
soirée. L'esprit, j'y crois, car je leur fais peur évidemment à tous. S'ils
osent aborder un sujet sérieux, au bout de cinq minutes de conversation ils
arrivent tout hors d'haleine, et comme faisant une grande découverte à une chose
que je leur répète depuis une heure. Je suis belle, j'ai cet avantage pour
lequel Mme de Staël eût tout sacrifié, et pourtant il est de fait que je meurs
d'ennui. Y a-t-il une raison pour que Je m'ennuie moins quand j'aurai changé mon
nom pour celui du marquis de Croisenois?
Mais, mon Dieu! ajouta-t-elle
presque avec l'envie de pleurer, n'est-ce pas un homme parfait? C'est le
chef-d'oeuvre de l'éducation de ce siècle; on ne peut le regarder sans qu'il
trouve une chose aimable, et même spirituelle, à vous dire; il est brave... Mais
ce Sorel est singulier, se dit-elle, et son oeil quittait l'air morne pour l'air
fâché. Je l'ai averti que j'avais à lui parler, et il ne daigne pas reparaître!
CHAPITRE IX
LE BAL
Le luxe des toilettes,
l'éclat des bougies, les parfums: tant de jolis bras, de belles épaules; des
bouquets; des airs de Rossini qui enlèvent, des peintures de Ciceri; Je suis
hors de moi!
Voyages d'Uzeri.
-- Vous avez de
l'humeur, lui dit la marquise de La Mole; je vous en avertis, c'est de mauvaise
grâce au bal.
-- Je ne me sens que mal à la tête, répondit Mathilde d'un
air dédaigneux, il fait trop chaud ici.
A ce moment, comme pour
justifier Mlle de La Mole, le vieux baron de Tolly se trouva mal et tomba; on
fut obligé de l'emporter. On parla d'apoplexie, ce fut un événement désagréable.
Mathilde ne s'en occupa point. C'était un parti pris, chez elle, de ne
regarder jamais les vieillards et tous les êtres reconnus pour dire des choses
tristes.
Elle dansa pour échapper à la conversation sur l'apoplexie, qui
n'en était pas une, car le surlendemain le baron reparut.
Mais M. Sorel
ne vient point, se dit-elle encore après qu'elle eut dansé. Elle le cherchait
presque des yeux, lorsqu'elle l'aperçut dans un autre salon. Chose étonnante, il
semblait avoir perdu ce ton de froideur impassible qui lui était si naturel; il
n'avait plus l'air anglais.
Il cause avec le comte Altamira, mon
condamné à mort! se dit Mathilde. Son oeil est plein d'un feu sombre; il a l'air
d'un prince déguisé; son regard a redoublé d'orgueil.
Julien se
rapprochait de la place où elle était, toujours causant avec Altamira; elle le
regardait fixement, étudiant ses traits pour y chercher ces hautes qualités qui
peuvent valoir à un homme l'honneur d'être condamné à mort.
Comme il
passait près d'elle:
-- Oui, disait-il au comte Altamira, Danton était
un homme!
O ciel! serait-il un Danton, se dit Mathilde; mais il a une
figure si noble, et ce Danton était si horriblement laid, un boucher, je crois.
Julien était encore assez près d'elle, elle n'hésita pas à l'appeler; elle avait
la conscience et l'orgueil de faire une question extraordinaire pour une jeune
fille.
-- Danton n'était-il pas un boucher? lui dit-elle.
--
Oui, aux yeux de certaines personnes, lui répondit Julien avec l'expression du
mépris le plus mal déguisé, et l'oeil encore enflammé de sa conversation avec
Altamira, mais malheureusement pour les gens bien nés, il était avocat à
Méry-sur-Seine; c'est-à-dire, mademoiselle, ajouta-t-il d'un air méchant, qu'il
a commencé comme plusieurs pairs que je vois ici. Il est vrai que Danton avait
un désavantage énorme aux yeux de la beauté, il était fort laid.
Ces
derniers mots furent dits rapidement, d'un air extraordinaire et assurément fort
peu poli.
Julien attendit un instant, le haut du corps légèrement penché
et avec un air orgueilleusement humble. Il semblait dire: Je suis payé pour vous
répondre, et je vis de ma paye. Il ne daignait pas lever l'oeil sur Mathilde.
Elle, avec ses beaux yeux ouverts extraordinairement et fixés sur lui, avait
l'air de son esclave. Enfin, comme le silence continuait, il la regarda ainsi
qu'un valet regarde son maître, afin de prendre des ordres. Quoique ses yeux
rencontrassent en plein ceux de Mathilde, toujours fixés sur lui avec un regard
étrange, il s'éloigna avec un empressement marqué.
Lui, qui est
réellement si beau, se dit enfin Mathilde sortant de sa rêverie, faire un tel
éloge de la laideur! Jamais de retour sur lui-même! Il n'est pas comme Caylus ou
Croisenois. Ce Sorel a quelque chose de l'air que mon père prend quand il fait
si bien Napoléon au bal. Elle avait tout à fait oublié Danton. Décidément, ce
soir, je m'ennuie. Elle saisit le bras de son frère, et, à son grand chagrin, le
força de faire un tour dans le bal. L'idée lui vint de suivre la conversation du
condamné à mort avec Julien.
La foule était énorme. Elle parvint
cependant à les rejoindre au moment où, à deux pas devant elle, Altamira
s'approchait d'un plateau pour prendre une glace. Il parlait à Julien, le corps
à demi tourné. Il vit un bras d'habit brodé qui prenait une glace à côté de la
sienne. La broderie sembla exciter son attention; il se retourna tout à fait
pour voir le personnage à qui appartenait ce bras. A l'instant, ces yeux si
nobles et si naïfs prirent une légère expression de dédain.
-- Vous
voyez cet homme, dit-il assez bas à Julien; c'est le prince d'Araceli,
ambassadeur de ***. Ce matin il a demandé mon extradition à votre ministre des
affaires étrangères de France, M. de Nerval. Tenez, le voilà là-bas, qui joue au
whist. M. de Nerval est assez disposé à me livrer, car nous vous avons donné
deux ou trois conspirateurs en 1816. Si l'on me rend à mon roi, je suis pendu
dans les vingt-quatre heures. Et ce sera quelqu'un de ces jolis messieurs à
moustaches qui m'empoignera .
-- Les infâmes! s'écria Julien à
demi-haut.
Mathilde ne perdait pas une syllabe de leur conversation.
L'ennui avait disparu.
-- Pas si infâmes, reprit le comte Altamira. Je
vous ai parlé de moi pour vous frapper d'une image vive. Regardez le prince
d'Araceli; toutes les cinq minutes, il jette les yeux sur sa Toison d'Or; il ne
revient pas du plaisir de voir ce colifichet sur sa poitrine. Ce pauvre homme
n'est au fond qu'un anachronisme. Il y a cent ans, la Toison était un honneur
insigne, mais alors elle eût passé bien au-dessus de sa tête. Aujourd'hui, parmi
les gens bien nés, il faut être un Araceli pour en être enchanté. Il eût fait
pendre toute une ville pour l'obtenir.
-- Est-ce à ce prix qu'il l'a
eue? dit Julien avec anxiété.
-- Non, pas précisément, répondit Altamira
froidement; il a peut-être fait jeter à la rivière une trentaine de riches
propriétaires de son pays, qui passaient pour libéraux.
-- Quel monstre!
dit encore Julien.
Mlle de La Mole, penchant la tête avec le plus vif
intérêt, était si près de lui, que ses beaux cheveux touchaient presque son
épaule.
-- Vous êtes bien jeune! répondait Altamira. Je vous disais que
j'ai une soeur mariée en Provence; elle est encore jolie, bonne, douce; c'est
une excellente mère de famille, fidèle à tous ses devoirs, pieuse et non dévote.
Où veut-il en venir? pensait Mlle de La Mole.
-- Elle est
heureuse, continua le comte Altamira; elle l'était en 1815. Alors j'étais caché
chez elle, dans sa terre près d'Antibes; eh bien, au moment où elle apprit
l'exécution du maréchal Ney, elle se mit à danser!
-- Est-il possible?
dit Julien atterré.
-- C'est l'esprit de parti, reprit Altamira. Il n'y
a plus de passions véritables au XIXe siècle: c'est pour cela que l'on s'ennuie
tant en France. On fait les plus grandes cruautés, mais sans cruauté.
--
Tant pis! dit Julien; du moins, quand on fait des crimes, faut-il les faire avec
plaisir: ils n'ont que cela de bon, et l'on ne peut même les justifier un peu
que par cette raison.
Mlle de La Mole, oubliant tout à fait ce qu'elle
se devait à elle-même, s'était placée presque entièrement entre Altamira et
Julien. Son frère, qui lui donnait le bras, accoutumé à lui obéir, regardait
ailleurs dans la salle, et, pour se donner une contenance, avait l'air d'être
arrêté par la foule.
-- Vous avez raison, disait Altamira; on fait tout
sans plaisir et sans s'en souvenir, même les crimes. Je puis vous montrer dans
ce bal dix hommes peut-être qui seront damnés comme assassins. Ils l'ont oublié,
et le monde aussi.
Plusieurs sont émus jusqu'aux larmes si leur chien se
casse la patte. Au Père-Lachaise, quand on jette des fleurs sur leur tombe,
comme vous dites si plaisamment à Paris, on nous apprend qu'ils réunissaient
toutes les vertus des preux chevaliers, et l'on parle des grandes actions de
leur bisaïeul qui vivait sous Henri IV. Si, malgré les bons offices du prince
d'Araceli, je ne suis pas pendu, et que je jouisse jamais de ma fortune à Paris,
je veux vous faire dîner avec huit ou dix assassins honorés et sans remords.
Vous et moi, à ce dîner, nous serons les seuls purs de sang, mais je
serai méprisé et presque haï, comme un monstre sanguinaire et jacobin, et vous,
méprisé simplement comme homme du peuple intrus dans la bonne compagnie.
-- Rien de plus vrai, dit Mlle de La Mole.
Altamira la regarda
étonné; Julien ne daigna pas la regarder.
-- Notez que la révolution à
la tête de laquelle je me suis trouvé, continua le comte Altamira, n'a pas
réussi uniquement parce que je n'ai pas voulu faire tomber trois têtes et
distribuer à nos partisans sept à huit millions qui se trouvaient dans une
caisse dont j'avais la clef. Mon roi, qui aujourd'hui brûle de me faire pendre,
et qui, avant la révolte, me tutoyait, m'eût donné le grand cordon de son ordre
si j'avais fait tomber ces trois têtes et distribuer l'argent de ces caisses,
car j'aurais obtenu au moins un demi-succès, et mon pays eût eu une charte telle
quelle... Ainsi va le monde, c'est une partie d'échecs.
-- Alors, reprit
Julien l'oeil en feu, vous ne saviez pas le jeu; maintenant...
-- Je
ferais tomber des têtes, voulez-vous dire, et je ne serais pas un Girondin comme
vous me le faisiez entendre l'autre jour?... Je vous répondrai, dit Altamira
d'un air triste, quand vous aurez tué un homme en duel, ce qui encore est bien
moins laid que de le faire exécuter par un bourreau.
-- Ma foi! dit
Julien, qui veut la fin veut les moyens; si, au lieu d'être un atome, j'avais
quelque pouvoir, je ferais pendre trois hommes pour sauver la vie à quatre.
Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mépris des vains
jugements des hommes; ils rencontrèrent ceux de Mlle de La Mole tout près de
lui, et ce mépris, loin de se changer en air gracieux et civil, sembla
redoubler.
Elle en fut profondément choquée, mais il ne fut plus en son
pouvoir d'oublier Julien; elle s'éloigna avec dépit, entraînant son frère.
Il faut que je prenne du punch, et que je danse beaucoup, se dit-elle;
je veux choisir ce qu'il y a de mieux, et faire effet à tout prix. Bon, voici ce
fameux impertinent, le comte de Fervaques. Elle accepta son invitation; ils
dansèrent. Il s'agit de voir, pensa-t-elle, qui des deux sera le plus
impertinent, mais, pour me moquer pleinement de lui, il faut que je le fasse
parler. Bientôt tout le reste de la contredanse ne dansa que par contenance. On
ne voulait pas perdre une des reparties piquantes de Mathilde. M. de Fervaques
se troublait, et, ne trouvant que des paroles élégantes, au lieu d'idées,
faisait des mines; Mathilde, qui avait de l'humeur, fut cruelle pour lui, et
s'en fit un ennemi. Elle dansa jusqu'au jour, et enfin se retira horriblement
fatiguée. Mais, en voiture, le peu de force qui lui restait était encore employé
à la rendre triste et malheureuse. Elle avait été méprisée par Julien, et ne
pouvait le mépriser.
Julien était au comble du bonheur, ravi à son insu
par la musique, les fleurs, les belles femmes, l'élégance générale, et, plus que
tout, par son imagination qui rêvait des distinctions pour lui et la liberté
pour tous.
-- Quel beau bal! dit-il au comte, rien n'y manque.
-- Il y manque la pensée, répondit Altamira.
Et sa physionomie
trahissait ce mépris, qui n'en est que plus piquant, parce qu'on voit que la
politesse s'impose le devoir de le cacher.
-- Vous y êtes, monsieur le
comte. N'est-ce pas, la pensée est conspirante encore?
-- Je suis ici à
cause de mon nom. Mais on hait la pensée dans vos salons. Il faut qu'elle ne
s'élève pas au-dessus de la pointe d'un couplet de vaudeville: alors on la
récompense. Mais l'homme qui pense, s'il a de l'énergie et de la nouveauté dans
ses saillies, vous l'appelez cynique . N'est-ce pas ce nom-là qu'un de
vos juges a donné à Courier? Vous l'avez mis en prison, ainsi que Béranger. Tout
ce qui vaut quelque chose, chez vous, par l'esprit, la congrégation le jette à
la police correctionnelle; et la bonne compagnie applaudit.
C'est que
votre société vieillie prise avant tout les convenances... Vous ne vous élèverez
jamais au-dessus de la bravoure militaire; vous aurez des Murat, et jamais de
Washington. Je ne vois en France que de la vanité. Un homme qui invente en
parlant arrive facilement à une saillie imprudente, et le maître de la maison se
croit déshonoré.
A ces mots, la voiture du comte, qui ramenait Julien,
s'arrêta devant l'hôtel de La Mole. Julien était amoureux de son conspirateur.
Altamira lui avait fait ce beau compliment, évidemment échappé à une profonde
conviction: Vous n'avez pas la légèreté française, et comprenez le principe de
l'utilité . Il se trouvait que, justement l'avant-veille, Julien avait vu
Marino Faliero , tragédie de M. Casimir Delavigne.
Israël
Bertuccio, [Variante : un simple charpentier de l'arsenal,] n'a-t-il pas plus de
caractère que tous ces nobles Vénitiens? se disait notre plébéien révolté; et
cependant ce sont des gens dont la noblesse prouvée remonte à l'an 700, un
siècle avant Charlemagne, tandis que tout ce qu'il y avait de plus noble ce soir
au bal de M. de Retz ne remonte, et encore clopin-clopant, que jusqu'au XIIIe
siècle. Eh bien! au milieu de ces nobles de Venise, si grands par la naissance,
[Variante : mais si étiolés, mais si effacés par le caractère,] c'est d'Israël
Bertuccio qu'on se souvient.
Une conspiration anéantit tous les titres
donnés par les caprices sociaux. Là, un homme prend d'emblée le rang que lui
assigne sa manière d'envisager la mort. L'esprit lui-même perd de son empire...
Que serait Danton aujourd'hui, dans ce siècle des Valenod et des Rênal?
pas même substitut du procureur du roi...
Que dis-je? il se serait vendu
à la congrégation; il serait ministre, car enfin ce grand Danton a volé.
Mirabeau aussi s'est vendu. Napoléon avait volé des millions en Italie, sans
quoi il eût été arrêté tout court par la pauvreté, comme Pichegru. La Fayette
seul n'a jamais volé. Faut-il voler, faut-il se vendre? pensa Julien. Cette
question l'arrêta tout court. Il passa le reste de la nuit à lire l'histoire de
la Révolution.
Le lendemain, en faisant ses lettres dans la
bibliothèque, il ne songeait encore qu'à la conversation du comte Altamira.
Dans le fait, se disait-il, après une longue rêverie, si ces Espagnols
libéraux avaient compromis le peuple par des crimes, on ne les eût pas balayés
avec cette facilité. Ce furent des enfants orgueilleux et bavards... comme moi!
s'écria tout à coup Julien comme se réveillant en sursaut.
Qu'ai-je fait
de difficile qui me donne le droit de juger de pauvres diables, qui enfin, une
fois en la vie, ont osé, ont commencé à agir? Je suis comme un homme qui, au
sortir de table, s'écrie: Demain je ne dînerai pas; ce qui ne m'empêchera point
d'être fort et allègre comme je le suis aujourd'hui. Qui sait ce qu'on éprouve à
moitié chemin d'une grande action? [Variante : Car enfin ces choses-là ne se
font pas comme on tire un coup de pistolet...] Ces hautes pensées furent
troublées par l'arrivée imprévue de Mlle de La Mole, qui entrait dans la
bibliothèque. Il était tellement animé par son admiration pour les grandes
qualités de Danton, de Mirabeau, de Carnot, qui ont su n'être pas vaincus, que
ses yeux s'arrêtèrent sur Mlle de La Mole, mais sans songer à elle, sans la
saluer, sans presque la voir. Quand enfin ses grands yeux si ouverts
s'aperçurent de sa présence, son regard s'éteignit. Mlle de La Mole le remarqua
avec amertume.
En vain elle lui demanda un volume de l' Histoire de
France de Vély, placé au rayon le plus élevé ce qui obligeait Julien à aller
chercher la plus grande des deux échelles. Julien avait approché l'échelle; il
avait cherché le volume, il le lui avait remis, sans encore pouvoir songer à
elle. En remportant l'échelle, dans sa préoccupation il donna un coup de coude
dans une des glaces de la bibliothèque; les éclats, en tombant sur le parquet,
le réveillèrent enfin. Il se hâta de faire des excuses à Mlle de La Mole; il
voulut être poli, mais il ne fut que poli. Mathilde vit avec évidence qu'elle
l'avait troublé, et qu'il eût mieux aimé songer à ce qui l'occupait avant son
arrivée, que lui parler. Après l'avoir beaucoup regardé, elle s'en alla
lentement. Julien la regardait marcher. Il jouissait du contraste de la
simplicité de sa toilette actuelle avec l'élégance magnifique de celle de la
veille. La différence entre les deux physionomies était presque aussi frappante.
Cette jeune fille, si altière au bal du duc de Retz, avait presque en ce moment
un regard suppliant. Réellement, se dit Julien, cette robe noire fait briller
encore mieux la beauté de sa taille. Elle a un port de reine; mais pourquoi
est-elle en deuil?
Si je demande à quelqu'un la cause de ce deuil, il se
trouvera que je commets encore une gaucherie. Julien était tout à fait sorti des
profondeurs de son enthousiasme. Il faut que je relise toutes les lettres que
j'ai faites ce matin; Dieu sait les mots sautés et les balourdises que j'y
trouverai. Comme il lisait avec une attention forcée la première de ces lettres,
il entendit tout près de lui le bruissement d'une robe de soie; il se retourna
rapidement; Mlle de La Mole était à deux pas de sa table, elle riait. Cette
seconde interruption donna de l'humeur à Julien.
Pour Mathilde, elle
venait de sentir vivement qu'elle n'était rien pour ce jeune homme; ce rire
était fait pour cacher son embarras, elle y réussit.
-- Evidemment, vous
songez à quelque chose de bien intéressant, monsieur Sorel. N'est-ce point
quelque anecdote curieuse sur la conspiration qui nous a envoyé à Paris M. le
comte Altamira? Dites-moi ce dont il s'agit; je brûle de le savoir; je serai
discrète, je vous le jure.
Elle fut étonnée de ce mot en se l'entendant
prononcer. Quoi donc, elle suppliait un subalterne! Son embarras augmentant,
elle ajouta d'un petit air léger:
-- Qu'est-ce qui a pu faire de vous,
ordinairement si froid, un être inspiré, une espèce de prophète de Michel-Ange?
Cette vive et indiscrète interrogation, blessant Julien profondément,
lui rendit toute sa folie.
-- Danton a-t-il bien fait de voler? lui
dit-il brusquement et d'un air qui devenait de plus en plus farouche. Les
révolutionnaires du Piémont, de l'Espagne, devaient-ils compromettre le peuple
par des crimes? donner à des gens même sans mérite toutes les places de l'armée,
toutes les croix? les gens qui auraient porté ces croix n'eussent-ils pas
redouté le retour du roi? Fallait-il mettre le trésor de Turin au pillage? En un
mot, mademoiselle, dit-il en s'approchant d'elle d'un air terrible, l'homme qui
veut chasser l'ignorance et le crime de