CANDIDE OU L'OPTIMISME
VOLTAIRE
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Traduit de l'allemand de M. le docteur Ralph
AVEC LES ADDITIONS QU'ON A TROUVEES DANS LA POCHE DU DOCTEUR,
LORSQU 'IL MOURUT À MINDEN, L'AN DE GRÂCE 1759
CHAPITRE PREMIER
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COMMENT CANDIDE FUT ELEVE DANS UN BEAU CHATEAU,
ET
COMMENT IL FUT CHASSE D'ICELUI
Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de
Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les
plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit,
avec l'esprit le plus simple ; c'est, je crois, pour cette raison qu'on le
nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu'il était
fils de la soeur de monsieur le baron et d'un bon et honnête gentilhomme du
voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu'il n'avait pu
prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre
généalogique avait été perdu par l'injure du temps.
Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car
son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée
d'une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans
le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était
son grand aumônier. Ils l'appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il
faisait des contes.
Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s'attirait
par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec
une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de
dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du
baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était
l'oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la
bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait
admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des
mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des
châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.
« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car,
tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin.
Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi
avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être
chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être
taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau
château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les
cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l'année : par
conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il
fallait dire que tout est au mieux. »
Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment ; car il trouvait Mlle
Cunégonde extrêmement belle, quoiqu'il ne prît jamais la hardiesse de le lui
dire. Il concluait qu'après le bonheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckh,
le second degré de bonheur était d'être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la
voir tous les jours ; et le quatrième, d'entendre maître Pangloss, le plus grand
philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.
Un jour, Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois
qu'on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait
une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite
brune très jolie et très docile. Comme Mlle Cunégonde avait beaucoup de
dispositions pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences
réitérées dont elle fut témoin ; elle vit clairement la raison suffisante du
docteur, les effets et les causes, et s'en retourna tout agitée, toute pensive,
toute remplie du désir d'être savante, songeant qu'elle pourrait bien être la
raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.
Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit ; Candide rougit aussi ; elle lui dit bonjour d'une voix entrecoupée, et Candide lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain après le dîner, comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent ; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa, elle lui prit innocemment la main, le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière ; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s'égarèrent. M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière ; Cunégonde s'évanouit ; elle fut souffletée par madame la baronne dès qu'elle fut revenue à elle-même ; et tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.
CHAPITRE SECOND
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CE QUE DEVINT
CANDIDE PARMI LES BULGARES
Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où,
pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des
châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes ; il se coucha sans souper
au milieu des champs entre deux sillons ; la neige tombait à gros flocons.
Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville voisine, qui
s'appelle Valdberghoff-trarbk-dikdorff, n'ayant point d'argent, mourant de faim
et de lassitude. Il s'arrêta tristement à la porte d'un cabaret. Deux hommes
habillés de bleu le remarquèrent : « Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme
très bien fait, et qui a la taille requise. » Ils s'avancèrent vers Candide et
le prièrent à dîner très civilement. « Messieurs, leur dit Candide avec une
modestie charmante, vous me faites beaucoup d'honneur, mais je n'ai pas de quoi
payer mon écot. -- Ah ! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre
figure et de votre mérite ne payent jamais rien : n'avez-vous pas cinq pieds
cinq pouces de haut ? -- Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en faisant la
révérence. -- Ah ! monsieur, mettez-vous à table ; non seulement nous vous
défrayerons, mais nous ne souffrirons jamais qu'un homme comme vous manque
d'argent ; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les autres. --
Vous avez raison, dit Candide : c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je
vois bien que tout est au mieux. » On le prie d'accepter quelques écus, il les
prend et veut faire son billet ; on n'en veut point, on se met à table : «
N'aimez-vous pas tendrement ?... -- Oh ! oui, répondit-il, j'aime tendrement
Mlle Cunégonde. -- Non, dit l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous
n'aimez pas tendrement le roi des Bulgares. -- Point du tout, dit-il, car je ne
l'ai jamais vu. -- Comment ! c'est le plus charmant des rois, et il faut boire à
sa santé. -- Oh ! très volontiers, messieurs » ; et il boit. « C'en est assez,
lui dit-on, vous voilà l'appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares
; votre fortune est faite, et votre gloire est assurée. » On lui met
sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à
droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue,
tirer, doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton ; le lendemain il
fait l'exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups ; le
surlendemain on ne lui en donne que dix, et il est regardé par ses camarades
comme un prodige.
Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un héros. Il s'avisa un beau jour de printemps de s'aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c'était un privilège de l'espèce humaine, comme de l'espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n'eut pas fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l'atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de recevoir à la fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les volontés sont libres ; et qu'il ne voulait ni l'un ni l'autre, il fallut faire un choix ; il se détermina, en vertu du don de Dieu qu'on nomme liberté, à passer trente-six fois par les baguettes ; il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes ; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu'au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n'en pouvant plus, demanda en grâce qu'on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête ; il obtint cette faveur ; on lui bande les yeux, on le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s'informe du crime du patient ; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par tout ce qu'il apprit de Candide, que c'était un jeune métaphysicien, fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride, Il avait déjà un peu de peau et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares.
CHAPITRE TROISIÈME
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COMMENT
CANDIDE SE SAUVA D'ENTRE LES BULGARES, ET CE QU'IL DEVINT
Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son
camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il
passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village
voisin ; il était en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient
brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups
regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs
mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins
naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d'autres, à demi
brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient
répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.
Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et des héros abares l'avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais Mlle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande ; mais ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât aussi bien qu'il l'avait été dans le château de monsieur le baron avant qu'il en eût été chassé pour les beaux yeux de Mlle Cunégonde.
Il demanda l'aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent tous
que, s'il continuait à faire ce métier, on l'enfermerait dans une maison de
correction pour lui apprendre à vivre.
Il s'adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une heure de
suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur, le regardant de
travers, lui dit : « Que venez-vous faire ici ? y êtes-vous pour la bonne cause
? -- Il n'y a point d'effet sans cause, répondit modestement Candide, tout est
enchaîné nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé
d'auprès de Mlle Cunégonde, que j'aie passé par les baguettes, et il faut que je
demande mon pain jusqu'à ce que je puisse en gagner ; tout cela ne pouvait être
autrement. -- Mon ami, lui dit l'orateur, croyez-vous que le pape soit
l'Antéchrist ? -- Je ne l'avais pas encore entendu dire, répondit Candide ; mais
qu'il le soit ou qu'il ne le soit pas, je manque de pain.
-- Tu ne mérites pas d'en manger, dit l'autre ; va, coquin, va, misérable, ne
m'approche de ta vie. » La femme de l'orateur, ayant mis la tête à la fenêtre et
avisant un homme qui doutait que le pape fût antéchrist, lui répandit sur le
chef un plein... O ciel ! à quel excès se porte le zèle de la religion dans les
dames !
Un homme qui n'avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé Jacques,
vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi un de ses frères,
un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme ; il l'amena chez lui, le
nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui fit présent de deux florins, et
voulut même lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de
Perse qu'on fabrique en Hollande. Candide, se prosternant presque devant lui,
s'écriait : « Maître Pangloss me l'avait bien dit que tout est au mieux dans ce
monde, car je suis infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la
dureté de ce monsieur à manteau noir et de madame son épouse. »
Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de
pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents
noires, et parlant de la gorge, tourmenté d'une toux violente et crachant une
dent à chaque effort.
CHAPITRE QUATRIÈME
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COMMENT CANDIDE RENCONTRA SON ANCIEN MAÎTRE DE PHILOSOPHIE,
LE DOCTEUR PANGLOSS, ET CE QUI EN ADVINT
Candide, plus ému encore de compassion que d'horreur, donna à cet
épouvantable gueux les deux florins qu'il avait reçus de son honnête anabaptiste
Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes, et sauta à son cou.
Candide, effrayé, recule. « Hélas ! dit le misérable à l'autre misérable, ne
reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss ? -- Qu'entends-je ? Vous, mon cher
maître ! vous, dans cet état horrible ! Quel malheur vous est-il donc arrivé ?
Pourquoi n'êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux ? Qu'est devenue Mlle
Cunégonde, la perle des filles, le chef d'oeuvre de la nature ? -- Je n'en peux
plus », dit Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l'étable de l'anabaptiste,
où il lui fit manger un peu de pain ; et quand Pangloss fut refait : « Eh bien !
lui dit-il, Cunégonde ? -- Elle est morte », reprit l'autre. Candide s'évanouit
à ce mot ; son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais vinaigre qui se
trouva par hasard dans l'étable. Candide rouvre les yeux. « Cunégonde est morte
! Ah ! meilleur des mondes, où êtes-vous ? Mais de quelle maladie est-elle morte
? ne serait-ce point de m'avoir vu chasser du beau château de monsieur son père
à grands coups de pied ? -- Non, dit Pangloss ; elle a été éventrée par des
soldats bulgares, après avoir été violée autant qu'on peut l'être ; ils ont
cassé la tête à monsieur le baron qui voulait la défendre ; madame la baronne a
été coupée en morceaux ; mon pauvre pupille, traité précisément comme sa soeur ;
et quant au château, il n'est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, pas
un mouton, pas un canard, pas un arbre ; mais nous avons été bien vengés, car
les Abares en ont fait autant dans une baronnie voisine qui appartenait à un
seigneur bulgare. »
A ce discours, Candide s'évanouit encore ; mais revenu à soi, et ayant dit
tout ce qu'il devait dire, il s'enquit de la cause et de l'effet, et de la
raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux état. « Hélas ! dit
l'autre, c'est l'amour ; l'amour, le consolateur du genre humain, le
conservateur de l'univers, l'âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour.
-- Hélas ! dit Candide, je l'ai connu, cet amour, ce souverain des coeurs, cette
âme de notre âme ; il ne m'a jamais valu qu'un baiser et vingt coups de pied au
cul. Comment cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si
abominable ? »
Pangloss répondit en ces termes : « O mon cher Candide ! vous avez connu
Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne ; j'ai goûté dans ses
bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments d'enfer dont vous me
voyez dévoré ; elle en était infectée, elle en est peut-être morte. Paquette
tenait ce présent d'un cordelier très savant, qui avait remonté à la source ;
car il l'avait eue d'une vieille comtesse, qui l'avait reçue d'un capitaine de
cavalerie, qui la devait à une marquise, qui la tenait d'un page, qui l'avait
reçue d'un jésuite, qui, étant novice, l'avait eue en droite ligne d'un des
compagnons de Christophe Colomb. Pour moi, je ne la donnerai à personne, car je
me meurs.
-- Ô Pangloss ! s'écria Candide, voilà une étrange généalogie ! n'est-ce pas
le diable qui en fut la souche ? -- Point du tout, répliqua ce grand homme ;
c'était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un ingrédient
nécessaire ; car si Colomb n'avait pas attrapé, dans une île de l'Amérique,
cette maladie qui empoisonne la source de la génération, qui souvent même
empêche la génération, et qui est évidemment l'opposé du grand but de la nature,
nous n'aurions ni le chocolat ni la cochenille ; il faut encore observer que
jusqu'aujourdh'ui, dans notre continent, cette maladie nous est particulière,
comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les
Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas encore ; mais il y a une raison
suffisante pour qu'ils la connaissent à leur tour dans quelques siècles. En
attendant, elle a fait un merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces
grandes armées composées d'honnêtes stipendiaires, bien élevés, qui décident du
destin des Etats ; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en
bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille
vérolés de chaque côté.
-- Voilà qui est admirable, dit Candide, mais il faut vous faire guérir. --
Et comment le puis- je ? dit Pangloss ; je n'ai pas le sou, mon ami ; et dans
toute l'étendue de ce globe, on ne peut ni se faire saigner ni prendre un
lavement sans payer, ou sans qu'il y ait quelqu'un qui paye pour nous. »
Ce dernier discours détermina Candide ; il alla se jeter aux pieds de son
charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si touchante de l'état
où son ami était réduit que le bonhomme n'hésita pas à recueillir le docteur
Pangloss ; il le fit guérir à ses dépens. Pangloss, dans la cure, ne perdit
qu'un oeil et une oreille. Il écrivait bien et savait parfaitement
l'arithmétique. L'anabaptiste Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de
deux mois, étant obligé d'aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il
mena dans son vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout
était on ne peut mieux. Jacques n'était pas de cet avis. « Il faut bien,
disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne sont point
nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné ni canon de
vingt-quatre ni baïonnettes, et ils se sont fait des baïonnettes et des canons
pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne de compte les banqueroutes, et la
justice qui s'empare des biens des banqueroutiers pour en frustrer les
créanciers. -- Tout cela était indispensable, répliquait le docteur borgne, et
les malheurs particuliers font le bien général, de sorte que plus il y a de
malheurs particuliers, et plus tout est bien. » Tandis qu'il raisonnait, l'air
s'obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde et le vaisseau fut
assailli de la plus horrible tempête à la vue du port de Lisbonne.
CHAPITRE CINQUIÈME
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TEMPÊTE, NAUFRAGE, TREMBLEMENT DE TERRE, ET CE QUI ADVINT DU DOCTEUR PANGLOSS, DE CANDIDE
ET DE L'ANABAPTISTE JACQUES
La moitié des passagers, affaiblis, expirants de ces angoisses inconcevables
que le roulis d'un vaisseau porte dans les nerfs et dans toutes les humeurs du
corps agitées en sens contraire, n'avait pas même la force de s'inquiéter du
danger. L'autre moitié jetait des cris et faisait des prières ; les voiles
étaient déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entrouvert. Travaillait qui
pouvait, personne ne s'entendait, personne ne commandait. L'anabaptiste aidait
un peu à la manoeuvre ; il était sur le tillac ; un matelot furieux le frappe
rudement et l'étend sur les planches ; mais du coup qu'il lui donna il eut
lui-même une si violente secousse qu'il tomba hors du vaisseau la tête la
première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât rompue. Le bon
Jacques court à son secours, l'aide à remonter, et de l'effort qu'il fit il est
précipité dans la mer à la vue du matelot, qui le laissa périr, sans daigner
seulement le regarder. Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un
moment et qui est englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la mer ;
le philosophe Pangloss l'en empêche, en lui prouvant que la rade de Lisbonne
avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s'y noyât. Tandis qu'il le
prouvait a priori, le vaisseau s'entrouvre, tout périt à la réserve de Pangloss,
de Candide, et de ce brutal de matelot qui avait noyé le vertueux anabaptiste ;
le coquin nagea heureusement jusqu'au rivage où Pangloss et Candide furent
portés sur une planche.
Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne ; il leur
restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la faim après
avoir échappé à la tempête.
À peine ont-ils mis le pied dans la ville en pleurant la mort de leur
bienfaiteur, qu'ils sentent la terre trembler sous leurs pas ; la mer s'élève en
bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l'ancre. Des
tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques ;
les maisons s'écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les
fondements se dispersent ; trente mille habitants de tout âge et de tout sexe
sont écrasés sous des ruines, Le matelot disait en sifflant et en jurant : « Il
y aura quelque chose à gagner ici. -- Quelle peut être la raison suffisante de
ce phénomène ? disait Pangloss. -- Voici le dernier jour du monde ! » s'écriait
Candide. Le matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort
pour trouver de l'argent, en trouve, s'en empare, s'enivre, et, ayant cuvé son
vin, achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu'il rencontre
sur les ruines des maisons détruites et au milieu des mourants et des morts.
Pangloss le tirait cependant par la manche. « Mon ami, lui disait-il, cela n'est
pas bien, vous manquez à la raison universelle, vous prenez mal votre temps. --
Tête et sang ! répondit l'autre, je suis matelot et né à Batavia ; j'ai marché
quatre fois sur le crucifix dans quatre voyages au Japon ; tu as bien trouvé ton
homme avec ta raison universelle ! »
Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide ; il était étendu dans la
rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss : « Hélas ! procure-moi un peu de
vin et d'huile ; je me meurs. -- Ce tremblement de terre n'est pas une chose
nouvelle, répondit Pangloss ; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en
Amérique l'année passée ; même causes, même effets : il y a certainement une
traînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu'à Lisbonne. -- Rien n'est plus
probable, dit Candide ; mais, pour Dieu, un peu d'huile et de vin. -- Comment,
probable ? répliqua le philosophe ; je soutiens que la chose est démontrée. »
Candide perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d'eau d'une fontaine
voisine.
Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant à
travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite, ils
travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à la mort.
Quelques citoyens secourus par eux leur donnèrent un aussi bon dîner qu'on le
pouvait dans un tel désastre. Il est vrai que le repas était triste ; les
convives arrosaient leur pain de leurs larmes ; mais Pangloss les consola en les
assurant que les choses ne pouvaient être autrement : « Car, dit-il, tout ceci
est ce qu'il y a de mieux. Car, s'il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait
être ailleurs. Car il est impossible que les choses ne soient pas où elles sont.
Car tout est bien. »
Un petit homme noir, familier de l'Inquisition, lequel était à côté de lui,
prit poliment la parole et dit : « Apparemment que monsieur ne croit pas au
péché originel ; car, si tout est au mieux, il n'y a donc eu ni chute ni
punition.
-- Je demande très humblement pardon à Votre Excellence, répondit Pangloss
encore plus poliment, car la chute de l'homme et la malédiction entraient
nécessairement dans le meilleur des mondes possibles. -- Monsieur ne croit donc
pas à la liberté ? dit le familier. -- Votre Excellence m'excusera, dit Pangloss
; la liberté peut subsister avec la nécessité absolue ; car il était nécessaire
que nous fussions libres ; car enfin la volonté déterminée... » Pangloss était
au milieu de sa phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier
qui lui servait à boire du vin de Porto, ou d'Oporto.
CHAPITRE SIXIÈME
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COMMENT
ON FIT UN BEL AUTO-DA-FE
POUR EMPÊCHER LES TREMBLEMENTS
DE
TERRE, ET COMMENT
CANDIDE FUT FESSE
Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne,
les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une
ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé par
l'université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit
feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de
trembler.
On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir épousé sa
commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard
: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l'un
pour avoir parlé, et l'autre pour avoir écouté avec un air d'approbation : tous
deux furent menés séparément dans des appartements d'une extrême fraîcheur, dans
lesquels on n'était jamais incommodé du soleil ; huit jours après ils furent
tous deux revêtus d'un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier :
la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées et de
diables qui n'avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de Pangloss
portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en
procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d'une
belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu'on
chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point voulu manger de
lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le
même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.
Candide, épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se
disait à lui-même : « Si c'est ici le meilleur des mondes possibles, que sont
donc les autres ? Passe encore si je n'étais que fessé, je l'ai été chez les
Bulgares. Mais, ô mon cher Pangloss ! le plus grand des philosophes, faut-il
vous avoir vu pendre sans que je sache pourquoi ! Ô mon cher anabaptiste, le
meilleur des hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le port ! Ô Mlle
Cunégonde ! la perle des filles, faut-il qu'on vous ait fendu le ventre ! »
Il s'en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous et béni,
lorsqu'une vieille l'aborda et lui dit :
« Mon fils, prenez courage, suivez-moi. »
CHAPITRE SEPTIÈME
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COMMENT
UNE VIEILLE PRIT SOIN
DE CANDIDE, ET COMMENT
IL RETROUVA CE
QU'IL AIMAIT
Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une masure ;
elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à manger et à boire
; elle lui montra un petit lit assez propre ; il y avait auprès du lit un habit
complet. « Mangez, buvez, dormez, lui dit- elle, et que Notre-Dame d'Atocha, Mgr
saint Antoine de Padoue et Mgr saint Jacques de Compostelle prennent soin de
vous : je reviendrai demain. » Candide, toujours étonné de tout ce qu'il avait
vu, de tout ce qu'il avait souffert, et encore plus de la charité de la vieille,
voulut lui baiser la main. « Ce n'est pas ma main qu'il faut baiser, dit la
vieille ; je reviendrai demain. Frottez-vous de pommade, mangez et dormez. »
Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la vieille
lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même d'une autre pommade
; elle lui apporte ensuite à dîner ; elle revient sur le soir, et apporte à
souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes cérémonies. « Qui êtes-vous ?
lui disait toujours Candide ; qui vous a inspiré tant de bonté ? quelles grâces
puis-je vous rendre ? » La bonne femme ne répondait jamais rien ; elle revint
sur le soir et n'apporta point à souper. « Venez avec moi, dit-elle, et ne dites
mot. » Elle le prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ
un quart de mille : ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins et de
canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre ; elle mène Candide, par
un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un canapé de brocart,
referme la porte, et s'en va. Candide croyait rêver, et regardait toute sa vie
comme un songe funeste, et le moment présent comme un songe agréable.
La vieille reparut bientôt ; elle soutenait avec peine une femme tremblante,
d'une taille majestueuse, brillante de pierreries et couverte d'un voile. « Ôtez
ce voile », dit la vieille à Candide. Le jeune homme approche ; il lève le voile
d'une main timide. Quel moment ! quelle surprise ! il croit voir Mlle Cunégonde
; il la voyait en effet, c'était elle-même. La force lui manque, il ne peut
proférer une parole, il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La
vieille les accable d'eaux spiritueuses ; ils reprennent leurs sens, ils se
parlent : ce sont d'abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui
se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur recommande de
faire moins de bruit, et les laisse en liberté. « Quoi ! c'est vous, lui dit
Candide, vous vivez ! Je vous retrouve en Portugal ! On ne vous a donc pas
violée ? On ne vous a point fendu le ventre, comme le philosophe Pangloss me
l'avait assuré ? -- Si fait, dit la belle Cunégonde ; mais on ne meurt pas
toujours de ces deux accidents. -- Mais votre père et votre mère ont-ils été
tués ? -- Il n'est que trop vrai, dit Cunégonde en pleurant. -- Et votre frère ?
-- Mon frère a été tué aussi. -- Et pourquoi êtes-vous en Portugal ? et comment
avez-vous su que j'y étais ? et par quelle étrange aventure m'avez-vous fait
conduire dans cette maison ? -- Je vous dirai tout cela, répliqua la dame ; mais
il faut auparavant que vous m'appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le
baiser innocent que vous me donnâtes et les coups de pied que vous reçûtes. »
Candide lui obéit avec un profond respect ; et quoiqu'il fût interdit,
quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l'échine lui fît encore un peu
mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce qu'il avait éprouvé
depuis le moment de leur séparation. Cunégonde levait les yeux au ciel ; elle
donna des larmes à la mort du bon anabaptiste et de Pangloss ; après quoi elle
parla en ces termes à Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait
des yeux.
CHAPITRE HUITIÈME
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HISTOIRE DE
CUNEGONDE
« J'étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel
d'envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh ; ils
égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par morceaux. Un grand
Bulgare, haut de six pieds, voyant qu'à ce spectacle j'avais perdu connaissance,
se mit à me violer ; cela me fit revenir, je repris mes sens, je criai, je me
débattis, je mordis, j'égratignai, je voulais arracher les yeux à ce grand
Bulgare, ne sachant pas que tout ce qui arrivait dans le château de mon père
était une chose d'usage : le brutal me donna un coup de couteau dans le flanc
gauche dont je porte encore la marque. -- Hélas ! j'espère bien la voir, dit le
naïf Candide. -- Vous la verrez, dit Cunégonde ; mais continuons. -- Continuez
», dit Candide.
Elle reprit ainsi le fil de son histoire : « Un capitaine bulgare entra, il
me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le capitaine se mit
en colère du peu de respect que lui témoignait ce brutal, et le tua sur mon
corps. Ensuite il me fit panser, et m'emmena prisonnière de guerre dans son
quartier. Je blanchissais le peu de chemises qu'il avait, je faisais sa cuisine
; il me trouvait fort jolie, il faut l'avouer ; et je ne nierai pas qu'il ne fût
très bien fait, et qu'il n'eût la peau blanche et douce ; d'ailleurs peu
d'esprit, peu de philosophie : on voyait bien qu'il n'avait pas été élevé par le
docteur Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent et s'étant
dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issacar, qui trafiquait en
Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les femmes. Ce Juif
s'attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en triompher ; je lui ai
mieux résisté qu'au soldat bulgare. Une personne d'honneur peut être violée une
fois, mais sa vertu s'en affermit. Le Juif, pour m'apprivoiser, me mena dans
cette maison de campagne que vous voyez. J'avais cru jusque-là qu'il n'y avait
rien sur la terre de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh ; j'ai été
détrompée.
« Le grand inquisiteur m'aperçut un jour à la messe, il me lorgna beaucoup,
et me fit dire qu'il avait à me parler pour des affaires secrètes. Je fus
conduite à son palais ; je lui appris ma naissance ; il me représenta combien il
était au-dessous de mon rang d'appartenir à un Israélite. On proposa de sa part
à don Issacar de me céder à monseigneur. Don Issacar, qui est le banquier de la
cour et homme de crédit, n'en voulut rien faire. L'inquisiteur le menaça d'un
auto-da-fé. Enfin mon Juif, intimidé, conclut un marché, par lequel la maison et
moi leur appartiendraient à tous deux en commun : que le Juif aurait pour lui
les lundis, mercredis et le jour du sabbat, et que l'inquisiteur aurait les
autres jours de la semaine. Il y a six mois que cette convention subsiste. Ce
n'a pas été sans querelles ; car souvent il a été indécis si la nuit du samedi
au dimanche appartenait à l'ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j'ai
résisté jusqu'à présent à toutes les deux, et je crois que c'est pour cette
raison que j'ai toujours été aimée.
« Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour intimider
don Issacar, il plut à monseigneur l'inquisiteur de célébrer un auto-da-fé. Il
me fit l'honneur de m'y inviter. Je fus très bien placée ; on servit aux dames
des rafraîchissements entre la messe et l'exécution. Je fus, à la vérité, saisie
d'horreur en voyant brûler ces deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait
épousé sa commère ; mais quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand
je vis, dans un san-benito et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle
de Pangloss ! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis
pendre ; je tombai en faiblesse. À peine reprenais-je mes sens que je vous vis
dépouillé tout nu : ce fut là le comble de l'horreur, de la consternation, de la
douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité, que votre peau est encore
plus blanche et d'un incarnat plus parfait que celle de mon capitaine des
Bulgares. Cette vue redoubla tous les sentiments qui m'accablaient, qui me
dévoraient. Je m'écriai, je voulus dire : " Arrêtez, barbares ! " mais la voix
me manqua, et mes cris auraient été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé :
« Comment se peut-il faire, disais-je, que l'aimable Candide et le sage Pangloss
se trouvent à Lisbonne, l'un pour recevoir cent coups de fouet, et l'autre pour
être pendu par l'ordre de monseigneur l'inquisiteur dont je suis la bien-aimée ?
Pangloss m'a donc bien cruellement trompée quand il me disait que tout va le
mieux du monde. »
« Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de
faiblesse, j'avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère, de mon
frère, de l'insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de couteau qu'il me
donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière, de mon capitaine bulgare,
de mon vilain don Issacar, de mon abominable inquisiteur, de la pendaison du
docteur Pangloss, de ce grand miserere en faux-bourdon pendant lequel on vous
fessait, et surtout du baiser que je vous avais donné derrière un paravent, le
jour que je vous avais vu pour la dernière fois. Je louai Dieu qui vous ramenait
à moi par tant d'épreuves. Je recommandai à ma vieille d'avoir soin de vous, et
de vous amener ici dès qu'elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma
commission ; j'ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous
entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante ; j'ai grand
appétit ; commençons par souper. »
Les voilà qui se mettent tous deux à table ; et après le souper, ils se
replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé ; ils y étaient quand le
signor don Issacar, l'un des maîtres de la maison, arriva. C'était le jour du
sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son tendre amour.
CHAPITRE NEUVIÈME
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CE
QUI ADVINT DE CUNEGONDE,
DE CANDIDE, DU GRAND INQUISITEUR
ET
D'UN JUIF
Cet Issacar était le plus colérique Hébreu qu'on eût vu dans Israël depuis la
captivité en Babylone. « Quoi ! dit-il, chienne de Galiléenne, ce n'est pas
assez de monsieur l'inquisiteur ? Il faut que ce coquin partage aussi avec moi ?
» En disant cela il tire un long poignard dont il était toujours pourvu, et ne
croyant pas que son adverse partie eût des armes, il se jette sur Candide ; mais
notre bon Westphalien avait reçu une belle épée de la vieille avec l'habit
complet. Il tire son épée, quoiqu'il eût les moeurs fort douces, et vous étend
l'Israélite roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.
« Sainte Vierge ! s'écria-t-elle, qu'allons-nous devenir ? Un homme tué chez
moi ! si la justice vient, nous sommes perdus. -- Si Pangloss n'avait pas été
pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette extrémité, car
c'était un grand philosophe. À son défaut consultons la vieille. » Elle était
fort prudente, et commençait à dire son avis, quand une autre petite porte
s'ouvrit. Il était une heure après minuit, c'était le commencement du dimanche.
Ce jour appartenait à monseigneur l'inquisiteur. Il entre et voit le fessé
Candide l'épée à la main, un mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la
vieille donnant des conseils.
Voici dans ce moment ce qui se passa dans l'âme de Candide, et comment il
raisonna : « Si ce saint homme appelle du secours, il me fera infailliblement
brûler ; il pourra en faire autant de Cunégonde ; il m'a fait fouetter
impitoyablement ; il est mon rival ; je suis en train de tuer, il n'y a pas à
balancer. » Ce raisonnement fut net et rapide, et sans donner le temps à
l'inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d'outre en outre, et le
jette à côté du Juif. « En voici bien d'une autre, dit Cunégonde ; il n'y a plus
de rémission ; nous sommes excommuniés, notre dernière heure est venue. Comment
avez-vous fait, vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et
un prélat ? -- Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux,
jaloux et fouetté par l'Inquisition, on ne se connaît plus. »
La vieille prit alors la parole et dit : « Il y a trois chevaux andalous dans
l'écurie, avec leurs selles et leurs brides : que le brave Candide les prépare ;
madame a des moyadors et des diamants : montons vite à cheval, quoique je ne
puisse me tenir que sur une fesse, et allons à Cadix ; il fait le plus beau
temps du monde, et c'est un grand plaisir de voyager pendant la fraîcheur de la
nuit. »
Aussitôt Candide selle les trois chevaux. Cunégonde, la vieille et lui font
trente milles d'une traite. Pendant qu'ils s'éloignaient, la Sainte-Hermandad
arrive dans la maison ; on enterre monseigneur dans une belle église, et on
jette Issacar à la voirie.
Candide, Cunégonde et la vieille étaient déjà dans la petite ville d'Avacéna,
au milieu des montagnes de la Sierra-Morena ; et ils parlaient ainsi dans un
cabaret.
CHAPITRE DIXIÈME
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DANS
QUELLE DETRESSE
CANDIDE, CUNEGONDE ET LA VIEILLE
ARRIVENT À
CADIX,
ET DE LEUR EMBARQUEMENT
« Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants ? disait en pleurant
Cunégonde ; de quoi vivrons-nous ? comment ferons-nous ? où trouver des
inquisiteurs et des Juifs qui m'en donnent d'autres ? -- Hélas ! dit la vieille,
je soupçonne fort un révérend père cordelier qui coucha hier dans la même
auberge que nous à Badajoz ; Dieu me garde de faire un jugement téméraire ! mais
il entra deux fois dans notre chambre, et il partit longtemps avant nous. --
Hélas ! dit Candide, le bon Pangloss m'avait souvent prouvé que les biens de la
terre sont communs à tous les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier
devait bien, suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage.
Il ne vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde -- Pas un maravédis,
dit-elle. -- Quel parti prendre ? dit Candide. -- Vendons un des chevaux, dit la
vieille ; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne puisse me
tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix. »
Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins ; il acheta le
cheval bon marché. Candide, Cunégonde et la vieille passèrent par Lucena, par
Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y équipait une flotte, et
on y assemblait des troupes pour mettre à la raison les révérends pères jésuites
du Paraguay, qu'on accusait d'avoir fait révolter une de leurs hordes contre les
rois d'Espagne et de Portugal, auprès de la ville du Saint- Sacrement. Candide,
ayant servi chez les Bulgares, fit l'exercice bulgarien devant le général de la
petite armée avec tant de grâce, de célérité, d'adresse, de fierté, d'agilité,
qu'on lui donna une compagnie d'infanterie à commander. Le voilà capitaine ; il
s'embarque avec Mlle Cunégonde, la vieille, deux valets et les deux chevaux
andalous qui avaient appartenu à M. le grand inquisiteur de Portugal.
Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie du
pauvre Pangloss. « Nous allons dans un autre univers, disait Candide ; c'est
dans celui-là sans doute que tout est bien. Car il faut avouer qu'on pourrait
gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en physique et en morale. -- Je
vous aime de tout mon coeur, disait Cunégonde ; mais j'ai encore l'âme tout
effarouchée de ce que j'ai vu, de ce que j'ai éprouvé. -- Tout ira bien,
répliquait Candide ; la mer de ce nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de
notre Europe ; elle est plus calme, les vents plus constants. C'est certainement
le nouveau monde qui est le meilleur des univers possibles. -- Dieu le veuille !
disait Cunégonde ; mais j'ai été si horriblement malheureuse dans le mien que
mon coeur est presque fermé à l'espérance. -- Vous vous plaignez, leur dit la
vieille ; hélas ! vous n'avez pas éprouvé des infortunes telles que les miennes.
» Cunégonde se mit presque à rire, et trouva cette bonne femme fort plaisante de
prétendre être plus malheureuse qu'elle. « Hélas ! lui dit-elle, ma bonne, à
moins que vous n'ayez été violée par deux Bulgares, que vous n'ayez reçu deux
coups de couteau dans le ventre, qu'on n'ait démoli deux de vos châteaux, qu'on
n'ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n'ayez vu deux de
vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous puissiez
l'emporter sur moi ; ajoutez que je suis née baronne avec soixante et douze
quartiers, et que j'ai été cuisinière. -- Mademoiselle, répondit la vieille,
vous ne savez pas quelle est ma naissance ; et si je vous montrais mon derrière,
vous ne parleriez pas comme vous faites, et vous suspendriez votre jugement. »
Ce discours fit naître une extrême curiosité dans l'esprit de Cunégonde et de
Candide. La vieille leur parla en ces termes.
CHAPITRE ONZIÈME
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HISTOIRE DE LA
VIEILLE
« Je n'ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d'écarlate ; mon nez
n'a pas toujours touché à mon menton, et je n'ai pas toujours été servante. Je
suis la fille du pape Urbain X, et de la princesse de Palestrine. On m'éleva
jusqu'à quatorze ans dans un palais auquel tous les châteaux de vos barons
allemands n'auraient pas servi d'écurie ; et une de mes robes valait mieux que
toutes les magnificences de la Westphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en
talents, au milieu des plaisirs, des respects et des espérances. J'inspirais
déjà de l'amour, ma gorge se formait ; et quelle gorge ! blanche, ferme, taillée
comme celle de la Vénus de Médicis ; et quels yeux ! quelles paupières ! quels
sourcils noirs ! quelles flammes brillaient dans mes deux prunelles, et
effaçaient la scintillation des étoiles, comme me disaient les poètes du
quartier. Les femmes qui m'habillaient et qui me déshabillaient tombaient en
extase en me regardant par-devant et par-derrière, et tous les hommes auraient
voulu être à leur place.
« Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara. Quel prince ! aussi
beau que moi, pétri de douceur et d'agréments, brillant d'esprit et brûlant
d'amour. Je l'aimais comme on aime pour la première fois, avec idolâtrie, avec
emportement. Les noces furent préparées. C'était une pompe, une magnificence
inouïe ; c'étaient des fêtes, des carrousels, des opera- buffa continuels ; et
toute l'Italie fit pour moi des sonnets dont il n'y eut pas un seul de passable.
Je touchais au moment de mon bonheur, quand une vieille marquise qui avait été
maîtresse de mon prince l'invita à prendre du chocolat chez elle. Il mourut en
moins de deux heures avec des convulsions épouvantables. Mais ce n'est qu'une
bagatelle. Ma mère, au désespoir, et bien moins affligée que moi, voulut
s'arracher pour quelque temps à un séjour si funeste. Elle avait une très belle
terre auprès de Gaète. Nous nous embarquâmes sur une galère du pays, dorée comme
l'autel de Saint-Pierre de Rome. Voilà qu'un corsaire de Salé fond sur nous et
nous aborde. Nos soldats se défendirent comme des soldats du pape : ils se
mirent tous à genoux en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une
absolution in articulo mortis.
« Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos
filles d'honneur aussi, et moi aussi. C'est une chose admirable que la diligence
avec laquelle ces messieurs déshabillent le monde. Mais ce qui me surprit
davantage, c'est qu'ils nous mirent à tous le doigt dans un endroit où nous
autres femmes nous ne nous laissons mettre d'ordinaire que des canules. Cette
cérémonie me paraissait bien étrange : voilà comme on juge de tout quand on
n'est pas sorti de son pays. J'appris bientôt que c'était pour voir si nous
n'avions pas caché là quelques diamants : c'est un usage établi de temps
immémorial parmi les nations policées qui courent sur mer. J'ai su que MM. les
religieux chevaliers de Malte n'y manquent jamais quand ils prennent des Turcs
et des Turques ; c'est une loi du droit des gens à laquelle on n'a jamais
dérogé.
« Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse d'être
menée esclave à Maroc avec sa mère. Vous concevez assez tout ce que nous eûmes à
souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était encore très belle ; nos filles
d'honneur, nos simples femmes de chambre, avaient plus de charmes qu'on n'en
peut trouver dans toute l'Afrique. Pour moi, j'étais ravissante, j'étais la
beauté, la grâce même, et j'étais pucelle ; je ne le fus pas longtemps : cette
fleur qui avait été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara me fut ravie
par le capitaine corsaire ; c'était un nègre abominable, qui croyait encore me
faire beaucoup d'honneur. Certes, il fallait que Mme la princesse de Palestrine
et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous éprouvâmes jusqu'à
notre arrivée à Maroc. Mais passons ; ce sont des choses si communes qu'elles ne
valent pas la peine qu'on en parle.
« Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de
l'empereur Muley- Ismaël avaient chacun leur parti : ce qui produisait en effet
cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs contre basanés, de
basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres. C'était un carnage
continuel dans toute l'étendue de l'empire.
« À peine fûmes-nous débarqués que des noirs d'une faction ennemie de celle
de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous étions, après
les diamants et l'or, ce qu'il avait de plus précieux. Je fus témoin d'un combat
tel que vous n'en voyez jamais dans vos climats d'Europe. Les peuples
septentrionaux n'ont pas le sang assez ardent. Ils n'ont pas la rage des femmes
au point où elle est commune en Afrique. Il semble que vos Européens aient du
lait dans les veines ; c'est du vitriol, c'est du feu qui coule dans celles des
habitants du mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des
lions, des tigres et des serpents de la contrée, pour savoir à qui nous aurait.
Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon capitaine la
retint par le bras gauche ; un soldat maure la prit par une jambe, un de nos
pirates la tenait par l'autre. Nos filles se trouvèrent presque toutes en un
moment tirées ainsi à quatre soldats. Mon capitaine me tenait cachée derrière
lui. Il avait le cimeterre au poing, et tuait tout ce qui s'opposait à sa rage.
Enfin, je vis toutes nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées
par les monstres qui se les disputaient. Les captifs mes compagnons, ceux qui
les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, et enfin
mon capitaine, tout fut tué ; et je demeurai mourante sur un tas de morts. Des
scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans l'étendue de plus de trois
cents lieues, sans qu'on manquât aux cinq prières par jour ordonnées par
Mahomet.
« Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de cadavres
sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au bord d'un ruisseau
voisin ; j'y tombai d'effroi, de lassitude, d'horreur, de désespoir et de faim.
Bientôt après, mes sens accablés se livrèrent à un sommeil qui tenait plus de
l'évanouissement que du repos. J'étais dans cet état de faiblesse et
d'insensibilité, entre la mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque
chose qui s'agitait sur mon corps. J'ouvris les yeux, je vis un homme blanc et
de bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents : O che sciagura
d'essere senza c ... !
CHAPITRE DOUZIÈME
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SUITE
DES MALHEURS DE LA VIEILLE
« Etonnée et ravie d'entendre la langue de ma patrie, et non moins surprise
des paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu'il y avait de plus
grands malheurs que celui dont il se plaignait. Je l'instruisis en peu de mots
des horreurs que j'avais essuyées, et je retombai en faiblesse. Il m'emporta
dans une maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner à manger, me
servit, me consola, me flatta, me dit qu'il n'avait rien vu de si beau que moi,
et que jamais il n'avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. «
Je suis né à Naples, me dit-il, on y chaponne deux ou trois mille enfants tous
les ans ; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle que
celle des femmes, les autres vont gouverner les Etats. On me fit cette opération
avec un très grand succès, et j'ai été musicien de la chapelle de Mme la
princesse de Palestrine. -- De ma mère ! m'écriai-je. -- De votre mère !
s'écria-t-il en pleurant. Quoi ! vous seriez cette jeune princesse que j'ai
élevée jusqu'à l'âge de six ans, et qui promettait déjà d'être aussi belle que
vous êtes ? -- C'est moi-même ; ma mère est à quatre cents pas d'ici, coupée en
quartiers sous un tas de morts... »
« Je lui contai tout ce qui m'était arrivé ; il me conta aussi ses aventures,
et m'apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc par une puissance
chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité, par lequel on lui
fournirait de la poudre, des canons et des vaisseaux, pour l'aider à exterminer
le commerce des autres chrétiens. " Ma mission est faite, me dit cet honnête
eunuque ; je vais m'embarquer à Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. Ma che
sciagura d'essere senza c... ! "
« Je le remerciai avec des larmes d'attendrissement ; et au lieu de me mener
en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette province. À
peine fus-je vendue que cette peste qui a fait le tour de l'Afrique, de l'Asie
et de l'Europe, se déclara dans Alger avec fureur. Vous avez vu des tremblements
de terre ; mais, mademoiselle, avez-vous jamais eu la peste ? -- Jamais,
répondit la baronne.
-- Si vous l'aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu'elle est bien
au-dessus d'un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique ; j'en fus
attaquée. Figurez vous quelle situation pour la fille d'un pape, âgée de quinze
ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la pauvreté, l'esclavage, avait
été violée presque tous les jours, avait vu couper sa mère en quatre, avait
essuyé la faim et la guerre, et mourait pestiférée dans Alger. Je n'en mourus
pourtant pas. Mais mon eunuque et le dey, et presque tout le sérail d'Alger,
périrent.
« Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés, on
vendit les esclaves du dey. Un marchand m'acheta et me mena à Tunis, il me
vendit à un autre marchand, qui me revendit à Tripoli ; de Tripoli je fus
revendue à Alexandrie, d'Alexandrie revendue à Smyrne, de Smyrne à
Constantinople. J'appartins enfin à un aga des janissaires, qui fut bientôt
commandé pour aller défendre Azof contre les Russes qui l'assiégeaient.
« L'aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail, et
nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux eunuques
noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais ils nous le
rendirent bien. Azof fut mis à feu et à sang, et on ne pardonna ni au sexe ni à
l'âge ; il ne resta que notre petit fort ; les ennemis voulurent nous prendre
par famine. Les vingt janissaires avaient juré de ne se jamais rendre. Les
extrémités de la faim où ils furent réduits les contraignirent à manger nos deux
eunuques, de peur de violer leur serment. Au bout de quelques jours, ils
résolurent de manger les femmes.
« Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un beau
sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer tout à fait. « Coupez,
dit-il, seulement une fesse à chacune de ces dames, vous ferez très bonne chère
; s'il faut y revenir, vous en aurez encore autant dans quelques jours ; le ciel
vous saura gré d'une action si charitable, et vous serez secourus. »
« Il avait beaucoup d'éloquence ; il les persuada. On nous fit cette horrible
opération. L'iman nous appliqua le même baume qu'on met aux enfants qu'on vient
de circoncire. Nous étions toutes à la mort.
« À peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions
fourni que les Russes arrivent sur des bateaux plats ; il ne réchappa pas un
janissaire. Les Russes ne firent aucune attention à l'état où nous étions. Il y
a partout des chirurgiens français : un d'eux, qui était fort adroit, prit soin
de nous ; il nous guérit, et je me souviendrai toute ma vie que, quand les
plaies furent bien fermées, il me fit des propositions. Au reste, il nous dit à
toutes de nous consoler ; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille
chose était arrivée, et que c'était la loi de la guerre.
« Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou. J'échus en
partage à un boyard qui me fit sa jardinière, et qui me donnait vingt coups de
fouet par jour. Mais ce seigneur ayant été roué au bout de deux ans avec une
trentaine de boyards pour quelque tracasserie de cour, je profitai de cette
aventure ; je m'enfuis ; je traversai toute la Russie ; je fus longtemps
servante de cabaret à Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à
Utrecht, à Leyde, à La Haye, à Rotterdam : j'ai vieilli dans la misère et dans
l'opprobre, n'ayant que la moitié d'un derrière, me souvenant toujours que
j'étais fille d'un pape ; je voulus cent fois me tuer, mais j'aimais encore la
vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos penchants les plus
funestes ; car y a t-il rien de plus sot que de vouloir porter continuellement
un fardeau qu'on veut toujours jeter par terre ? d'avoir son être en horreur, et
de tenir à son être ? enfin de caresser le serpent qui nous dévore, jusqu'à ce
qu'il nous ait mangé le coeur ?
« J'ai vu dans les pays que le sort m'a fait parcourir, et dans les cabarets
où j'ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient leur existence en
exécration ; mais je n'en ai vu que douze qui aient mis volontairement fin à
leur misère : trois nègres, quatre Anglais, quatre Genevois et un professeur
allemand nommé Robeck. J'ai fini par être servante chez le Juif don Issacar ; il
me mit auprès de vous, ma belle demoiselle ; je me suis attachée à votre
destinée, et j'ai été plus occupée de vos aventures que des miennes. Je ne vous
aurais même jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m'aviez pas un peu piquée,
et s'il n'était d'usage dans un vaisseau de conter des histoires pour se
désennuyer. Enfin, mademoiselle, j'ai de l'expérience, je connais le monde ;
donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter son histoire ; et
s'il s'en trouve un seul qui n'ait souvent maudit sa vie, qui ne se soit souvent
dit à lui-même qu'il était le plus malheureux des hommes, jetez-moi dans la mer
la tête la première. »
CHAPITRE TREIZIÈME
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COMMENT CANDIDE FUT OBLIGE
DE SE SEPARER DE LA BELLE CUNEGONDE
ET DE LA VIEILLE
La belle Cunégonde, ayant entendu l'histoire de la vieille, lui fit toutes
les politesses qu'on devait à une personne de son rang et de son mérite. Elle
accepta la proposition ; elle engagea tous les passagers l'un après l'autre à
lui conter leurs aventures. Candide et elle avouèrent que la vieille avait
raison. « C'est bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu
contre la coutume dans un auto-da-fé ; il nous dirait des choses admirables sur
le mal physique et sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer et je me
sentirais assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques
objections. »
À mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On aborda
dans Buenos- Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide et la vieille allèrent chez
le gouverneur Don Fernando d'Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y
Souza. Ce seigneur avait une fierté convenable à un homme qui portait tant de
noms. Il parlait aux hommes avec le dédain le plus noble, portant le nez si
haut, élevant si impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant
une démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de le
battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce qu'il avait
jamais vu de plus beau. La première chose qu'il fit fut de demander si elle
n'était point la femme du capitaine. L'air dont il fit cette question alarma
Candide : il n'osa pas dire qu'elle était sa femme, parce qu'en effet elle ne
l'était point ; il n'osait pas dire que c'était sa soeur, parce qu'elle ne
l'était pas non plus ; et quoique ce mensonge officieux eût été autrefois très à
la mode chez les anciens, et qu'il pût être utile aux modernes, son âme était
trop pure pour trahir la vérité. « Mlle Cunégonde, dit-il, doit me faire
l'honneur de m'épouser, et nous supplions Votre Excellence de daigner faire
notre noce. »
Don Fernando d'Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza,
relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine Candide d'aller
faire la revue de sa compagnie. Candide obéit ; le gouverneur demeura avec Mlle
Cunégonde. Il lui déclara sa passion, lui protesta que le lendemain il
l'épouserait à la face de l'Eglise, ou autrement, ainsi qu'il plairait à ses
charmes. Cunégonde lui demanda un quart d'heure pour se recueillir, pour
consulter la vieille et pour se déterminer.
La vieille dit à Cunégonde : « Mademoiselle, vous avez soixante et douze
quartiers, et pas une obole ; il ne tient qu'à vous d'être la femme du plus
grand seigneur de l'Amérique méridionale, qui a une très belle moustache ;
est-ce à vous de vous piquer d'une fidélité à toute épreuve ? Vous avez été
violée par les Bulgares ; un Juif et un inquisiteur ont eu vos bonnes grâces :
les malheurs donnent des droits. J'avoue que, si j'étais à votre place, je ne
ferais aucun scrupule d'épouser monsieur le gouverneur et de faire la fortune de
M. le capitaine Candide. » Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence
que l'âge et l'expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau
; il portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.
La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande manche
qui vola l'argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de Badajoz,
lorsqu'elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut vendre quelques-unes
des pierreries à un joaillier. Le marchand les reconnut pour celles du grand
inquisiteur. Le cordelier, avant d'être pendu, avoua qu'il les avait volées ; il
indiqua les personnes et la route qu'elles prenaient. La fuite de Cunégonde et
de Candide était déjà connue. On les suivit à Cadix ; on envoya sans perdre
temps un vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de
Buenos-Ayres. Le bruit se répandit qu'un alcade allait débarquer, et qu'on
poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand inquisiteur. La prudente
vieille vit dans l'instant tout ce qui était à faire. « Vous ne pouvez fuir,
dit-elle à Cunégonde, et vous n'avez rien à craindre ; ce n'est pas vous qui
avez tué monseigneur ; et d'ailleurs le gouverneur, qui vous aime, ne souffrira
pas qu'on vous maltraite ; demeurez. » Elle court sur-le-champ à Candide : «
Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez être brûlé » Il n'y avait pas un
moment à perdre ; mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier ?
CHAPITRE QUATORZIÈME
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COMMENT CANDIDE ET CACAMBO
FURENT REÇUS
CHEZ LES
JESUITES DU PARAGUAY
Candide avait amené de Cadix un valet tel qu'on en trouve beaucoup sur les
côtes d'Espagne et dans les colonies. C'était un quart d'Espagnol, né d'un métis
dans le Tucuman ; il avait été enfant de choeur, sacristain, matelot, moine,
facteur, soldat, laquais. Il s'appelait Cacambo, et aimait fort son maître parce
que son maître était un fort bon homme. Il sella au plus vite les deux chevaux
andalous. « Allons, mon maître, suivons le conseil de la vieille ; partons, et
courons sans regarder derrière nous. » Candide versa des larmes. « O ma chère
Cunégonde ! faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va
faire nos noces ! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous ? -- Elle
deviendra ce qu'elle pourra, dit Cacambo ; les femmes ne sont jamais
embarrassées d'elles ; Dieu y pourvoit ; courons. -- Où me mènes-tu ? où
allons-nous ? que ferons-nous sans Cunégonde ? disait Candide. -- Par saint
Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux jésuites ;
allons la faire pour eux : je sais assez les chemins, je vous mènerai dans leur
royaume, ils seront charmés d'avoir un capitaine qui fasse l'exercice à la
bulgare ; vous ferez une fortune prodigieuse ; quand on n'a pas son compte dans
un monde, on le trouve dans un autre. C'est un très grand plaisir de voir et de
faire des choses nouvelles.
-- Tu as donc été déjà dans le Paraguay ? dit Candide. -- Eh vraiment oui !
dit Cacambo ; j'ai été cuistre dans le collège de l'Assomption, et je connais le
gouvernement de Los Padres comme je connais les rues de Cadix. C'est une chose
admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois cents lieues de
diamètre ; il est divisé en trente provinces. Los Padres y ont tout, et les
peuples rien ; c'est le chef-d'oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi,
je ne vois rien de si divin que Los Padres, qui font ici la guerre au roi
d'Espagne et au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois ; qui
tuent ici des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel : cela me ravit ;
avançons ; vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel plaisir
auront Los Padres quand ils sauront qu'il leur vient un capitaine qui sait
l'exercice bulgare ! »
Dès qu'ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la garde
avancée qu'un capitaine demandait à parler à monseigneur le commandant. On alla
avertir la grande garde. Un officier paraguain courut aux pieds du commandant
lui donner part de la nouvelle. Candide et Cacambo furent d'abord désarmés ; on
se saisit de leurs deux chevaux andalous. Les deux étrangers sont introduits au
milieu de deux files de soldats ; le commandant était au bout, le bonnet à trois
cornes en tête, la robe retroussée, l'épée au côté, l'esponton à la main. Il fit
un signe ; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus. Un
sergent leur dit qu'il faut attendre, que le commandant ne peut leur parler, que
le révérend père provincial ne permet pas qu'aucun Espagnol ouvre la bouche
qu'en sa présence, et demeure plus de trois heures dans le pays. « Et où est le
révérend père provincial ? dit Cacambo. -- Il est à la parade après avoir dit sa
messe, répondit le sergent ; et vous ne pourrez baiser ses éperons que dans
trois heures. -- Mais, dit Cacambo, monsieur le capitaine, qui meurt de faim
comme moi, n'est point espagnol, il est allemand ; ne pourrions-nous point
déjeuner en attendant Sa Révérence ? »
Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au commandant. «
Dieu soit béni ! dit ce seigneur ; puisqu'il est allemand, je peux lui parler ;
qu'on le mène dans ma feuillée. » Aussitôt on conduit Candide dans un cabinet de
verdure orné d'une très jolie colonnade de marbre vert et or, et de treillages
qui renfermaient des perroquets, des colibris, des oiseaux- mouches, des
pintades, et tous les oiseaux les plus rares. Un excellent déjeuner était
préparé dans des vases d'or ; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs
dans des écuelles de bois, en plein champ, à l'ardeur du soleil, le révérend
père commandant entra dans la feuillée.
C'était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en
couleur, le sourcil relevé, l'oeil vif, l'oreille rouge, les lèvres vermeilles,
l'air fier, mais d'une fierté qui n'était ni celle d'un Espagnol ni celle d'un
jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs armes, qu'on leur avait saisies,
ainsi que les deux chevaux andalous ; Cacambo leur fit manger l'avoine auprès de
la feuillée, ayant toujours l'oeil sur eux, crainte de surprise.
Candide baisa d'abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se mirent
à table. « Vous êtes donc allemand ? lui dit le jésuite en cette langue. -- Oui,
mon Révérend Père », dit Candide. L'un et l'autre, en prononçant ces paroles, se
regardaient avec une extrême surprise et une émotion dont ils n'étaient pas les
maîtres. « Et de quel pays d'Allemagne êtes-vous ? dit le jésuite. -- De la sale
province de Westphalie, dit Candide : je suis né dans le château de
Thunder-ten-tronckh. -- Ô ciel ! est il possible ? s'écria le commandant. --
Quel miracle ! s'écria Candide. -- Serait-ce vous ? dit le commandant. -- Cela
n'est pas possible », dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la
renverse, ils s'embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. « Quoi !
serait-ce vous, mon Révérend Père ? vous, le frère de la belle Cunégonde ! vous,
qui fûtes tué par les Bulgares ! vous, le fils de monsieur le baron ! vous,
jésuite au Paraguay ! Il faut avouer que ce monde est une étrange chose. Ô
Pangloss ! Pangloss ! que vous seriez aise si vous n'aviez pas été pendu ! »
Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui servaient
à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia Dieu et saint Ignace
mille fois ; il serrait Candide entre ses bras ; leurs visages étaient baignés
de pleurs. « Vous seriez bien plus étonné, plus attendri, plus hors de
vous-même, dit Candide, si je vous disais que Mlle Cunégonde, votre soeur, que
vous avez crue éventrée, est pleine de santé. -- Où ? -- Dans votre voisinage,
chez M. le gouverneur de Buenos-Ayres ; et je venais pour vous faire la guerre.
» Chaque mot qu'ils prononcèrent dans cette longue conversation accumulait
prodige sur prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était
attentive dans leurs oreilles et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient
allemands, ils tinrent table longtemps, en attendant le révérend père provincial
; et le commandant parla ainsi à son cher Candide.
CHAPITRE QUINZIÈME
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COMMENT
CANDIDE TUA LE FRÈRE
DE SA CHÈRE CUNEGONDE
« J'aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis tuer
mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent retirés, on
ne trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une charrette ma mère, mon
père et moi, deux servantes et trois petits garçons égorgés, pour nous aller
enterrer dans une chapelle de jésuites, à deux lieues du château de mes pères.
Un jésuite nous jeta de l'eau bénite ; elle était horriblement salée ; il en
entra quelques gouttes dans mes yeux ; le père s'aperçut que ma paupière faisait
un petit mouvement : il mit la main sur mon coeur et le sentit palpiter ; je fus
secouru, et, au bout de trois semaines, il n'y paraissait pas. Vous savez, mon
cher Candide, que j'étais fort joli, je le devins encore davantage ; aussi le
révérend père Croust, supérieur de la maison, prit pour moi la plus tendre
amitié ; il me donna l'habit de novice ; quelque temps après je fus envoyé à
Rome. Le père général avait besoin d'une recrue de jeunes jésuites allemands.
Les souverains du Paraguay reçoivent le moins qu'ils peuvent de jésuites
espagnols ; ils aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je
fus jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans cette
vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien et moi. Je fus honoré, en
arrivant, du sous-diaconat et d'une lieutenance ; je suis aujourd'hui colonel et
prêtre. Nous recevrons vigoureusement les troupes du roi d'Espagne ; je vous
réponds qu'elles seront excommuniées et battues. La Providence vous envoie ici
pour nous seconder. Mais est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans
le voisinage, chez le gouverneur de Buenos-Ayres ? » Candide l'assura par
serment que rien n'était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.
Le baron ne pouvait se lasser d'embrasser Candide, il l'appelait son frère,
son sauveur. « Ah ! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble, mon cher
Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma soeur Cunégonde. --
C'est tout ce que je souhaite, dit Candide ; car je comptais l'épouser, et je
l'espère encore. -- Vous, insolent ! répondit le baron, vous auriez l'impudence
d'épouser ma soeur qui a soixante et douze quartiers ! Je vous trouve bien
effronté d'oser me parler d'un dessein si téméraire ! » Candide, pétrifié d'un
tel discours, lui répondit : « Mon Révérend Père, tous les quartiers du monde
n'y font rien ; j'ai tiré votre soeur des bras d'un Juif et d'un inquisiteur ;
elle m'a assez d'obligations, elle veut m'épouser. Maître Pangloss m'a toujours
dit que les hommes sont égaux, et assurément je l'épouserai. -- C'est ce que
nous verrons, coquin ! » dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh, et en même
temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le visage. Candide dans
l'instant tire la sienne et l'enfonce jusqu'à la garde dans le ventre du baron
jésuite ; mais, en la retirant toute fumante, il se mit à pleurer : « Hélas !
mon Dieu, dit-il, j'ai tué mon ancien maître, mon ami, mon beau-frère ; je suis
le meilleur homme du monde, et voilà déjà trois hommes que je tue ; et dans ces
trois il y a deux prêtres. »
Cacambo, qui faisait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. « Il ne
nous reste qu'à vendre cher notre vie, lui dit son maître : on va sans doute
entrer dans la feuillée, il faut mourir les armes à la main. » Cacambo, qui en
avait vu bien d'autres, ne perdit point la tête ; il prit la robe de jésuite que
portait le baron, la mit sur le corps de Candide, lui donna le bonnet carré du
mort, et le fit monter à cheval. Tout cela se fit en un clin d'oeil. « Galopons,
mon maître ; tout le monde vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres
; et nous aurons passé les frontières avant qu'on puisse courir après nous. » Il
volait déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol : « Place, place
pour le révérend père colonel. »
CHAPITRE SEIZIÈME
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CE QUI
ADVINT AUX DEUX VOYAGEURS
AVEC DEUX FILLES, DEUX SINGES
ET LES
SAUVAGES NOMMES OREILLONS
Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne savait
encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant Cacambo avait eu
soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de jambon, de fruits et de
quelques mesures de vin. Ils s'enfoncèrent avec leurs chevaux andalous dans un
pays inconnu, où ils ne découvrirent aucune route. Enfin une belle prairie
entrecoupée de ruisseaux se présenta devant eux. Nos deux voyageurs font
repaître leurs montures. Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne
l'exemple. « Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j'ai
tué le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir la
belle Cunégonde de ma vie ? à quoi me servira de prolonger mes misérables jours,
puisque je dois les traîner loin d'elle dans les remords et dans le désespoir ?
et que dira le journal de Trévoux ? »
En parlant ainsi, il ne laissait pas de manger. Le soleil se couchait. Les
deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient poussés par des
femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur ou de joie ; mais ils se
levèrent précipitamment avec cette inquiétude et cette alarme que tout inspire
dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de deux filles toutes nues qui
couraient légèrement au bord de la prairie, tandis que deux singes les suivaient
en leur mordant les fesses. Candide fut touché de pitié ; il avait appris à
tirer chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans
toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue les
deux singes. « Dieu soit loué, mon cher Cacambo ! j'ai délivré d'un grand péril
ces deux pauvres créatures ; si j'ai commis un péché en tuant un inquisiteur et
un jésuite, je l'ai bien réparé en sauvant la vie à deux filles. Ce sont
peut-être deux demoiselles de condition, et cette aventure nous peut procurer de
très grands avantages dans le pays. »
Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces deux
filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur leurs corps et
remplir l'air des cris les plus douloureux. « Je ne m'attendais pas à tant de
bonté d'âme », dit-il enfin à Cacambo ; lequel lui répliqua : « Vous avez fait
là un beau chef-d'oeuvre, mon maître ; vous avez tué les deux amants de ces
demoiselles. -- Leurs amants ! serait-il possible ? vous vous moquez de moi,
Cacambo ; le moyen de vous croire ? -- Mon cher maître, reprit Cacambo, vous
êtes toujours étonné de tout ; pourquoi trouvez-vous si étrange que dans
quelques pays il y ait des singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames ?
Ils sont des quarts d'hommes, comme je suis un quart d'Espagnol. -- Hélas !
reprit Candide, je me souviens d'avoir entendu dire à maître Pangloss
qu'autrefois pareils accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient
produit des égipans, des faunes, des satyres ; que plusieurs grands personnages
de l'antiquité en avaient vu ; mais je prenais cela pour des fables. -- Vous
devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c'est une vérité, et vous voyez
comment en usent les personnes qui n'ont pas reçu une certaine éducation ; tout
ce que je crains, c'est que ces dames ne nous fassent quelque méchante affaire.
»
Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie et à
s'enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo ; et tous deux, après avoir
maudit l'inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buenos-Ayres et le baron,
s'endormirent sur de la mousse. À leur réveil, ils sentirent qu'ils ne pouvaient
remuer ; la raison en était que pendant la nuit les Oreillons, habitants du
pays, à qui les deux dames les avaient dénoncés, les avaient garrottés avec des
cordes d'écorce d'arbre. Ils étaient entourés d'une cinquantaine d'Oreillons
tout nus, armés de flèches, de massues et de haches de caillou : les uns
faisaient bouillir une grande chaudière ; les autres préparaient des broches, et
tous criaient : « C'est un jésuite, c'est un jésuite ! nous serons vengés, et
nous ferons bonne chère ; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite ! »
« Je vous l'avais bien dit, mon cher maître, s'écria tristement Cacambo, que
ces deux filles nous joueraient d'un mauvais tour. » Candide, apercevant la
chaudière et les broches, s'écria : « Nous allons certainement être rôtis ou
bouillis. Ah ! que dirait maître Pangloss, s'il voyait comme la pure nature est
faite ? Tout est bien ; soit, mais j'avoue qu'il est bien cruel d'avoir perdu
Mlle Cunégonde et d'être mis à la broche par des Oreillons » Cacambo ne perdait
jamais la tête. « Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide ; j'entends un
peu le jargon de ces peuples, je vais leur parler. -- Ne manquez pas, dit
Candide, de leur représenter quelle est l'inhumanité affreuse de faire cuire des
hommes, et combien cela est peu chrétien. »
« Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd'hui un jésuite :
c'est très bien fait ; rien n'est plus juste que de traiter ainsi ses ennemis.
En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain, et c'est ainsi
qu'on en agit dans toute la terre. Si nous n'usons pas du droit de le manger,
c'est que nous avons d'ailleurs de quoi faire bonne chère ; mais vous n'avez pas
les mêmes ressources que nous ; certainement il vaut mieux manger ses ennemis
que d'abandonner aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais,
messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un
jésuite en broche, et c'est votre défenseur, c'est l'ennemi de vos ennemis que
vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre pays ; monsieur que vous voyez
est mon maître, et, bien loin d'être jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en
porte les dépouilles : voilà le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je
vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première barrière du royaume de Los
Padres ; informez-vous si mon maître n'a pas tué un officier jésuite. Il vous
faudra peu de temps ; vous pourrez toujours nous manger si vous trouvez que je
vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les
principes du droit public, les moeurs et les lois, pour ne nous pas faire grâce.
»
Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable ; ils députèrent deux
notables pour aller en diligence s'informer de la vérité ; les deux députés
s'acquittèrent de leur commission en gens d'esprit, et revinrent bientôt
apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers,
leur firent toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur
donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu'aux confins de
leurs Etats, en criant avec allégresse : « Il n'est point jésuite, il n'est
point jésuite ! »
Candide ne se lassait point d'admirer le sujet de sa délivrance. « Quel
peuple ! disait-il, quels hommes ! quelles moeurs ! Si je n'avais pas eu le
bonheur de donner un grand coup d'épée au travers du corps du frère de Mlle
Cunégonde, j'étais mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure nature est
bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m'ont fait mille honnêtetés
dès qu'ils ont su que je n'étais pas jésuite. »
CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
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ARRIVEE DE CANDIDE ET DE SON VALET
AU PAYS D'ELDORADO,
ET CE QU'ILS Y VIRENT
Quand ils furent aux frontières des Oreillons : « Vous voyez, dit Cacambo à
Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l'autre : croyez-moi,
retournons en Europe par le plus court. -- Comment y retourner ? dit Candide, et
où aller ? Si je vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y égorgent tout
; si je retourne en Portugal, j'y suis brûlé ; si nous restons dans ce pays-ci,
nous risquons à tout moment d'être mis en broche. Mais comment se résoudre à
quitter la partie du monde que Mlle Cunégonde habite ?
-- Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo : nous y trouverons des Français,
qui vont par tout le monde ; ils pourront nous aider. Dieu aura peut-être pitié
de nous. »
Il n'était pas facile d'aller à la Cayenne : ils savaient bien à peu près de
quel côté il fallait marcher ; mais des montagnes, des fleuves, des précipices,
des brigands, des sauvages, étaient partout de terribles obstacles. Leurs
chevaux moururent de fatigue ; leurs provisions furent consumées ; ils se
nourrirent un mois entier de fruits sauvages, et se trouvèrent enfin auprès
d'une petite rivière bordée de cocotiers, qui soutinrent leur vie et leurs
espérances.
Cacambo, qui donnait toujours d'aussi bons conseils que la vieille, dit à
Candide : « Nous n'en pouvons plus, nous avons assez marché ; j'aperçois un
canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans cette petite
barque, laissons-nous aller au courant ; une rivière mène toujours à quelque
endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous trouverons du
moins des choses nouvelles. -- Allons, dit Candide, recommandons-nous à la
Providence. »
Ils voguèrent quelques lieues entre des bords tantôt fleuris, tantôt arides,
tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s'élargissait toujours ; enfin elle se
perdait sous une voûte de rochers épouvantables qui s'élevaient jusqu'au ciel.
Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s'abandonner aux flots sous cette
voûte. Le fleuve, resserré en cet endroit, les porta avec une rapidité et un
bruit horrible. Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour ; mais leur
canot se fracassa contre les écueils ; il fallut se traîner de rocher en rocher
pendant une lieue entière ; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de
montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le
besoin ; partout l'utile était agréable. Les chemins étaient couverts ou plutôt
ornés de voitures d'une forme et d'une matière brillante, portant des hommes et
des femmes d'une beauté singulière, traînés rapidement par de gros moutons
rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d'Andalousie, de
Tétuan et de Méquinez.
« Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Westphalie. » Il
mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu'il rencontra.
Quelques enfants du village, couverts de brocarts d'or tout déchirés, jouaient
au palet à l'entrée du bourg ; nos deux hommes de l'autre monde s'amusèrent à
les regarder : leurs palets étaient d'assez larges pièces rondes, jaunes,
rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit envie aux voyageurs
d'en ramasser quelques-uns ; c'était de l'or, c'était des émeraudes, des rubis,
dont le moindre aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. « Sans
doute, dit Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit
palet. » Le magister du village parut dans ce moment pour les faire rentrer à
l'école. « Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille royale. »
Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs palets
et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les ramasse, court
au précepteur, et les lui présente humblement, lui faisant entendre par signes
que Leurs Altesses Royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le
magister du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la
figure de Candide avec beaucoup de surprise, et continua son chemin.
Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l'or, les rubis et les émeraudes.
« Où sommes-nous ? s'écria Candide ; il faut que les enfants des rois de ce pays
soient bien élevés, puisqu'on leur apprend à mépriser l'or et les pierreries. »
Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de la première
maison du village ; elle était bâtie comme un palais d'Europe. Une foule de
monde s'empressait à la porte, et encore plus dans le logis. Une musique très
agréable se faisait entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se faisait
sentir. Cacambo s'approcha de la porte, et entendit qu'on parlait péruvien ;
c'était sa langue maternelle : car tout le monde sait que Cacambo était né au
Tucuman, dans un village où l'on ne connaissait que cette langue. « Je vous
servirai d'interprète, dit-il à Candide ; entrons, c'est ici un cabaret. »
Aussitôt deux garçons et deux filles de l'hôtellerie, vêtus de drap d'or, et les
cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre à la table de l'hôte.
On servit quatre potages garnis chacun de deux perroquets, un contour bouilli
qui pesait deux cents livres, deux singes rôtis d'un goût excellent, trois cents
colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un autre ; des ragoûts
exquis, des pâtisseries délicieuses ; le tout dans des plats d'une espèce de
cristal de roche. Les garçons et les filles de l'hôtellerie versaient plusieurs
liqueurs faites de canne de sucre.
Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers, tous
d'une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo avec la
discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes d'une manière à
le satisfaire.
Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer son écot
en jetant sur la table de l'hôte deux de ces larges pièces d'or qu'il avait
ramassées ; l'hôte et l'hôtesse éclatèrent de rire, et se tinrent longtemps les
côtés. Enfin ils se remirent : « Messieurs, dit l'hôte, nous voyons bien que
vous êtes des étrangers ; nous ne sommes pas accoutumés à en voir.
Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire quand vous nous avez offert en
payement les cailloux de nos grands chemins. Vous n'avez pas sans doute de la
monnaie du pays, mais il n'est pas nécessaire d'en avoir pour dîner ici. Toutes
les hôtelleries établies pour la commodité du commerce sont payées par le
gouvernement. Vous avez fait mauvaise chère ici, parce que c'est un pauvre
village ; mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l'être. »
Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l'hôte, et Candide les
écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami Cacambo les
rendait. « Quel est donc ce pays, disaient-ils l'un et l'autre, inconnu à tout
le reste de la terre, et où toute la nature est d'une espèce si différente de la
nôtre ? C'est probablement le pays où tout va bien ; car il faut absolument
qu'il y en ait de cette espèce. Et, quoi qu'en dît maître Pangloss, je me suis
souvent aperçu que tout allait assez mal en Westphalie. »
CHAPITRE DIX-HUITIÈME
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CE QU'ILS
VIRENT
DANS LE PAYS D'ELDORADO
Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité ; l'hôte lui dit : « Je suis
fort ignorant, et je m'en trouve bien ; mais nous avons ici un vieillard retiré
de la cour, qui est le plus savant homme du royaume, et le plus communicatif.
Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second
personnage, et accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une maison fort
simple, car la porte n'était que d'argent, et les lambris des appartements
n'étaient que d'or, mais travaillés avec tant de goût que les plus riches
lambris ne l'effaçaient pas. L'antichambre n'était à la vérité incrustée que de
rubis et d'émeraudes ; mais l'ordre dans lequel tout était arrangé réparait bien
cette extrême simplicité.
Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sopha matelassé de plumes de
colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de diamant ; après
quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes :
« Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j'ai appris de feu mon père,
écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait été témoin. Le
royaume où nous sommes est l'ancienne patrie des Incas, qui en sortirent très
imprudemment pour aller subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin
détruits par les Espagnols.
« Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent plus
sages ; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu'aucun habitant ne
sortirait jamais de notre petit royaume ; et c'est ce qui nous a conservé notre
innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de ce
pays, ils l'ont appelé El Dorado, et un Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en
a même approché il y a environ cent années ; mais, comme nous sommes entourés de
rochers inabordables et de précipices, nous avons toujours été jusqu'à présent à
l'abri de la rapacité des nations de l'Europe, qui ont une fureur inconcevable
pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en avoir, nous
tueraient tous jusqu'au dernier. »
La conversation fut longue ; elle roula sur la forme du gouvernement, sur les
moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les arts. Enfin Candide,
qui avait toujours du goût pour la métaphysique, fit demander par Cacambo si
dans le pays il y avait une religion.
Le vieillard rougit un peu. « Comment donc, dit-il, en pouvez-vous douter ?
Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats ? » Cacambo demanda humblement
quelle était la religion d'Eldorado. Le vieillard rougit encore. « Est-ce qu'il
peut y avoir deux religions ? dit-il ; nous avons, je crois, la religion de tout
le monde : nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin. -- N'adorez-vous qu'un seul
Dieu ? dit Cacambo, qui servait toujours d'interprète aux doutes de Candide. --
Apparemment, dit le vieillard, qu'il n'y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je
vous avoue que les gens de votre monde font des questions bien singulières. »
Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard ; il voulut
savoir comment on priait Dieu dans l'Eldorado. « Nous ne le prions point, dit le
bon et respectable sage ; nous n'avons rien à lui demander ; il nous a donné
tout ce qu'il nous faut ; nous le remercions sans cesse. » Candide eut la
curiosité de voir des prêtres ; il fit demander où ils étaient. Le bon vieillard
sourit. « Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres ; le roi et tous les chefs
de famille chantent des cantiques d'actions de grâces solennellement tous les
matins ; et cinq ou six mille musiciens les accompagnent.
-- Quoi ! vous n'avez point de moines qui enseignent, qui disputent, qui
gouvernent, qui cabalent, et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur
avis ? -- Il faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard ; nous sommes
tous ici du même avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez dire avec vos
moines. » Candide à tous ces discours demeurait en extase, et disait en lui-même
: « Ceci est bien différent de la Westphalie et du château de monsieur le baron
: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n'aurait plus dit que le château
de Thunder-ten-tronckh était ce qu'il y avait de mieux sur la terre ; il est
certain qu'il faut voyager. »
Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un carrosse à
six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux voyageurs pour les
conduire à la cour : « Excusez-moi, leur dit-il, si mon âge me prive de
l'honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra d'une manière dont vous ne
serez pas mécontents, et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays s'il y
en a quelques-uns qui vous déplaisent. »
Candide et Cacambo montent en carrosse ; les six moutons volaient, et en
moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de la
capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut et de cent de large
; il est impossible d'exprimer quelle en était la matière. On voit assez quelle
supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que
nous nommons or et pierreries.
Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du
carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d'un tissu de duvet
de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la
couronne les menèrent à l'appartement de Sa Majesté, au milieu de deux files
chacune de mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent de
la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'y
prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si
on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière
de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L'usage, dit le grand
officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. » Candide et
Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce
imaginable et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés
jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d'eau pure,
les fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient
continuellement dans de grandes places, pavées d'une espèce de pierreries qui
répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide
demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu'il n'y en avait
point, et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y avait des prisons, et on
lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir,
ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas,
toute pleine d'instruments de mathématique et de physique.
Après avoir parcouru, toute l'après-dînée, à peu près la millième partie de
la ville, on les ramena chez le roi. Candide se mit à table entre Sa Majesté,
son valet Cacambo et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et
jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'en eut Sa Majesté. Cacambo expliquait
les bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient toujours
des bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n'était pas ce qui l'étonna
le moins.
Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à Cacambo
: « Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je suis né ne vaut
pas le pays où nous sommes ; mais enfin Mlle Cunégonde n'y est pas, et vous avez
sans doute quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici, nous n'y serons que
comme les autres ; au lieu que si nous retournons dans notre monde seulement
avec douze moutons chargés de cailloux d'Eldorado, nous serons plus riches que
tous les rois ensemble, nous n'aurons plus d'inquisiteurs à craindre, et nous
pourrons aisément reprendre Mlle Cunégonde. »
Ce discours plut à Cacambo : on aime tant à courir, à se faire valoir chez
les siens, à faire parade de ce qu'on a vu dans ses voyages, que les deux
heureux résolurent de ne plus l'être et de demander leur congé à Sa Majesté.
« Vous faites une sottise, leur dit le roi ; je sais bien que mon pays est
peu de chose ; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y rester ;
je n'ai pas assurément le droit de retenir des étrangers ; c'est une tyrannie
qui n'est ni dans nos moeurs, ni dans nos lois : tous les hommes sont libres ;
partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est impossible
de remonter la rivière rapide sur laquelle vous êtes arrivés par miracle, et qui
court sous des voûtes de rochers. Les montagnes qui entourent tout mon royaume
ont dix mille pieds de hauteur, et sont droites comme des murailles ; elles
occupent chacune en largeur un espace de plus de dix lieues ; on ne peut en
descendre que par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument
partir, je vais donner ordre aux intendants des machines d'en faire une qui
puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits au revers des
montagnes, personne ne pourra vous accompagner ; car mes sujets ont fait voeu de
ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour rompre leur voeu.
Demandez-moi d'ailleurs tout ce qu'il vous plaira. -- Nous ne demandons à Votre
Majesté, dit Cacambo, que quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de
la boue du pays. » Le roi rit. « Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens
d'Europe ont pour notre boue jaune ; mais emportez-en tant que vous voudrez, et
grand bien vous fasse. »
Il donna l'ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine pour
guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois mille bons
physiciens y travaillèrent ; elle fut prête au bout de quinze jours, et ne coûta
pas plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la
machine Candide et Cacambo ; il y avait deux grands moutons rouges sellés et
bridés pour leur servir de monture quand ils auraient franchi les montagnes,
vingt moutons de bât chargés de vivres, trente qui portaient des présents de ce
que le pays a de plus curieux, et cinquante chargés d'or, de pierreries et de
diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.
Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont ils
furent hissés, eux et leurs moutons, au haut des montagnes. Les physiciens
prirent congé d'eux après les avoir mis en sûreté, et Candide n'eut plus d'autre
désir et d'autre objet que d'aller présenter ses moutons à Mlle Cunégonde. «
Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de Buenos- Ayres, si Mlle
Cunégonde peut être mise à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons- nous, et
nous verrons ensuite quel royaume nous pourrons acheter. »
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
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CE
QUI LEUR ARRIVA À SURINAM,
ET COMMENT CANDIDE
FIT CONNAISSANCE
AVEC MARTIN
La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils étaient
encouragés par l'idée de se voir possesseur de plus de trésors que l'Asie,
l'Europe et l'Afrique n'en pouvaient rassembler. Candide, transporté, écrivit le
nom de Cunégonde sur les arbres. À la seconde journée deux de leurs moutons
s'enfoncèrent dans des marais, et y furent abîmés avec leurs charges ; deux
autres moutons moururent de fatigue quelques jours après ; sept ou huit périrent
ensuite de faim dans un désert ; d'autres tombèrent au bout de quelques jours
dans des précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que
deux moutons. Candide dit à Cacambo : « Mon ami, vous voyez comme les richesses
de ce monde sont périssables ; il n'y a rien de solide que la vertu et le
bonheur de revoir Mlle Cunégonde. -- Je l'avoue, dit Cacambo ; mais il nous
reste encore deux moutons avec plus de trésors que n'en aura jamais le roi
d'Espagne, et je vois de loin une ville que je soupçonne être Surinam,
appartenant aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines et au commencement
de notre félicité. »
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre,
n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile
bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh,
mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais- tu là, mon ami, dans l'état
horrible où je te vois ? -- J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux
négociant, répondit le nègre. -- Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t'a
traité ainsi ? -- Oui, monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un
caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons
aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ;
quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans
les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant,
lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me
disait : " Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te
feront vivre heureux, tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les
blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère. " Hélas ! je ne
sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils n'ont pas fait la mienne. Les
chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous.
Les fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les dimanches que nous
sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais
si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or
vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus
horrible.
-- Ô Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination ;
c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme. -- Qu'est-ce
qu'optimisme ? disait Cacambo. -- Hélas ! dit Candide, c'est la rage de soutenir
que tout est bien quand on est mal. » Et il versait des larmes en regardant son
nègre, et en pleurant il entra dans Surinam.
La première chose dont ils s'informent, c'est s'il n'y a point au port
quelque vaisseau qu'on pût envoyer à Buenos-Ayres. Celui à qui ils s'adressèrent
était justement un patron espagnol, qui s'offrit à faire avec eux un marché
honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fidèle Cacambo
allèrent l'y attendre avec leurs deux moutons.
Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l'Espagnol toutes ses
aventures, et lui avoua qu'il voulait enlever Mlle Cunégonde. « Je me garderai
bien de vous passer à Buenos- Ayres, dit le patron : je serais pendu et vous
aussi. La belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. » Ce fut un
coup de foudre pour Candide ; il pleura longtemps ; enfin il tira à part Cacambo
: « Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu'il faut que tu fasses. Nous avons
chacun dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants ; tu es plus habile
que moi ; va prendre Mlle Cunégonde à Buenos-Ayres. Si le gouverneur fait
quelques difficultés, donne-lui un million ; s'il ne se rend pas, donne-lui-en
deux ; tu n'as point tué d'inquisiteur, on ne se défiera point de toi.
J'équiperai un autre vaisseau ; j'irai t'attendre à Venise ; c'est un pays libre
où l'on n'a rien à craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des
inquisiteurs. » Cacambo applaudit à cette sage résolution. Il était au désespoir
de se séparer d'un bon maître, devenu son ami intime ; mais le plaisir de lui
être utile l'emporta sur la douleur de le quitter. Ils s'embrassèrent en versant
des larmes. Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne vieille. Cacambo
partit dès le jour même : c'était un très bon homme que ce Cacambo.
Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu'un autre patron
voulût le mener en Italie, lui et les deux moutons qui lui restaient. Il prit
des domestiques, et acheta tout ce qui lui était nécessaire pour un long voyage
; enfin M. Vanderdendur, maître d'un gros vaisseau, vint se présenter à lui. «
Combien voulez-vous, demanda-t-il à cet homme, pour me mener en droiture à
Venise, moi, mes gens, mon bagage, et les deux moutons que voilà ? » Le patron
s'accorda à dix mille piastres. Candide n'hésita pas.
« Oh ! oh ! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix
mille piastres tout d'un coup ! il faut qu'il soit bien riche. » Puis, revenant
un moment après, il signifia qu'il ne pouvait partir à moins de vingt mille. «
Eh bien ! vous les aurez », dit Candide.
« Ouais ! se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille piastres
aussi aisément que dix mille. » Il revint encore, et dit qu'il ne pouvait le
conduire à Venise à moins de trente mille piastres. « Vous en aurez donc trente
mille » répondit Candide.
« Oh ! oh ! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne
coûtent rien à cet homme-ci ; sans doute les deux moutons portent des trésors
immenses ; n'insistons pas davantage : faisons-nous d'abord payer les trente
mille piastres, et puis nous verrons. » Candide vendit deux petits diamants,
dont le moindre valait plus que tout l'argent que demandait le patron. Il le
paya d'avance. Les deux moutons furent embarqués. Candide suivait dans un petit
bateau pour joindre le vaisseau à la rade ; le patron prend son temps, met à la
voile, démarre ; le vent le favorise. Candide, éperdu et stupéfait, le perd
bientôt de vue. « Hélas ! cria-t-il, voilà un tour digne de l'ancien monde. » Il
retourne au rivage, abîmé dans la douleur ; car enfin il avait perdu de quoi
faire la fortune de vingt monarques.
Il se transporte chez le juge hollandais ; et comme il était un peu troublé,
il frappe rudement à la porte ; il entre, expose son aventure, et crie un peu
plus haut qu'il ne convenait. Le juge commença par lui faire payer dix mille
piastres pour le bruit qu'il avait fait. Ensuite il l'écouta patiemment, lui
promit d'examiner son affaire sitôt que le marchand serait revenu, et se fit
payer dix mille autres piastres pour les frais de l'audience.
Ce procédé acheva de désespérer Candide ; il avait à la vérité essuyé des
malheurs mille fois plus douloureux ; mais le sang-froid du juge, et celui du
patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans une noire
mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son esprit dans toute sa
laideur ; il ne se nourrissait que d'idées tristes. Enfin, un vaisseau français
étant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n'avait plus de moutons
chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre du vaisseau à juste prix,
et fit signifier dans la ville qu'il payerait le passage, la nourriture, et
donnerait deux mille piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage
avec lui, à condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état et le
plus malheureux de la province.
Il se présenta une foule de prétendants qu'une flotte n'aurait pu contenir.
Candide voulant choisir entre les plus apparents, il distingua une vingtaine de
personnes qui lui paraissaient assez sociables, et qui toutes prétendaient
mériter la préférence. Il les assembla dans son cabaret, et leur donna à souper,
à condition que chacun ferait serment de raconter fidèlement son histoire,
promettant de choisir celui qui lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus
mécontent de son état à plus juste titre, et de donner aux autres quelques
gratifications.
La séance dura jusqu'à quatre heures du matin. Candide, en écoutant toutes
leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la vieille en allant à
Buenos-Ayres, et de la gageure qu'elle avait faite, qu'il n'y avait personne sur
le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très grands malheurs. Il songeait à
Pangloss à chaque aventure qu'on lui contait, « Ce Pangloss, disait-il, serait
bien embarrassé à démontrer son système. Je voudrais qu'il fût ici.
Certainement, si tout va bien, c'est dans Eldorado, et non pas dans le reste de
la terre. » Enfin il se détermina en faveur d'un pauvre savant qui avait
travaillé dix ans pour les libraires d'Amsterdam. Il jugea qu'il n'y avait point
de métier au monde dont on dût être plus dégoûté.
Ce savant, qui était d'ailleurs un bon homme, avait été volé par sa femme,
battu par son fils, et abandonné de sa fille qui s'était fait enlever par un
Portugais. Il venait d'être privé d'un petit emploi duquel il subsistait ; et
les prédicants de Surinam le persécutaient parce qu'ils le prenaient pour un
socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins aussi malheureux
que lui ; mais Candide espérait que le savant le désennuierait dans le voyage.
Tous ses autres rivaux trouvèrent que Candide leur faisait une grande injustice
; mais il les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres.
CHAPITRE VINGTIÈME
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CE QUI ARRIVA
SUR MER
A CANDIDE ET À MARTIN
Le vieux savant, qui s'appelait Martin, s'embarqua donc pour Bordeaux avec
Candide. L'un et l'autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert ; et quand le
vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le cap de
Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s'entretenir du mal moral et du mal
physique pendant tout le voyage.
Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c'est qu'il espérait
toujours revoir Mlle Cunégonde, et que Martin n'avait rien à espérer ; de plus,
il avait de l'or et des diamants ; et, quoiqu'il eût perdu cent gros moutons
rouges chargés des plus grands trésors de la terre, quoiqu'il eût toujours sur
le coeur la friponnerie du patron hollandais, cependant, quand il songeait à ce
qui lui restait dans ses poches, et quand il parlait de Cunégonde, surtout à la
fin du repas, il penchait alors pour le système de Pangloss.
« Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout cela
? Quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique ? -- Monsieur,
répondit Martin, mes prêtres m'ont accusé d'être socinien ; mais la vérité du
fait est que je suis manichéen. -- Vous vous moquez de moi, dit Candide, il n'y
a plus de manichéens dans le monde. -- Il y a moi, dit Martin ; je ne sais qu'y
faire, mais je ne peux penser autrement. -- Il faut que vous ayez le diable au
corps, dit Candide. -- Il se mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin,
qu'il pourrait bien être dans mon corps, comme partout ailleurs ; mais je vous
avoue qu'en jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que
Dieu l'a abandonné à quelque être malfaisant ; j'en excepte toujours Eldorado.
Je n'ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville voisine, point de
famille qui ne voulût exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont
en exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les puissants les
traitent comme des troupeaux dont on vend la laine et la chair. Un million
d'assassins enrégimentés, courant d'un bout de l'Europe à l'autre, exerce le
meurtre et le brigandage avec discipline pour gagner son pain, parce qu'il n'a
pas de métier plus honnête ; et dans les villes qui paraissent jouir de la paix
et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus d'envie, de soins et
d'inquiétudes qu'une ville assiégée n'éprouve de fléaux. Les chagrins secrets
sont encore plus cruels que les misères publiques. En un mot, j'en ai tant vu,
et tant éprouvé, que je suis manichéen.
-- Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. -- Cela peut être, disait
Martin, mais je ne le connais pas. »
Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit redouble
de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux vaisseaux qui
combattaient à la distance d'environ trois milles ; le vent les amena l'un et
l'autre si près du vaisseau français qu'on eut le plaisir de voir le combat tout
à son aise. Enfin l'un des deux vaisseaux lâcha à l'autre une bordée si bas et
si juste qu'il le coula à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une
centaine d'hommes sur le tillac du vaisseau qui s'enfonçait ; ils levaient tous
les mains au ciel et jetaient des clameurs effroyables ; en un moment tout fut
englouti.
« Eh bien ! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les
autres. -- Il est vrai, dit Candide, qu'il y a quelque chose de diabolique dans
cette affaire. » En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d'un rouge
éclatant qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce
que ce pouvait être : c'était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de
retrouver ce mouton qu'il n'avait été affligé d'en perdre cent tous chargés de
gros diamants d'Eldorado.
Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau
submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un pirate
hollandais ; c'était celui-là même qui avait volé Candide. Les richesses
immenses dont ce scélérat s'était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer,
et il n'y eut qu'un mouton de sauvé. « Vous voyez, dit Candide à Martin, que le
crime est puni quelquefois : ce coquin de patron hollandais a eu le sort qu'il
méritait. -- Oui, dit Martin, mais fallait-il que les passagers qui étaient sur
son vaisseau périssent aussi ? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les
autres. »
Cependant le vaisseau français et l'espagnol continuèrent leur route, et
Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent quinze jours de
suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi avancés que le premier. Mais
enfin ils parlaient, ils se communiquaient des idées, ils se consolaient.
Candide caressait son mouton. « Puisque je t'ai retrouvé, dit-il, je pourrai
bien retrouver Cunégonde. »
CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
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CANDIDE ET MARTIN
APPROCHENT DES CÔTES DE FRANCE
ET
RAISONNENT
On aperçut enfin les côtes de France. « Avez-vous jamais été en France,
monsieur Martin ? dit Candide. -- Oui, dit Martin, j'ai parcouru plusieurs
provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques-unes où l'on
est trop rusé, d'autres où l'on est communément assez doux et assez bête,
d'autres où l'on fait le bel esprit ; et dans toutes, la principale occupation
est l'amour, la seconde de médire, et la troisième de dire des sottises. --
Mais, monsieur Martin, avez-vous vu Paris ? -- Oui, j'ai vu Paris ; il tient de
toutes ces espèces-là ; c'est un chaos, c'est une presse dans laquelle tout le
monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve, du moins à ce
qu'il m'a paru. J'y ai séjourné peu ; j'y fus volé, en arrivant, de tout ce que
j'avais, par des filous, à la foire Saint-Germain ; on me prit moi- même pour un
voleur, et je fus huit jours en prison ; après quoi je me fis correcteur
d'imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la
canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille convulsionnaire. On
dit qu'il y a des gens fort polis dans cette ville-là ; je le veux croire.
-- Pour moi, je n'ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide ; vous
devinez aisément que, quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se soucie
plus de rien voir sur la terre que Mlle Cunégonde ; je vais l'attendre à Venise
; nous traverserons la France pour aller en Italie ; ne m'accompagnerez-vous pas
? -- Très volontiers, dit Martin ; on dit que Venise n'est bonne que pour les
nobles Vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien les étrangers quand
ils ont beaucoup d'argent ; je n'en ai point, vous en avez, je vous suivrai
partout. -- À propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été
originairement une mer, comme on l'assure dans ce gros livre qui appartient au
capitaine du vaisseau ? -- Je n'en crois rien du tout, dit Martin, non plus que
de toutes les rêveries qu'on nous débite depuis quelque temps. -- Mais à quelle
fin ce monde a-t-il donc été formé ? dit Candide. -- Pour nous faire enrager,
répondit Martin. -- N'êtes-vous pas bien étonné, continua Candide, de l'amour
que ces deux filles du pays des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont
je vous ai conté l'aventure ? -- Point du tout, dit Martin ; je ne vois pas ce
que cette passion a d'étrange ; j'ai tant vu de choses extraordinaires, qu'il
n'y a plus rien d'extraordinaire. -- Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se
soient toujours mutuellement massacrés comme ils font aujourd'hui ? qu'ils aient
toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages,
lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires,
calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites et sots ? -- Croyez-vous, dit
Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont
trouvé ? -- Oui, sans doute, dit Candide. -- Eh bien ! dit Martin, si les
éperviers ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes
aient changé le leur ? -- Oh ! dit Candide, il y a bien de la différence, car le
libre arbitre... » En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.
CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
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CE QUI
ARRIVA EN FRANCE
À CANDIDE ET À MARTIN
Candide ne s'arrêta dans Bordeaux qu'autant de temps qu'il en fallait pour
vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s'accommoder d'une bonne chaise à
deux places ; car il ne pouvait plus se passer de son philosophe Martin. Il fut
seulement très fâché de se séparer de son mouton, qu'il laissa à l'Académie des
sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de cette année de
trouver pourquoi la laine de ce mouton était rouge ; et le prix fut adjugé à un
savant du Nord, qui démontra par A plus B, moins C, divisé par Z, que le mouton
devait être rouge, et mourir de la clavelée.
Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de la
route lui disaient : « Nous allons à Paris. » Cet empressement général lui donna
enfin l'envie de voir cette capitale ; ce n'était pas beaucoup se détourner du
chemin de Venise.
Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus vilain
village de la Westphalie.
A peine Candide fut-il dans son auberge qu'il fut attaqué d'une maladie
légère causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un diamant énorme, et
qu'on avait aperçu dans son équipage une cassette prodigieusement pesante, il
eut aussitôt auprès de lui deux médecins qu'il n'avait pas mandés, quelques amis
intimes qui ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui faisaient chauffer ses
bouillons. Martin disait : « Je me souviens d'avoir été malade aussi à Paris
dans mon premier voyage ; j'étais fort pauvre : aussi n'eus-je ni amis, ni
dévotes, ni médecins, et je guéris. »
Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide devint
sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander un billet
payable au porteur pour l'autre monde ; Candide n'en voulut rien faire. Les
dévotes l'assurèrent que c'était une nouvelle mode ; Candide répondit qu'il
n'était point homme à la mode. Martin voulut jeter l'habitué par les fenêtres.
Le clerc jura qu'on n'enterrerait point Candide. Martin jura qu'il enterrerait
le clerc s'il continuait à les importuner. La querelle s'échauffa ; Martin le
prit par les épaules et le chassa rudement ; ce qui causa un grand scandale,
dont on fit un procès-verbal.
Candide guérit ; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie à
souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que jamais les as
ne lui vinssent ; et Martin ne s'en étonnait pas.
Parmi ceux qui lui faisaient les honneurs de la ville, il y avait un petit
abbé périgourdin, l'un de ces gens empressés, toujours alertes, toujours
serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent les étrangers à
leur passage, leur content l'histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent
des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d'abord Candide et Martin à la comédie.
On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès de quelques
beaux esprits. Cela ne l'empêcha pas de pleurer à des scènes jouées
parfaitement. Un des raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un
entracte : « Vous avez grand tort de pleurer : cette actrice est fort mauvaise ;
l'acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore ; la pièce est encore
plus mauvaise que les acteurs ; l'auteur ne sait pas un mot d'arabe, et
cependant la scène est en Arabie ; et, de plus, c'est un homme qui ne croit pas
aux idées innées : je vous apporterai demain vingt brochures contre lui. --
Monsieur, combien avez- vous de pièces de théâtre en France ? » dit Candide à
l'abbé ; lequel répondit : « Cinq ou six mille. -- C'est beaucoup, dit Candide ;
combien y en a-t-il de bonnes ? -- Quinze ou seize, répliqua l'autre. -- C'est
beaucoup », dit Martin.
Candide fut très content d'une actrice qui faisait la reine Elisabeth dans
une assez plate tragédie que l'on joue quelquefois. « Cette actrice, dit-il à
Martin, me plaît beaucoup ; elle a un faux air de Mlle Cunégonde ; je serais
bien aise de la saluer. » L'abbé périgourdin s'offrit à l'introduire chez elle.
Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était l'étiquette, et comment on
traitait en France les reines d'Angleterre. « Il faut distinguer, dit l'abbé ;
en province, on les mène au cabaret ; à Paris, on les respecte quand elles sont
belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. -- Des reines à la
voirie ! dit Candide. -- Oui vraiment, dit Martin ; monsieur l'abbé a raison :
j'étais à Paris quand Mlle Monime passa, comme on dit, de cette vie à l'autre ;
on lui refusa ce que ces gens-ci appellent les honneurs de la sépulture,
c'est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière
; elle fut enterrée toute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne ; ce
qui dut lui faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. -- Cela
est bien impoli, dit Candide. -- Que voulez-vous ? dit Martin ; ces gens-ci sont
ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les incompatibilités
possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans les tribunaux, dans les
églises, dans les spectacles de cette drôle de nation. -- Est-il vrai qu'on rit
toujours à Paris ? dit Candide. -- Oui, dit l'abbé, mais c'est en enrageant ;
car on s'y plaint de tout avec de grands éclats de rire ; et même on y fait en
riant les actions les plus détestables.
-- Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la
pièce où j'ai tant pleuré et des acteurs qui m'ont fait tant de plaisir ? --
C'est un mal vivant, répondit l'abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes
les pièces et de tous les livres ; il hait quiconque réussit, comme les eunuques
haïssent les jouissants : c'est un de ces serpents de la littérature qui se
nourrissent de fange et de venin ; c'est un folliculaire. -- Qu'appelez-vous
folliculaire ? dit Candide. -- C'est, dit l'abbé, un faiseur de feuilles, un
Fréron. »
C'est ainsi que Candide, Martin et le Périgourdin raisonnaient sur
l'escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. « Quoique je sois
très empressé de revoir Mlle Cunégonde, dit Candide, je voudrais pourtant souper
avec Mlle Clairon ; car elle m'a paru admirable. »
L'abbé n'était pas homme à approcher de Mlle Clairon, qui ne voyait que bonne
compagnie. « Elle est engagée pour ce soir, dit-il ; mais j'aurai l'honneur de
vous mener chez une dame de qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si vous y
aviez été quatre ans. »
Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, au
fond du faubourg Saint-Honoré ; on y était occupé d'un pharaon ; douze tristes
pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes, registre cornu de leurs
infortunes. Un profond silence régnait, la pâleur était sur le front des pontes,
l'inquiétude sur celui du banquier, et la dame du logis, assise auprès de ce
banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous
les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes ; elle les
faisait décorner avec une attention sévère mais polie, et ne se fâchait point,
de peur de perdre ses pratiques : la dame se faisait appeler la marquise de
Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des pontes et
avertissait d'un clin d'oeil des friponneries de ces pauvres gens, qui tâchaient
de réparer les cruautés du sort. L'abbé périgourdin, Candide et Martin entrèrent
; personne ne se leva, ni les salua, ni les regarda ; tous étaient profondément
occupés de leurs cartes. « Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus
civile », dit Candide.
Cependant l'abbé s'approcha de l'oreille de la marquise, qui se leva à
moitié, honora Candide d'un sourire gracieux, et Martin d'un air de tête tout à
fait noble ; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à Candide, qui perdit
cinquante mille francs en deux tailles ; après quoi on soupa très gaiement, et
tout le monde était étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte ; les laquais
disaient entre eux, dans leur langage de laquais : « Il faut que ce soit quelque
milord anglais. »
Le souper fut comme la plupart des soupers de Paris : d'abord du silence,
ensuite un bruit de paroles qu'on ne distingue point, puis des plaisanteries
dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements,
un peu de politique et beaucoup de médisance ; on parla même de livres nouveaux.
« Avez-vous lu, dit l'abbé périgourdin, le roman du sieur Gauchat, docteur en
théologie ? -- Oui, répondit un des convives, mais je n'ai pu l'achever. Nous
avons une foule d'écrits impertinents, mais tous ensemble n'approchent pas de
l'impertinence de Gauchat, docteur en théologie ; je suis si rassasié de cette
immensité de détestables livres qui nous inondent que je me suis mis à ponter au
pharaon. -- Et les Mélanges de l'archidiacre T..., qu'en dites-vous ? dit
l'abbé. -- Ah ! dit Mme de Parolignac, l'ennuyeux mortel ! comme il vous dit
curieusement tout ce que le monde sait ! comme il discute pesamment ce qui ne
vaut pas la peine d'être remarqué légèrement ! comme il s'approprie sans esprit
l'esprit des autres ! comme il gâte ce qu'il pille ! comme il me dégoûte ! Mais
il ne me dégoûtera plus : c'est assez d'avoir lu quelques pages de
l'archidiacre. »
Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait la
marquise. On parla ensuite de tragédies ; la dame demanda pourquoi il y avait
des tragédies qu'on jouait quelquefois, et qu'on ne pouvait lire. L'homme de
goût expliqua très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt et
n'avoir presque aucun mérite ; il prouva en peu de mots que ce n'était pas assez
d'amener une ou deux de ces situations qu'on trouve dans tous les romans, et qui
séduisent toujours les spectateurs, mais qu'il faut être neuf sans être bizarre,
souvent sublime, et toujours naturel ; connaître le coeur humain et le faire
parler ; être grand poète sans que jamais aucun personnage de la pièce paraisse
poète ; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté, avec une harmonie
continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens. « Quiconque, ajouta-t-il,
n'observe pas toutes ces règles peut faire une ou deux tragédies applaudies au
théâtre, mais il ne sera jamais compté au rang des bons écrivains ; il y a très
peu de bonnes tragédies ; les unes sont des idylles en dialogues bien écrits et
bien rimés ; les autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des
amplifications qui rebutent ; les autres, des rêves d'énergumène, en style
barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux dieux, parce qu'on
ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses, des lieux communs
ampoulés. »
Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du
discoureur ; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté d'elle, il
s'approcha de son oreille, et prit la liberté de lui demander qui était cet
homme qui parlait si bien. « C'est un savant, dit la dame, qui ne ponte point,
et que l'abbé m'amène quelquefois à souper ; il se connaît parfaitement en
tragédies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée et un livre dont on
n'a jamais vu hors de la boutique de son libraire qu'un exemplaire qu'il m'a
dédié. -- Le grand homme ! dit Candide ; c'est un autre Pangloss. »
Alors, se tournant vers lui, il lui dit : « Monsieur, vous pensez sans doute
que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral, et que rien ne
pouvait être autrement ? -- Moi, monsieur, lui répondit le savant, je ne pense
rien de tout cela : je trouve que tout va de travers chez nous ; que personne ne
sait ni quel est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu'il fait, ni ce
qu'il doit faire, et qu'excepté le souper, qui est assez gai et où il paraît
assez d'union, tout le reste du temps se passe en querelles impertinentes :
jansénistes contre molinistes, gens du parlement contre gens d'église, gens de
lettres contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre
le peuple, femmes contre maris, parents contre parents ; c'est une guerre
éternelle. »
Candide lui répliqua : « J'ai vu pis. Mais un sage, qui depuis a eu le
malheur d'être pendu, m'apprit que tout cela est à merveille ; ce sont des
ombres à un beau tableau. _ Votre pendu se moquait du monde, dit Martin ; vos
ombres sont des taches horribles. -- Ce sont les hommes qui font les taches, dit
Candide, et ils ne peuvent pas s'en dispenser. -- Ce n'est donc pas leur faute
», dit Martin. La plupart des pontes, qui n'entendaient rien à ce langage,
buvaient ; et Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta une partie de
ses aventures à la dame du logis.
Après soupé, la marquise mena Candide dans son cabinet et le fit asseoir sur
un canapé. « Eh bien ! lui dit-elle, vous aimez donc toujours éperdument Mlle
Cunégonde de Thunder- ten-tronckh ? -- Oui, madame », répondit Candide. La
marquise lui répliqua avec un souris tendre : « Vous me répondez comme un jeune
homme de Westphalie ; un Français m'aurait dit : " Il est vrai que j'ai aimé
Mlle Cunégonde ; mais en vous voyant, madame, je crains de ne la plus aimer. ²
-- Hélas ! madame, dit Candide, je répondrai comme vous voudrez. -- Votre
passion pour elle, dit la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir ; je
veux que vous ramassiez ma jarretière. -- De tout mon coeur », dit Candide ; et
il la ramassa. « Mais je veux que vous me la remettiez », dit la dame ; et
Candide la lui remit. « Voyez- vous, dit la dame, vous êtes étranger, je fais
quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous
dès la première nuit, parce qu'il faut faire les honneurs de son pays à un jeune
homme de Westphalie. » La belle, ayant aperçu deux énormes diamants aux deux
mains de son jeune étranger, les loua de si bonne foi que des doigts de Candide
ils passèrent aux doigts de la marquise.
Candide, en s'en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques
remords d'avoir fait une infidélité à Mlle Cunégonde ; monsieur l'abbé entra
dans sa peine ; il n'avait qu'une légère part aux cinquante mille livres perdues
au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés, moitié
extorqués. Son dessein était de profiter, autant qu'il le pourrait, des
avantages que la connaissance de Candide pouvait lui procurer. Il lui parla
beaucoup de Cunégonde ; et Candide lui dit qu'il demanderait bien pardon à cette
belle de son infidélité, quand il la verrait à Venise.
Le Périgourdin redoublait de politesse et d'attentions, et prenait un intérêt
tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu'il faisait, à tout ce qu'il
voulait faire.
« Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise ? -- Oui,
monsieur l'abbé, dit Candide ; il faut absolument que j'aille trouver Mlle
Cunégonde. » Alors, engagé par le plaisir de parler de ce qu'il aimait, il
conta, selon son usage, une partie de ses aventures avec cette illustre
Westphalienne.
« Je crois, dit l'abbé, que Mlle Cunégonde a bien de l'esprit, et qu'elle
écrit des lettres charmantes ? -- Je n'en ai jamais reçu, dit Candide ; car
figurez-vous qu'ayant été chassé du château pour l'amour d'elle, je ne pus lui
écrire ; que bientôt après j'appris qu'elle était morte, qu'ensuite je la
retrouvai, et que je la perdis, et que je lui ai envoyé à deux mille cinq cents
lieues d'ici un exprès dont j'attends la réponse. »
L'abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit bientôt
congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés. Le lendemain
Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces termes :
«Monsieur, mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en cette
ville ; j'apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si je pouvais
remuer. J'ai su votre passage à Bordeaux ; j'y ai laissé le fidèle Cacambo et la
vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buenos-Ayres a tout
pris, mais il me reste votre coeur. Venez, votre présence me rendra la vie, ou
me fera mourir de plaisir.»
Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide d'une joie
inexprimable ; et la maladie de sa chère Cunégonde l'accabla de douleur. Partagé
entre ces deux sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire
avec Martin à l'hôtel où Mlle Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant
d'émotion, son coeur palpite, sa voix sanglote ; il veut ouvrir les rideaux du
lit, il veut faire apporter de la lumière. « Gardez-vous-en bien, lui dit la
suivante, la lumière la tue » ; et soudain elle referme le rideau. « Ma chère
Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous ? si vous ne pouvez
me voir, parlez-moi du moins. -- Elle ne peut parler », dit la suivante. La dame
alors tire du lit une main potelée que Candide arrose longtemps de ses larmes,
et qu'il remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d'or sur le
fauteuil.
Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l'abbé périgourdin et
d'une escouade. « Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers suspects ? » Il les
fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves de les traîner en prison. « Ce
n'est pas ainsi qu'on traite les voyageurs dans le Dorado, dit Candide. -- Je
suis plus manichéen que jamais, dit Martin. -- Mais, monsieur, où nous
menez-vous ? dit Candide. -- Dans un cul de basse-fosse », dit l'exempt.
Martin, ayant repris son sang-froid, jugea que la dame qui se prétendait
Cunégonde était une friponne, monsieur l'abbé périgourdin un fripon qui avait
abusé au plus vite de l'innocence de Candide, et l'exempt un autre fripon dont
on pouvait aisément se débarrasser.
Plutôt que de s'exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé par
son conseil, et d'ailleurs toujours impatient de revoir la véritable Cunégonde,
propose à l'exempt trois petits diamants d'environ trois mille pistoles chacun.
« Ah ! monsieur, lui dit l'homme au bâton d'ivoire, eussiez-vous commis tous les
crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde ; trois diamants !
chacun de trois mille pistoles ! Monsieur ! je me ferais tuer pour vous, au lieu
de vous mener dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi
faire ; j'ai un frère à Dieppe en Normandie, je vais vous y mener ; et si vous
avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même.
-- Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers ? » dit Candide. L'abbé
périgourdin prit alors la parole et dit : « C'est parce qu'un gueux du pays
d'Atrébatie a entendu dire des sottises : cela seul lui a fait commettre un
parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de mai, mais tel que celui de
1594 au mois de décembre, et tel que plusieurs autres commis dans d'autres
années et dans d'autres mois par d'autres gueux qui avaient entendu dire des
sottises. »
L'exempt alors expliqua de quoi il s'agissait. « Ah, les monstres ! s'écria
Candide ; quoi ! de telles horreurs chez un peuple qui danse et qui chante ! Ne
pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes agacent des tigres ?
J'ai vu des ours dans mon pays ; je n'ai vu des hommes que dans le Dorado. Au
nom de Dieu, monsieur l'exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre Mlle
Cunégonde. -- Je ne peux vous mener qu'en Basse-Normandie », dit le barigel.
Aussitôt il lui fait ôter ses fers, dit qu'il s'est mépris, renvoie ses gens et
emmène à Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère.
Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l'aide de trois
autres diamants, devenu le plus serviable des hommes, embarque Candide et ses
gens dans le vaisseau qui allait faire voile pour Portsmouth en Angleterre. Ce
n'était pas le chemin de Venise ; mais Candide croyait être délivré de l'enfer,
et il comptait bien reprendre la route de Venise à la première occasion.
CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
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CANDIDE ET MARTIN
VONT SUR LES CÔTES D'ANGLETERRE ;
CE
QU'ILS Y VOIENT
« Ah, Pangloss ! Pangloss ! Ah, Martin ! Martin ! Ah, ma chère Cunégonde !
qu'est-ce que ce monde-ci ? disait Candide sur le vaisseau hollandais. --
Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin. -- Vous
connaissez l'Angleterre ; y est-on aussi fou qu'en France ? -- C'est une autre
espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour
quelques arpents de neige vers le Canada, et qu'elles dépensent pour cette belle
guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut, De vous dire précisément s'il y
a plus de gens à lier dans un pays que dans un autre, c'est ce que mes faibles
lumières ne me permettent pas. Je sais seulement qu'en général les gens que nous
allons voir sont fort atrabilaires. »
En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth ; une multitude de peuple
couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui était à
genoux, les yeux bandés, sur le tillac d'un des vaisseaux de la flotte ; quatre
soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le
crâne le plus paisiblement du monde, et toute l'assemblée s'en retourna
extrêmement satisfaite. « Qu'est-ce donc que tout ceci ? dit Candide, et quel
démon exerce partout son empire ? » Il demanda qui était ce gros homme qu'on
venait de tuer en cérémonie. « C'est un amiral, lui répondit-on. -- Et pourquoi
tuer cet amiral ? -- C'est, lui dit-on, parce qu'il n'a pas fait tuer assez de
monde ; il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu'il n'était
pas assez près de lui. -- Mais, dit Candide, l'amiral français était aussi loin
de l'amiral anglais que celui-ci l'était de l'autre ! -- Cela est incontestable,
lui répliqua-t-on ; mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un
amiral pour encourager les autres. »
Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu'il voyait, et de ce qu'il
entendait, qu'il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu'il fit son
marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam) pour
le conduire sans délai à Venise.
Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France ; on passa à la
vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et dans la
Méditerranée ; enfin on aborda à Venise. « Dieu soit loué ! dit Candide en
embrassant Martin ; c'est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur
Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu'il
soit possible. »
CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME
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DE PAQUETTE ET DE FRÈRE GIROFLEE
Dès qu'il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets, dans
tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva point. Il
envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux et de toutes les
barques : nulles nouvelles de Cacambo. « Quoi ! disait- il à Martin, j'ai eu le
temps de passer de Surinam à Bordeaux, d'aller de Bordeaux à Paris, de Paris à
Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et l'Espagne, de
traverser toute la Méditerranée, de passer quelques mois à Venise, et la belle
Cunégonde n'est point venue ! Je n'ai rencontré au lieu d'elle qu'une drôlesse
et un abbé périgourdin ! Cunégonde est morte sans doute, je n'ai plus qu'à
mourir. Ah ! il valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir
dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin ! tout n'est
qu'illusion et calamité. »
Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part a l'opéra alla
moda ni aux autres divertissements du carnaval ; pas une dame ne lui donna la
moindre tentation. Martin lui dit : « Vous êtes bien simple, en vérité, de vous
figurer qu'un valet métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira
chercher votre maîtresse au bout du monde et vous l'amènera à Venise. Il la
prendra pour lui, s'il la trouve. S'il ne la trouve pas, il en prendra une autre
: je vous conseille d'oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde.
» Martin n'était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et Martin ne
cessait de lui prouver qu'il y avait peu de vertu et peu de bonheur sur la
terre, excepté peut-être dans Eldorado, où personne ne pouvait aller.
En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde, Candide
aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait sous le bras une
fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux ; ses yeux étaient
brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille était très
jolie et chantait ; elle regardait amoureusement son théatin, et de temps en
temps lui pinçait ses grosses joues. « Vous m'avouerez du moins, dit Candide à
Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je n'ai trouvé jusqu'à présent dans toute
la terre habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés ; mais, pour cette
fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses. -- Je
gage que non, dit Martin. -- Il n'y a qu'à les prier à dîner, dit Candide, et
vous verrez si je me trompe. »
Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à venir à
son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie, des oeufs
d'esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du lacrima-christi, du chypre
et du samos. La demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la fille le
suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de confusion qui furent
obscurcis de quelques larmes. À peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide
qu'elle lui dit : « Eh quoi ! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette ! » À
ces mots, Candide, qui ne l'avait pas considérée jusque-là avec attention, parce
qu'il n'était occupé que de Cunégonde, lui dit : « Hélas ! ma pauvre enfant,
c'est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans le bel état où je l'ai vu
?
-- Hélas ! monsieur, c'est moi-même, dit Paquette ; je vois que vous êtes
instruit de tout. J'ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la maison
de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n'a
guère été moins triste. J'étais fort innocente quand vous m'avez vue. Un
cordelier qui était mon confesseur me séduisit aisément. Les suites en furent
affreuses ; je fus obligée de sortir du château quelques temps après que
monsieur le baron vous eut renvoyé à grands coups de pied dans le derrière. Si
un fameux médecin n'avait pas pris pitié de moi, j'étais morte. Je fus quelque
temps par reconnaissance la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse
à la rage, me battait tous les jours impitoyablement ; c'était une furie. Ce
médecin était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de
toutes les créatures d'être battue continuellement pour un homme que je n'aimais
pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme acariâtre
d'être l'épouse d'un médecin. Celui-ci, outré des procédés de sa femme, lui
donna un jour, pour la guérir d'un petit rhume, une médecine si efficace qu'elle
en mourut en deux heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de
madame intentèrent à monsieur un procès criminel ; il prit la fuite, et moi je
fus mise en prison. Mon innocence ne m'aurait pas sauvée si je n'avais été un
peu jolie. Le juge m'élargit à condition qu'il succéderait au médecin. Je fus
bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de
continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous autres hommes,
et qui n'est pour nous qu'un abîme de misères. J'allai exercer la profession à
Venise. Ah ! monsieur, si vous pouviez vous imaginer ce que c'est que d'être
obligée de caresser indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un
gondolier, un abbé ; d'être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies
; d'être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire lever par
un homme dégoûtant ; d'être volée par l'un de ce qu'on a gagné avec l'autre ;
d'être rançonnée par les officiers de justice, et de n'avoir en perspective
qu'une vieillesse affreuse, un hôpital et un fumier, vous concluriez que je suis
une des plus malheureuses créatures du monde. »
Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en présence
de Martin, qui disait à Candide : « Vous voyez que j'ai déjà gagné la moitié de
la gageure. »
Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en
attendant le dîner. « Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l'air si gai, si
content, quand je vous ai rencontrée ; vous chantiez, vous caressiez le théatin
avec une complaisance naturelle ; vous m'avez paru aussi heureuse que vous
prétendez être infortunée. -- Ah ! monsieur, répondit Paquette, c'est encore là
une des misères du métier. J'ai été hier volée et battue par un officier, et il
faut aujourd'hui que je paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine. »
Candide n'en voulut pas davantage ; il avoua que Martin avait raison. On se
mit à table avec Paquette et le théatin, le repas fut assez amusant, et sur la
fin on se parla avec quelque confiance. « Mon Père, dit Candide au moine, vous
me paraissez jouir d'une destinée que tout le monde doit envier ; la fleur de la
santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le bonheur ; vous avez
une très jolie fille pour votre récréation, et vous paraissez très content de
votre état de théatin.
-- Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins
fussent au fond de la mer. J'ai été tenté cent fois de mettre le feu au couvent,
et d'aller me faire turc. Mes parents me forcèrent à l'âge de quinze ans
d'endosser cette détestable robe, pour laisser plus de fortune à un maudit frère
aîné que Dieu confonde ! La jalousie, la discorde, la rage, habitent dans le
couvent. Il est vrai que j'ai prêché quelques mauvais sermons qui m'ont valu un
peu d'argent, dont le prieur me vole la moitié : le reste me sert à entretenir
des filles ; mais, quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt de me
casser la tête contre les murs du dortoir ; et tous mes confrères sont dans le
même cas. »
Martin se tournant vers Candide avec son sang-froid ordinaire : « Eh bien !
lui dit-il, n'ai-je pas gagné la gageure tout entière ? » Candide donna deux
mille piastres à Paquette et mille piastres à frère Giroflée. « Je vous réponds,
dit-il, qu'avec cela ils seront heureux. -- Je n'en crois rien du tout, dit
Martin ; vous les rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux
encore. -- Il en sera ce qui pourra, dit Candide ; mais une chose me console, je
vois qu'on retrouve souvent les gens qu'on ne croyait jamais retrouver ; il se
pourra bien faire qu'ayant rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre
aussi Cunégonde. -- Je souhaite, dit Martin, qu'elle fasse un jour votre bonheur
; mais c'est de quoi je doute fort. -- Vous êtes bien dur, dit Candide. -- C'est
que j'ai vécu, dit Martin.
-- Mais regardez ces gondoliers, dit Candide ; ne chantent-ils pas sans cesse
? -- Vous ne les voyez pas dans leur ménage, avec leurs femmes et leurs marmots
d'enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il
est vrai qu'à tout prendre le sort d'un gondolier est préférable à celui d'un
doge ; mais je crois la différence si médiocre que cela ne vaut pas la peine
d'être examiné.
-- On parle, dit Candide, du sénateur Pococuranté qui demeure dans ce beau
palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On prétend que
c'est un homme qui n'a jamais eu de chagrin. -- Je voudrais voir une espèce si
rare », dit Martin. Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococuranté la
permission de venir le voir le lendemain.
CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
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VISITE CHEZ LE SEIGNEUR POCOCURANTE,
NOBLE VENITIEN
Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta et arrivèrent au palais
du noble Pococuranté. Les jardins étaient bien entendus, et ornés de belles
statues de marbre ; le palais, d'une belle architecture. Le maître du logis,
homme de soixante ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux, mais
avec très peu d'empressement, ce qui déconcerta Candide et ne déplut point à
Martin.
D'abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat qu'elles
firent très bien mousser. Candide ne put s'empêcher de les louer sur leur
beauté, sur leur bonne grâce et sur leur adresse. « Ce sont d'assez bonnes
créatures, dit le sénateur Pococuranté ; je les fais quelquefois coucher dans
mon lit, car je suis bien las des dames de la ville, de leurs coquetteries, de
leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs humeurs, de leurs petitesses, de
leur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu'il faut faire ou commander
pour elles ; mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m'ennuyer. »
Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut surpris
de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient les deux premiers.
« Ils sont de Raphaël, dit le sénateur ; je les achetai fort cher par vanité il
y a quelques années ; on dit que c'est ce qu'il y a de plus beau en Italie, mais
ils ne me plaisent point du tout : la couleur en est très rembrunie ; les
figures ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez ; les draperies
ne ressemblent en rien à une étoffe ; en un mot, quoi qu'on en dise, je ne
trouve point là une imitation vraie de la nature. Je n'aimerai un tableau que
quand je croirai voir la nature elle- même : il n'y en a point de cette espèce.
J'ai beaucoup de tableaux mais je ne les regarde plus. »
Pococuranté, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide trouva
la musique délicieuse. « Ce bruit, dit Pococuranté, peut amuser une demi-heure ;
mais, s'il dure plus longtemps, il fatigue tout le monde, quoique personne n'ose
l'avouer. La musique aujourd'hui n'est plus que l'art d'exécuter des choses
difficiles, et ce qui n'est que difficile ne plaît point à la longue.
« J'aimerais peut-être mieux l'opéra, si on n'avait pas trouvé le secret d'en
faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises tragédies en
musique, où les scènes ne sont faites que pour amener, très mal à propos, deux
ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier d'une actrice ; se pâmera
de plaisir qui voudra, ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner le rôle de
César et de Caton et se promener d'un air gauche sur des planches ; pour moi, il
y a longtemps que j'ai renoncé à ces pauvretés, qui font aujourd'hui la gloire
de l'Italie, et que des souverains payent si chèrement. » Candide disputa un
peu, mais avec discrétion. Martin fut entièrement de l'avis du sénateur.
On se mit à table, et après un excellent dîner, on entra dans la
bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua
l'illustrissime sur son bon goût. « Voilà, dit- il, un livre qui faisait les
délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l'Allemagne. -- Il ne fait
pas les miennes, dit froidement Pococuranté ; on me fit accroire autrefois que
j'avais du plaisir en le lisant ; mais cette répétition continuelle de combats
qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de
décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est une
actrice de la pièce ; cette Troie qu'on assiège et qu'on ne prend point, tout
cela me causait le plus mortel ennui. J'ai demandé quelquefois à des savants
s'ils s'ennuyaient autant que moi à cette lecture. Tous les gens sincères m'ont
avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu'il fallait toujours l'avoir
dans sa bibliothèque, comme un monument de l'antiquité, et comme ces médailles
rouillées qui ne peuvent être de commerce.
-- Votre Excellence ne pense pas ainsi de Virgile ? dit Candide. -- Je
conviens, dit Pococuranté, que le second, le quatrième et le sixième livre de
son Enéide sont excellents ; mais pour son pieux Enée, et le fort Cloanthe, et
l'ami Achates, et le petit Ascanius, et l'imbécile roi Latinus, et la bourgeoise
Amata, et l'insipide Lavinia, je ne crois pas qu'il y ait rien de si froid et de
plus désagréable. J'aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de
l'Arioste. -- Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n'avez
pas un grand plaisir à lire Horace ? -- Il y a des maximes, dit Pococuranté,
dont un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des
vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire. Mais je me soucie
fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d'un mauvais dîner, et de
la querelle des crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus, dont les paroles,
dit-il, étaient pleines de pus, et un autre dont les paroles étaient du
vinaigre. Je n'ai lu qu'avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre des
vieilles et contre des sorcières ; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir
à dire à son ami Mæcenas que, s'il est mis par lui au rang des poètes lyriques,
il frappera les astres de son front sublime. Les sots admirent tout dans un
auteur estimé. Je ne lis que pour moi ; je n'aime que ce qui est à mon usage. »
Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, était fort
étonné de ce qu'il entendait ; et Martin trouvait la façon de penser de
Pococuranté assez raisonnable.
« Oh ! voici un Cicéron, dit Candide ; pour ce grand homme-là, je pense que
vous ne vous lassez point de le lire ? -- Je ne le lis jamais, répondit le
Vénitien. Que m'importe qu'il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius ? J'ai
bien assez des procès que je juge ; je me serais mieux accommodé de ses oeuvres
philosophiques ; mais, quand j'ai vu qu'il doutait de tout, j'ai conclu que j'en
savais autant que lui, et que je n'avais besoin de personne pour être ignorant.
-- Ah ! voilà quatre-vingts volumes de recueils d'une académie des sciences,
s'écria Martin ; il se peut qu'il y ait là du bon. -- Il y en aurait, dit
Pococuranté, si un seul des auteurs de ces fatras avait inventé seulement l'art
de faire des épingles ; mais il n'y a dans tous ces livres que de vains systèmes
et pas une seule chose utile.
-- Que de pièces de théâtre je vois là ! dit Candide ; en italien, en
espagnol, en français ! -- Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et pas
trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous ensemble ne
valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de théologie, vous
pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi ni personne. »
Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. « Je crois, dit-il,
qu'un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages, écrits si
librement. -- Oui, répondit Pococuranté, il est beau d'écrire ce qu'on pense ;
c'est le privilège de l'homme. Dans toute notre Italie, on n'écrit que ce qu'on
ne pense pas ; ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n'osent
avoir une idée sans la permission d'un jacobin. Je serais content de la liberté
qui inspire les génies anglais si la passion et l'esprit de parti ne
corrompaient pas tout ce que cette précieuse liberté a d'estimable. »
Candide, apercevant un Milton, lui demanda s'il ne regardait pas cet auteur
comme un grand homme. « Qui ? dit Pococuranté, ce barbare qui fait un long
commentaire du premier chapitre de la Genèse en dix livres de vers durs ? ce
grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que Moïse
représente l'Être éternel produisant le monde par la parole, fait prendre un
grand compas par le Messiah dans une armoire du ciel pour tracer son ouvrage ?
Moi, j'estimerais celui qui a gâté l'enfer et le diable du Tasse ; qui déguise
Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en pygmée ; qui lui fait rebattre cent fois
les mêmes discours ; qui le fait disputer sur la théologie ; qui, en imitant
sérieusement l'invention comique des armes à feu de l'Arioste, fait tirer le
canon dans le ciel par les diables ? Ni moi, ni personne en Italie, n'a pu se
plaire à toutes ces tristes extravagances. Le mariage du péché et de la mort et
les couleuvres dont le péché accouche font vomir tout homme qui a le goût un peu
délicat, et sa longue description d'un hôpital n'est bonne que pour un
fossoyeur. Ce poème obscur, bizarre et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance ;
je le traite aujourd'hui comme il fut traité dans sa patrie par les
contemporains. Au reste, je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que
les autres pensent comme moi. » Candide était affligé de ces discours ; il
respectait Homère, il aimait un peu Milton. « Hélas ! dit-il tout bas à Martin,
j'ai bien peur que cet homme-ci n'ait un souverain mépris pour nos poètes
allemands. -- Il n'y aurait pas grand mal à cela, dit Martin. -- Oh, quel homme
supérieur ! disait encore Candide entre ses dents, quel grand génie que ce
Pococuranté ! rien ne peut lui plaire. »
Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent dans le
jardin. Candide en loua toutes les beautés. « Je ne sais rien de si mauvais
goût, dit le maître : nous n'avons ici que des colifichets ; mais je vais dès
demain en faire planter un d'un dessin plus noble. »
Quand les deux curieux eurent pris congé de Son Excellence : « Or çà, dit
Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous les hommes,
car il est au-dessus de tout ce qu'il possède. -- Ne voyez-vous pas, dit Martin,
qu'il est dégoûté de tout ce qu'il possède ? Platon a dit, il y a longtemps, que
les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments. -- Mais,
dit Candide, n'y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où
les autres hommes croient voir des beautés ? -- C'est-à-dire, reprit Martin,
qu'il y a du plaisir à n'avoir pas de plaisir ? -- Oh bien ! dit Candide, il n'y
a donc d'heureux que moi, quand je reverrai Mlle Cunégonde. -- C'est toujours
bien fait d'espérer », dit Martin.
Cependant les jours, les semaines s'écoulaient ; Cacambo ne revenait point,
et Candide était si abîmé dans sa douleur qu'il ne fit pas même réflexion que
Paquette et frère Giroflée n'étaient pas venus seulement le remercier.
CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
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D'UN SOUPER QUE CANDIDE
ET MARTIN FIRENT AVEC SIX ETRANGERS,
ET QUI ILS ETAIENT
Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les
étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage couleur de
suie l'aborda par-derrière, et, le prenant par le bras, lui dit : « Soyez prêt à
partir avec nous, n'y manquez pas. » Il se retourne, et voit Cacambo. Il n'y
avait que la vue de Cunégonde qui pût l'étonner et lui plaire davantage. Il fut
sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher ami. « Cunégonde est
ici, sans doute, où est-elle ? Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec
elle. -- Cunégonde n'est point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. --
Ah, Ciel ! à Constantinople ! mais, fût-elle à la Chine, j'y vole, partons. --
Nous partirons après souper, reprit Cacambo, je ne peux vous en dire davantage ;
je suis esclave, mon maître m'attend ; il faut que j'aille le servir à table :
ne dites mot ; soupez et tenez-vous prêt. »
Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d'avoir revu son agent
fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l'idée de retrouver sa maîtresse, le
coeur agité, l'esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui voyait de
sang-froid toutes ces aventures, et avec six étrangers qui étaient venus passer
le carnaval à Venise.
Cacambo, qui versait à boire à l'un de ces six étrangers, s'approcha de
l'oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit : « Sire, Votre Majesté
partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. » Ayant dit ces mots, il
sortit. Les convives, étonnés, se regardaient sans proférer une seule parole,
lorsqu'un autre domestique, s'approchant de son maître, lui dit : « Sire, la
chaise de Votre Majesté est à Padoue, et la barque est prête. » Le maître fit un
signe, et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la
surprise commune redoubla. Un troisième valet, s'approchant aussi d'un troisième
étranger, lui dit : « Sire, croyez-moi, Votre Majesté ne doit pas rester ici
plus longtemps : je vais tout préparer » ; et aussitôt il disparut.
Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du
carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître : « Votre Majesté
partira quand elle voudra », et sortit comme les autres. Le cinquième valet en
dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla différemment au
sixième étranger, qui était auprès de Candide ; il lui dit : « Ma foi, Sire, on
ne veut plus faire crédit à Votre Majesté, ni à moi non plus ; et nous pourrions
bien être coffrés cette nuit, vous et moi : je vais pourvoir à mes affaires ;
adieu. »
Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide et Martin
demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit. « Messieurs,
dit-il, voilà une singulière plaisanterie : pourquoi êtes-vous tous rois ? Pour
moi, )e vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes. »
Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien : « Je
ne suis point plaisant, je m'appelle Achmet III. J'ai été grand sultan plusieurs
années ; je détrônai mon frère ; mon neveu m'a détrôné ; on a coupé le cou à mes
vizirs ; j'achève ma vie dans le vieux sérail ; mon neveu le grand sultan
Mahmoud me permet de voyager quelquefois pour ma santé, et je suis venu passer
le carnaval à Venise. »
Un jeune homme qui était auprès d'Achmet parla après lui, et dit : « Je
m'appelle Ivan ; j'ai été empereur de toutes les Russies ; j'ai été détrôné au
berceau ; mon père et ma mère ont été enfermés ; on m'a élevé en prison ; j'ai
quelquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent, et je
suis venu passer le carnaval à Venise. »
Le troisième dit : « Je suis Charles-Edouard, roi d'Angleterre ; mon père m'a
cédé ses droits au royaume ; j'ai combattu pour les soutenir ; on a arraché le
coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues. J'ai été
mis en prison ; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi
que moi et mon grand-père, et je suis venu passer le carnaval à Venise. »
Le quatrième prit alors la parole et dit : « Je suis roi des Polaques ; le
sort de la guerre m'a privé de mes Etats héréditaires ; mon père a éprouvé les
mêmes revers ; je me résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l'empereur
Ivan et le roi Charles-Edouard, à qui Dieu donne une longue vie, et je suis venu
passer le carnaval à Venise. »
Le cinquième dit : « Je suis aussi roi des Polaques ; j'ai perdu mon royaume
deux fois ; mais la Providence m'a donné un autre Etat, dans lequel j'ai fait
plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n'en ont jamais pu faire
sur les bords de la Vistule ; je me résigne aussi à la Providence, et je suis
venu passer le carnaval à Venise. »
Il restait au sixième monarque à parler. « Messieurs, dit-il, je ne suis pas
si grand seigneur que vous ; mais enfin j'ai été roi tout comme un autre. Je
suis Théodore ; on m'a élu roi en Corse ; on m'a appelé Votre Majesté, et à
présent, à peine m'appelle-t-on Monsieur. J'ai fait frapper de la monnaie, et je
ne possède pas un denier ; j'ai eu deux secrétaires d'Etat, et j'ai à peine un
valet ; je me suis vu sur un trône, et j'ai longtemps été à Londres en prison,
sur la paille. J'ai bien peur d'être traité de même ici, quoique je sois venu
comme Vos Majestés passer le carnaval à Venise. »
Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun
d'eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises
; et Candide lui fit présent d'un diamant de deux mille sequins. « Quel est
donc, disaient les cinq rois, ce simple particulier qui est en état de donner
cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne ? »
Dans l'instant qu'on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie
quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs Etats par le sort de
la guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise. Mais Candide ne
prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Il n'était occupé que d'aller
trouver sa chère Cunégonde à Constantinople.
CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
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VOYAGE DE CANDIDE À CONSTANTINOPLE
Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait reconduire le
sultan Achmet à Constantinople qu'il recevrait Candide et Martin sur son bord.
L'un et l'autre s'y rendirent après s'être prosternés devant Sa misérable
Hautesse. Candide, chemin faisant, disait à Martin : « Voilà pourtant six rois
détrônés, avec qui nous avons soupé, et encore dans ces six rois il y en a un à
qui j'ai fait l'aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup d'autres princes plus
infortunés. Pour moi, je n'ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras
de Cunégonde. Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison : tout est
bien. -- Je le souhaite, dit Martin. -- Mais, dit Candide, voilà une aventure
bien peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n'avait jamais vu ni ouï
conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. -- Cela n'est pas
plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses qui nous sont
arrivées. Il est très commun que des rois soient détrônés ; et à l'égard de
l'honneur que nous avons eu de souper avec eux, c'est une bagatelle qui ne
mérite pas notre attention. »
À peine Candide fut-il dans le vaisseau qu'il sauta au cou de son ancien
valet, de son ami Cacambo. « Eh bien ! lui dit-il, que fait Cunégonde ? Est-elle
toujours un prodige de beauté ? M'aime-t-elle toujours ? Comment se porte-t-elle
? Tu lui as sans doute acheté un palais à Constantinople ?
-- Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le bord
de la Propontide, chez un prince qui a très peu d'écuelles ; elle est esclave
dans la maison d'un ancien souverain nommé Ragotski, à qui le Grand Turc donne
trois écus par jour dans son asile ; mais ce qui est bien plus triste, c'est
qu'elle a perdu sa beauté et qu'elle est devenue horriblement laide. -- Ah !
belle ou laide, dit Candide, je suis honnête homme, et mon devoir est de l'aimer
toujours. Mais comment peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq
ou six millions que tu avais apportés ? -- Bon, dit Cacambo, ne m'en a-t-il pas
fallu donner deux millions au señor don Fernando d'Ibaraa, y Figueora, y
Mascarenes, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buenos-Ayres, pour avoir la
permission de reprendre mademoiselle Cunégonde ? Et un pirate ne nous a-t-il pas
bravement dépouillés de tout le reste ? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au
cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra, aux Dardanelles, à Marmora,
à Scutari ? Cunégonde et la vieille servent chez ce prince dont je vous ai
parlé, et moi je suis esclave du sultan détrôné. -- Que d'épouvantables
calamités enchaînées les unes aux autres ! dit Candide. Mais, après tout, j'ai
encore quelques diamants ; je délivrerai aisément Cunégonde. C'est bien dommage
qu'elle soit devenue si laide. »
Ensuite, se tournant vers Martin : « Qui pensez-vous, dit-il, qui soit le
plus à plaindre, de l'empereur Achmet, de l'empereur Ivan, du roi Charles-Edouard,
ou de moi ? -- Je n'en sais rien, dit Martin ; il faudrait que je fusse dans vos
coeurs pour le savoir. -- Ah ! dit Candide, si Pangloss était ici, il le saurait
et nous l'apprendrait. -- Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances votre
Pangloss aurait pu peser les infortunes des hommes et apprécier leurs douleurs.
Tout ce que je présume, c'est qu'il y a des millions d'hommes sur la terre cent
fois plus à plaindre que le roi Charles-Edouard,
l'empereur Ivan et le sultan Achmet. -- Cela pourrait bien être », dit Candide.
On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide commença par
racheter Cacambo fort cher, et, sans perdre de temps, il se jeta dans une
galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage de la Propontide chercher
Cunégonde, quelque laide qu'elle pût être.
Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à qui le
levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de nerf de boeuf sur
leurs épaules nues ; Candide, par un mouvement naturel, les regarda plus
attentivement que les autres galériens et s'approcha d'eux avec pitié. Quelques
traits de leurs visages défigurés lui parurent avoir un peu de ressemblance avec
Pangloss et avec ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère de Mlle Cunégonde.
Cette idée l'émut et l'attrista. Il les considéra encore plus attentivement. «
En vérité, dit-il à Cacambo, si je n'avais pas vu pendre maître Pangloss, et si
je n'avais pas eu le malheur de tuer le baron, je croirais que ce sont eux qui
rament dans cette galère. »
Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand cri,
s'arrêtèrent sur leur banc et laissèrent tomber leurs rames. Le levanti patron
accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf redoublaient. « Arrêtez,
arrêtez, Seigneur, s'écria Candide, je vous donnerai tant d'argent que vous
voudrez. -- Quoi ! c'est Candide ! disait l'un des forçats. -- Quoi ! c'est
Candide ! disait l'autre. -- Est-ce un songe ? dit Candide ; veillé-je ? suis-je
dans cette galère ? Est-ce là monsieur le baron que j'ai tué ? Est-ce là maître
Pangloss que j'ai vu pendre ?
-- C'est nous-mêmes, c'est nous-mêmes, répondaient-ils. -- Quoi ! c'est là ce
grand philosophe ? disait Martin.
-- Eh ! Monsieur le levanti patron, dit Candide, combien voulez-vous d'argent
pour la rançon de M. de Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l'Empire,
et de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien d'Allemagne ? -- Chien de
chrétien, répondit le levanti patron, puisque ses deux chiens de forçats
chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est sans doute une
grande dignité dans leurs pays, tu m'en donneras cinquante mille sequins. --
Vous les aurez, monsieur, ramenez-moi comme un éclair à Constantinople, et vous
serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez Mlle Cunégonde. » Le levanti
patron, sur la première offre de Candide, avait déjà tourné la proue vers la
ville, et il faisait ramer plus vite qu'un oiseau ne fend les airs.
Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. « Et comment ne vous ai-je pas tué, mon cher baron ? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous en vie après avoir été pendu ? et pourquoi êtes-vous tous deux aux galères en Turquie ? Est-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce pays ? disait le baron. -- Oui, répondait Cacambo. -- Je revois donc mon cher Candide », s'écriait Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo. Ils s'embrassaient tous, ils parlaient tous à la fois. La galère volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à qui Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur de cent mille, et qui lui jura par Abraham qu'il n'en pouvait donner davantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss. Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur et les baigna de larmes ; l'autre le remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre cet argent à la première occasion. « Mais est-il bien possible que ma soeur soit en Turquie ? disait-il. -- Rien n'est si possible, reprit Cacambo, puis qu'elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie. » On fit aussitôt venir deux Juifs ; Candide vendit encore des diamants ; et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer Cunégonde.
CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
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CE QUI ARRIVA À CANDIDE, À CUNEGONDE, À PANGLOSS, À MARTIN, ETC.
« Pardon, encore une fois, dit Candide au baron ; pardon, mon Révérend Père, de vous avoir donné un grand coup d'épée au travers du corps. -- N'en parlons plus, dit le baron ; je fus un peu trop vif, je l'avoue ; mais, puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m'avez vu aux galères, je vous dirai qu'après avoir été guéri de ma blessure par le frère apothicaire du collège, je fus attaqué et enlevé par un parti espagnol ; on me mit en prison à Buenos-Ayres dans le temps que ma soeur venait d'en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père général. Je fus nommé pour aller servir d'aumônier à Constantinople auprès de M. l'ambassadeur de France. Il n'y avait pas huit jours que j'étais entré en fonctions, quand je trouvai sur le soir un jeune icoglan très bien fait. Il faisait fort chaud : le jeune homme voulut se baigner ; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas que ce fût un crime capital pour un chrétien d'être trouvé tout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la plante des pieds et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu'on ait fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi ma soeur est dans la cuisine d'un souverain de Transylvanie réfugié chez les Turcs.
-- Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je vous revoie ? -- Il est vrai, dit Pangloss, que vous m'avez vu pendre ; je devais naturellement être brûlé ; mais vous vous souvenez qu'il plut à verse lorsqu'on allait me cuire : l'orage fut si violent qu'on désespéra d'allumer le feu ; je fus pendu, parce qu'on ne put mieux faire : un chirurgien acheta mon corps, m'emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit d'abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu'à la clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l'avais été. L'exécuteur des hautes oeuvres de la sainte Inquisition, lequel était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais il n'était pas accoutumé à pendre : la corde était mouillée et glissa mal, elle fut nouée ; enfin je respirais encore : l'incision cruciale me fit jeter un si grand cri que mon chirurgien tomba à la renverse, et, croyant qu'il disséquait le diable, il s'enfuit en mourant de peur, et tomba encore sur l'escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit, d'un cabinet voisin ; elle me vit sur la table étendu avec mon incision cruciale : elle eut encore plus de peur que son mari, s'enfuit et tomba sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j'entendis la chirurgienne qui disait au chirurgien : « Mon bon, de quoi vous avisez-vous aussi de disséquer un hérétique ? Ne savez-vous pas que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là ? Je vais vite chercher un prêtre pour l'exorciser. » Je frémis à ce propos, et je ramassai le peu de forces qui me restaient, pour crier : " Ayez pitié de moi ! " Enfin le barbier portugais s'enhardit ; il recousit ma peau ; sa femme même eut soin de moi ; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me fit laquais d'un chevalier de Malte qui allait à Venise ; mais mon maître n'ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d'un marchand vénitien, et je le suivis à Constantinople.
« Un jour il me prit fantaisie d'entrer dans une mosquée ; il n'y avait qu'un vieil iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses patenôtres ; sa gorge était toute découverte : elle avait entre ses deux tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d'anémones, de renoncules, d'hyacinthes et d'oreilles-d'ours ; elle laissa tomber son bouquet ; je le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très respectueux. Je fus si longtemps à le lui remettre que l'iman se mit en colère, et voyant que j'étais chrétien, il cria à l'aide. On me mena chez le cadi, qui me fit donner cent coups de lattes sur la plante des pieds et m'envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu'il avait essuyé une plus grande injustice que moi ; je prétendais, moi, qu'il était beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d'une femme que d'être tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque l'enchaînement des événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous nous avez rachetés.
-- Eh bien ! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu, disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du monde ? -- Je suis toujours de mon premier sentiment, répondit Pangloss, car enfin je suis philosophe : il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l'harmonie préétablie étant d'ailleurs la plus belle chose du monde, aussi bien que le plein et la matière subtile. »
CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME
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COMMENT CANDIDE RETROUVA CUNEGONDE
ET LA VIEILLE
Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin et Cacambo contaient leurs
aventures, qu'ils raisonnaient sur les événements contingents ou non contingents
de cet univers, qu'ils disputaient sur les effets et les causes, sur le mal
moral et sur le mal physique, sur la liberté et la nécessité, sur les
consolations que l'on peut éprouver lorsqu'on est aux galères en Turquie, ils
abordèrent sur le rivage de la Propontide à la maison du prince de Transylvanie.
Les premiers objets qui se présentèrent furent Cunégonde et la vieille, qui
étendaient des serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.
Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide, en voyant sa belle
Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les
bras rouges et écaillés, recula trois pas saisi d'horreur, et avança ensuite par
bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère ; on embrassa la vieille :
Candide les racheta toutes deux.
Il y avait une petite métairie dans le voisinage : la vieille proposa à Candide de s'en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu'elle était enlaidie, personne ne l'en avait avertie : elle fit souvenir Candide de ses promesses avec un ton si absolu que le bon Candide n'osa pas la refuser. Il signifia donc au baron qu'il allait se marier avec sa soeur. « Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa part et une telle insolence de la vôtre, cette infamie ne me sera jamais reprochée : les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les chapitres d'Allemagne. Non, jamais ma soeur n'épousera qu'un baron de l'Empire. » Cunégonde se jeta à ses pieds et les baigna de larmes ; il fut inflexible. « Maître fou, lui dit Candide, je t'ai réchappé des galères, j'ai payé ta rançon, j'ai payé celle de ta soeur ; elle lavait ici des écuelles, elle est laide, j'ai la bonté d'en faire ma femme, et tu prétends encore t'y opposer ! Je te retuerais si j'en croyais ma colère. -- Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n'épouseras pas ma soeur de mon vivant. »
CHAPITRE TRENTIÈME
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CONCLUSION
Candide, dans le fond de son coeur, n'avait aucune envie d'épouser Cunégonde. Mais l'impertinence extrême du baron le déterminait à conclure le mariage, et Cunégonde le pressait si vivement qu'il ne pouvait s'en dédire. Il consulta Pangloss, Martin et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le baron n'avait nul droit sur sa soeur, et qu'elle pouvait, selon toutes les lois de l'Empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans la mer. Cacambo décida qu'il fallait le rendre au levanti patron et le remettre aux galères ; après quoi on l'enverrait à Rome au père général par le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort bon ; la vieille l'approuva ; on n'en dit rien à sa soeur ; la chose fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d'attraper un jésuite et de punir l'orgueil d'un baron allemand.
Il était tout naturel d'imaginer qu'après tant de désastres, Candide, marié avec sa maîtresse et vivant avec le philosophe Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo et la vieille, ayant d'ailleurs rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable ; mais il fut tant friponné par les Juifs qu'il ne lui resta plus rien que sa petite métairie ; sa femme, devenant tous les jours plus laide, devint acariâtre et insupportable ; la vieille était infirme et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à Constantinople, était excédé de travail et maudissait sa destinée. Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université d'Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu'on est également mal partout ; il prenait les choses en patience. Candide, Martin et Pangloss disputaient quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés d'effendis, de bachas, de cadis, qu'on envoyait en exil à Lemnos, à Mitylène, à Erzeroum. On voyait venir d'autres cadis, d'autres bachas, d'autres effendis, qui prenaient la place des expulsés et qui étaient expulsés à leur tour. On voyait des têtes proprement empaillées qu'on allait présenter à la Sublime Porte. Ces spectacles faisaient redoubler les dissertations ; et quand on ne disputait pas, l'ennui était si excessif que la vieille osa un jour leur dire : « Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d'être violée cent fois par des pirates nègres, d'avoir une fesse coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d'être fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d'être disséqué, de ramer en galère, d'éprouver enfin toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire ? -- C'est une grande question », dit Candide.
Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut que l'homme était né pour vivre dans les convulsions de l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui. Candide n'en convenait pas, mais il n'assurait rien. Pangloss avouait qu'il avait toujours horriblement souffert ; mais ayant soutenu une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n'en croyait rien.
Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire hésiter plus que jamais Candide, et d'embarrasser Pangloss. C'est qu'ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère ; ils avaient bien vite mangé leurs trois mille piastres, s'étaient quittés, s'étaient raccommodés, s'étaient brouillés, avaient été mis en prison, s'étaient enfuis, et enfin frère Giroflée s'était fait turc. Paquette continuait son métier partout, et n'y gagnait plus rien. « Je l'avais bien prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n'êtes pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette. -- Ah, ah ! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous ramène donc ici parmi nous, ma pauvre enfant ! Savez-vous bien que vous m'avez coûté le bout du nez, un oeil et une oreille ? Comme vous voilà faite ! Et qu'est-ce que ce monde ! » Cette nouvelle aventure les engagea à philosopher plus que jamais.
Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux, qui passait pour le
meilleur philosophe de la Turquie ; ils allèrent le consulter ; Pangloss porta
la parole, et lui dit : « Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi
un aussi étrange animal que l'homme a été formé.
-- De quoi te mêles-tu ? dit le derviche, est-ce là ton affaire ? -- Mais,
mon Révérend Père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. --
Qu'importe, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou du bien ? Quand Sa Hautesse
envoie un vaisseau en Egypte, s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le
vaisseau sont à leur aise ou non ? -- Que faut-il donc faire ? dit Pangloss. --
Te taire, dit le derviche. -- Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu
avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de
l'origine du mal, de la nature de l'âme et de l'harmonie préétablie. » Le
derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.
Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on venait
d'étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu'on avait
empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit
pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en retournant à la petite
métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un
berceau d'orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui
demanda comment se nommait le muphti qu'on venait d'étrangler. « Je n'en sais
rien, répondit le bonhomme, et je n'ai jamais su le nom d'aucun muphti ni
d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez ; je présume
qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois
misérablement, et qu'ils le méritent ; mais je ne m'informe jamais de ce qu'on
fait à Constantinople ; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin
que je cultive. » Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison
: ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets
qu'ils faisaient eux-mêmes, du kaïmac piqué d'écorces de cédrat confit, des
oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka qui
n'était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les
deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss et
de Martin.
« Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? --
Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ;
le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice, et le besoin. »
Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le
discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît
s'être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu
l'honneur de souper. -- Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses,
selon le rapport de tous les philosophes : car enfin Eglon, roi des Moabites,
fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois
dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baaza ; le roi Ela, par
Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia, par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias,
Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius,
Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée,
Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d'Angleterre, Edouard II, Henri
VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France,
l'empereur Henri IV ? Vous savez... -- Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut
cultiver notre jardin. -- Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand l'homme
fut mis dans le jardin d'Eden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu'il
travaillât, ce qui prouve que l'homme n'est pas né pour le repos. -- Travaillons
sans raisonner, dit Martin ; c'est le seul moyen de rendre la vie supportable. »
Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de Mlle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. -- Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »